Les couleurs tombées du ciel

il y a
6 min
367
lectures
19
En compétition
Image de Printemps 2021
La petite silhouette frêle se découpe à peine dans le couchant brûlant et ondule tel un mirage à l’horizon. Mānav traîne des pieds et chacun de ses pas soulève un nuage de poussière qui ne semble pas vouloir retomber. Ce soir, comme tous les soirs, il est chargé d’aller poser le piège à eau. Il n’aime pas ça.
À chaque fois c’est pareil, avant de se mettre en route, il se lamente :
— Pourquoi toujours moi ?
Amma soupire et lui répond :
— C’est toi l’aîné.
Il implore ensuite sa mère :
— Admi est assez grand pour le faire maintenant...
Alors elle le gifle et après, lui répond l’air fatigué :
— C’est comme ça, c’est ta charge.
Alors il y va. En traînant des pieds.
Il fait encore très chaud, mais bientôt, quand le soleil sera complètement tombé derrière la montagne, le froid piquant s’installera pour la nuit. C’est le meilleur moment pour capturer l’eau, mais il faudra revenir avant l’aube sinon les gouttes attrapées disparaîtront et si Mānav revient les mains vides, Amma sera très fâchée...
La structure du piège se profile sur les contreforts rocailleux. Il faut avoir l’œil pour parvenir à distinguer l’ouvrage qui se découpe à peine entre l’ocre monotone de la roche et le ciel ambré perpétuellement chargé de particules. Ce sont les anciens qui l’ont installé ; Mānav n’était pas né. Heureusement, il n’y a que le « filet » à tendre entre les poteaux chaque soir et à retirer chaque matin. Sa tâche est bien assez pénible comme ça... Ce n’est pas faute d’avoir essayé de la minimiser.
Un jour, alors qu’il n’en pouvait plus de ces allers-retours ennuyeux et épuisants, il a décidé de laisser le filet en place, tendu entre les lourds poteaux. Comment se pouvait-il que personne n’y ait pensé plus tôt ? Quel gain de temps incroyable ! Il n’avait plus qu’à récolter l’eau à l’aube et pouvait, à loisir, se livrer à des occupations bien plus divertissantes comme faire des ricochets dans la poussière ! Pendant trois jours, il a laissé croire à sa mère qu’il allait tendre le piège, mais au quatrième matin, quand il a voulu racler les précieuses gouttes, le filet s’est craquelé comme une vieille peau sèche... Il avait perdu toute sa souplesse, cuit par le soleil. Ce fut un grand malheur au village et la triste Amma l’avait roué de coups de bâton pour passer son chagrin.
Mānav ne sait pas où les hommes ont trouvé le nouveau filet, il a juré sur la tête des dieux de ne plus jamais recommencer.
Arrivé au pied de l’ouvrage, l’enfant sort de sous son habit crasseux la grande toile enroulée avec soin. Il la déploie précautionneusement – étrange matière souple aux reflets chatoyants – avant de la tendre entre les poteaux de la structure. Une pause pour inspecter son travail puis il dévale la pente friable à toute allure en soulevant derrière lui un nuage poussiéreux qui tarde à se dissiper. Il ne doit pas traîner sinon il va manquer le début du spectacle.

Tout le village est réuni autour du feu. Le patriarche domine l’assemblée, juché sur un tas de pierres, pour que tous puissent le voir et l’entendre. Son visage parcheminé est dissimulé par la capuche élimée qui couvre sa tête. Ce soir, il va rappeler à tous l’Histoire grâce aux couleurs qui tombent du ciel.
Dans le silence cérémonieux de l’attente, le brasier crépite et libère une nuée de lucioles dorées qui partent à l’assaut du ciel nocturne. Un bol en terre cuite passe de mains en mains et chacun se sert en criquets grillés qui croquent sous les dents. Tout à coup, le bol se fige entre deux silhouettes. Les cous se tendent et les faces émerveillées pivotent pour apercevoir la lueur intense qui perce l’obscurité plombée et file en un long trait de lumière vive. Les yeux s’écarquillent, chacun retient son souffle, mais à peine apparue, la traînée se dissipe. Alors le patriarche parle :
— Vert.
Sa voix grave et profonde est à la fois tonnante et enveloppante, elle ne tremble ni ne faiblit lorsqu’il reprend :
— Avant le grand cataclysme, du sol gorgé d’eau poussait l’herbe grasse. Le vert était sa couleur. L’eau perlait au matin sur chacun des brins tendres. Les arbres aux puissantes racines puisaient profondément l’eau qui nourrissait feuilles ou aiguilles à l’extrémité de chaque branche. Le vert était leur couleur. Quand la terre ne parvenait plus à absorber l’eau qui tombait du ciel, la mousse et les algues proliféraient. Le vert était aussi leur couleur.
Les sages paroles sont toujours suivies d’une profonde et intense réflexion. Dans l’attente qui se prolonge, chacun tente à sa façon d’imaginer à quoi pouvaient ressembler l’herbe, les feuilles, la mousse et les algues dont il est question. Mais Mānav ne parvient pas à se représenter le vert dans son environnement familier teinté d’ocre, de gris et de brun. Tandis que l’assemblée scrute le ciel, l’enfant reporte son attention sur le feu et ses formes mouvantes. Il s’est lassé du spectacle qu’offre la voûte céleste : des points lumineux parfaitement alignés en un maillage régulier. Selon l’ancien, ce sont des petites étoiles fabriquées par les dieux. Grâce à elles, ils pouvaient tout voir et tout entendre partout sur la planète.
L’attente s’étire ; seules les quintes de toux de ceux qui respirent depuis trop longtemps cette atmosphère irritante viennent briser le silence. Parfois, rien ne tombe du ciel et on patiente des heures durant pour rien. D’autres fois, ce sont des myriades de traînées qui illuminent la nuit.
Alors que le garçon commence à espérer la fin de la veillée, une femme lève silencieusement un doigt fébrile vers le firmament. Un nouveau trait lumineux déchire l’obscurité.
— Bleu, clame la voix puissante du très ancien.
Cette fois, l’assemblée ne peut retenir un gémissement d’exaltation : le bleu est la couleur préférée de tous au village. Le patriarche reprend alors :
— Avant le grand cataclysme, quand l’eau tombait du ciel, elle ruisselait sans disparaître dans le sol en de larges cours d’eau qui serpentaient un peu partout sur les terres. Tous s’écoulaient jusqu’à d’immenses étendues d’eau salée. Là où n’apparaît plus aujourd’hui que le blanc aveuglant des cristaux, l’eau demeurait à perte de vue. Le bleu était sa couleur. Le ciel, territoire infini des êtres volants, était parfois traversé de masses blanches vaporeuses aux formes arrondies qui semblaient y flotter. Le bleu était sa couleur.
Mānav trouve dommage que plus aucun nuage ni être vivant, hormis des nuées bourdonnantes d’insectes, ne vienne évoluer dans son ciel ambré et laiteux. Quant à cette fable sur le bleu de l’eau... Il est bien placé pour savoir que l’eau n’a pas de couleur sinon il la verrait chaque matin en récoltant les précieuses gouttes tremblantes. Le garçon est embarrassé, il n’ose pas le dire aux autres, mais quand les couleurs tombent du ciel, lui ne voit rien d’autre que le jaune orangé semblable aux flammes du foyer. Il n’y croit pas à toutes ces histoires, non. Ce que Mānav préfère, c’est quand le patriarche leur parle des dieux... Alors il brise le silence, timidement :
— Grand-père...
Le regard dur mais bienveillant du vieil homme enveloppe le garçon. Pas besoin d’en dire plus, il sait ce qui anime la curiosité de l’enfant :
— Avant le grand cataclysme, quand les dieux vivaient sur Terre, ils étaient maîtres des éléments : ni l’eau mouvante, ni les montagnes, ni le ciel, ni même les étoiles ne parvenaient à les arrêter. Partout, ils se déplaçaient aussi vite que le vent. Ils avaient chaud là où il faisait froid et pouvaient avoir froid quand il faisait trop chaud. L’eau coulait à leur demande pour que l’herbe reste verte et ils chassaient l’obscurité de la nuit avant même qu’elle ne tombe. Peu importe où ils se trouvaient, car sans se voir, ils pouvaient se parler. Dans les immenses temples qu’ils avaient érigés à loisir, ils allaient se sustenter, car jamais les denrées n’y manquaient. Si les dieux ont disparu, ils ne nous ont pas oubliés. Remercions-les de faire tomber pour nous les couleurs du ciel afin que nul n’oublie la beauté du monde qu’ils avaient su créer.
Puis, le très ancien jette sur le feu une poignée de terre orange et poussiéreuse, mettant ainsi fin à la veillée du soir. L’assemblée se disperse pour rejoindre sa couche, un peu déçue de n’avoir vu ni le rouge du coquelicot, ni le jaune de la guêpe, ni le violet du raisin, ni l’indigo du passerin.
Mānav s’en moque, le patriarche a beau les décrire, le garçon n’arrive pas à se représenter le coquelicot, la guêpe, le raisin et encore moins le passerin ni d’ailleurs leur soi-disant couleur ! Car il le sait, lui, que ce ne sont pas des couleurs qui tombent du ciel...
Un soir, une traînée lumineuse est apparue, mais au lieu de s’éteindre comme elles le font d’habitude, la forme n’a cessé de grossir jusqu’à devenir une énorme boule de feu qui est allée se fracasser dans les montagnes, non loin du village. Tout le monde était complètement paniqué, même l’ancien, à cause de la lumière aveuglante et du bruit de tonnerre.
Malgré sa peur, Mānav s’y était secrètement rendu. Toute la nuit durant, il avait marché et jamais ses pas ne l’avaient porté aussi loin. La plante de ses pieds, pourtant pourvue d’une épaisse corne protectrice, était tout écorchée et son corps frêle, glacé par la sueur qui l’enveloppait. Là où la lumière était tombée, un grand cratère gris et noir s’était creusé. Au fond, un amas de ferraille fumait et rougissait comme brûlé par le feu. Du promontoire rocheux où il se trouvait, le garçon avait une vue plongeante sur la vallée aride constellée de cratères semblables à perte de vue. Ce n’était pas des couleurs que les dieux leur envoyaient, mais de vieux débris métalliques qui tombaient perpétuellement du ciel encombré de lueurs alignées...
Parfois, Mānav trace dans la poussière, sans trop savoir ce qu’il signifie, le drôle de dessin qui était figuré sur la carcasse fumante :

I.S.S
19

Un petit mot pour l'auteur ? 21 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Zou zou
Zou zou · il y a
Comme une puissance du ciel...
Image de tonton bolcho
tonton bolcho · il y a
y a pas de cristalline au casino du coin ?
Image de Sar M
Sar M · il y a
^^ Et non, a pu non plus... Manque de prévoyance ;)
Image de Julien Lecourt
Julien Lecourt · il y a
Belles intro et conclusion, j'ai également apprécié le nom des perso. Bravo!
Image de Sar M
Sar M · il y a
Merci Julien, l'inspiration est Indienne pour les noms des personnages.
Image de Franck Belton
Franck Belton · il y a
J'adore la science-fiction depuis l'adolescence. Votre texte m'a touché. Continuez :)
Image de Sar M
Sar M · il y a
Ce texte de science-fiction est une première pour moi, alors merci beaucoup pour vos encouragements ! ^^
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
En lisant le titre j'ai pensé à Lovecraft.
Une histoire fantastique qui nous happe dans son filet. Bien écrit, belle chute.

Image de Sar M
Sar M · il y a
Ce ne sont pas les horreurs innommables et blasphématoires venues du fin fond de l'univers de l'excellent M. Lovecraft qui tombent ici, juste les satellites qui pullulent de plus en plus dans notre ciel nocturne ;)
Image de Julia Buttigieg
Julia Buttigieg · il y a
Je trouve votre plume vraiment très belle et cette histoire est prenante et magnifique, bravo !
Image de Sar M
Sar M · il y a
Merci Julia pour ce gentil commentaire !
Image de Caroline Garnier
Caroline Garnier · il y a
Encore une histoire bien écrite !
Image de Sar M
Sar M · il y a
Merci Caro ^^
Image de Emmanuelle Pottier
Emmanuelle Pottier · il y a
Merci pour cette histoire =)
Image de Sar M
Sar M · il y a
Merci à toi de l'avoir lue Manuche ;)
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
Légende ou anticipation ? L'avenir le dira. En tout cas une boucle d'histoire décrite en belle mouvance.
Image de Sar M
Sar M · il y a
Merci pour ce retour Choubi Doux.

Vous aimerez aussi !