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Les condamnés

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Clara Mln

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Jean franchit la porte du bureau d’un pas hésitant, constatant non sans ironie que la pièce était à l’image de l’homme qui y travaillait : propre, nette, impeccablement rangée, comme une photo de publicité. Assis à sa table, derrière un ordinateur dernier cri et une pile de documents soigneusement empilés, son oncle lui adressa un sourire chaleureux et se leva.
Grand, vêtu d’un costume ajusté sur mesure couleur anthracite, Charles Becker dégageait une prestance que Jean enviait depuis toujours, et qu’il enviait davantage maintenant qu’il le découvrait sur son fief, l’immense entreprise Duchamp, premier fournisseur de viande de tout le pays. Il se dit avec amertume que même si leur lien de famille lui avait garanti une place à un haut poste sans passer le moindre entretien, il n’était encore qu’à l’ébauche de sa carrière.
« Enfin tu es là ! Viens donc t’assoir ! » s’exclama son oncle.
Docile, il prit place dans le fauteuil situé face au bureau, et avant même qu’il ait pu prononcer un mot, Charles appela sa secrétaire, que Jean avait croisé dans le couloir juste avant d’entrer. Celle-ci, une jeune femme brune et élancée, parut immédiatement dans l’encadrement de la porte.
Elle est plutôt jolie, pensa Jean. Avait-elle été choisie pour cela ? Son oncle était tout à fait capable de prendre ce genre de critères en considération, pour ne pas dire en priorité.
« Tu prendras un café, Jean ? » demanda ce dernier, d’un ton qui ne lui laissait pas vraiment le choix.
Il acquiesça donc, et la secrétaire ayant refermé la porte derrière elle, Charles Becker se rassit et considéra avec un immense sourire son neveu.
« Bon, dit-il, je t’ai déjà briefé sur ce que tu devais faire, non ?
- Un peu, répliqua Jean.
- Bien... Je t’ai donc placé dans le secteur publicitaire. Très important, comme secteur. Le plus important, même. Sans lui, tout ce que nous produisons irait à la poubelle. Il faut donner envie au consommateur d’acheter. Le persuader que ce qu’on lui vend est non seulement délicieux, mais surtout bon pour lui ! Notre image est particulièrement importante par les temps qui courent. Tu vois de quoi je parle bien sûr ?
- Le scandale récent ? risqua Jean. Avec les vidéos ?
Charles Becker assena un vif coup de poing sur son bureau, comme pour souligner son indignation.
- Une bande d’illuminés qui se sont introduits dans nos abattoirs... Internet est une vraie plaie sur certains points... Nous nous en remettons à peine. Suite à ce scandale, les ventes ont chuté de 1%. Pas grand-chose me diras-tu, mais d’un point de vue chiffre d’affaire, cela fait une sacré somme. Mais ça remonte. Nous avons dépensé sans compter en spots publicitaires, tous médias confondus, nous avons participé à tous les débats possibles, taillé chaque argument fallacieux, regagné petit à petit la confiance des consommateurs. Mais cela ne tient à pas grand-chose, dis-toi. Les gens ne veulent pas nécessairement savoir, mais si on leur met la merde sous le nez, la culpabilité leur devient parfois trop insupportable. C’est là qu’il faut le plus insister : les convaincre qu’ils ne font rien de mal.

*

La lumière crasseuse éclairait péniblement l’immense salle où s’entassaient les corps informes. Quelque part s’éleva un cri qui résonna longuement, auquel des gémissements firent écho. Les cris ne cessaient jamais ici, le jour comme la nuit. Avec la promiscuité, on se faisait bousculer, marcher dessus, et aux cris de douleur se mêlait la peur des gardiens. Ces derniers venaient régulièrement, tantôt pour apporter la nourriture, contenue dans d’immenses sacs de toile, tantôt pour trier les morts, les malades, les blessés.
C’était eux qui, alors qu’ils étaient encore petits, leur avaient arraché les dents et coupé les phalanges. Sacha se souvenait encore avec horreur de la douleur qui vous donnait la nausée, des lamentations qui avaient empli la grande salle, et l’odeur horrible de pourriture que certains avaient dégagé quelques jours plus tard, avant de s’écrouler sous les pieds de leurs voisins.
Cela s’était passé avant qu’ils ne prennent Maman. Plus personne n’était élevé avec sa mère désormais, mais à l’époque l’organisation était différente – le système était encore neuf – et il était courant que des familles restent ensemble pour une certaine durée. C’était grâce à cela sûrement que Sacha savait parler, même si ça lui était difficile. Il devait être un des derniers à en être capable. Le seul mot dont les autres se rappelaient, et dont les gardiens aimaient à se moquer tant ils le criaient à tue-tête, c’était « maman ».
« Maman ! Maman ! » Ce mot se répercutait contre les parois de l’entrepôt, incessamment, sans personne pour y répondre. Les mamans étaient mortes, les papas, les frères et sœurs aussi sûrement, où alors ils n’en avaient plus pour très longtemps.
La seule promesse de cette prison, c’était la mort.

*

« Bon, je te fais visiter l’usine, tant qu’on a le temps ? »
Sans attendre de réponse, Charles Becker se leva, et Jean, posant sa tasse de café à moitié terminée, suivit son oncle dans le couloir. La secrétaire, assise à son bureau dans le couloir, leva vers eux un regard vide, juste pour signifier qu’elle avait remarqué leur présence, avant de retourner à son travail.
Les deux hommes traversèrent des corridors, serrèrent les mains de nombreux employés, visitèrent jusqu’aux plus insignifiants des locaux, et pendant tout ce temps, Charles Becker ne cessa de parler que pour reprendre son souffle, passant en revue toute l’histoire de l’usine.
« Dis-moi, commença-il. Sais-tu un peu comment est née l’entreprise Duchamp ?
- Vaguement, avoua Jean.
- Tout a commencé lors de la Grande Famine, il y a plus de cinquante ans. On t’en a sûrement parlé en long, en large et en travers à l’école, mais plus spécifiquement, je vais te parler de ce qui a vu naître et prospérer notre entreprise.
A l’époque, tu le sais, les gens mourraient de faim. Pas seulement les pays pauvre, non. Tout le monde était touché. Jusqu’aux US, les gens devenaient fous pour un sac de pâtes, ou une conserve périmée.
Comment ils en étaient arrivés là ? Sans doute par une succession de malchances, car avant cette période, les pays développés croulaient sous l’abondance. D’un coup pourtant se sont enchaînées des épidémies foudroyantes qui ont décimé la majeure partie du bétail. Ça plus des catastrophes naturelles qui ont détruit une partie conséquente des récoltes.
Les gens n’ont même pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait que les pénuries étaient déjà là et s’aggravaient de jour en jour.
Il y a eu de nombreux morts, bien sûr et les Etats ont été incroyablement fragilisés. A part les classes les plus privilégiées, personne ne mangeait à sa faim. On se serait cru en pleine troisième guerre mondiale ! »
Après avoir fait le tour du bâtiment principal, Charles conduisit son neveu dans la cour, où se dressait une douzaine de bâtiments gris d’où s’élevait une clameur qui, bien qu’atténuée par les murs, faisait froid dans le dos.
« A gauche, ce sont les bâtiments des mâles. A droite, ce sont les femelles.
Et comme Jean lui lançait un regard interpelé, il ajouta :
- On emploie toujours ces termes. Je te conseille de ne pas déroger à la règle, jamais. Devant les employés, les médias, n’importe qui. C’est mieux pour tout le monde.
Bref ! On a commencé à séparer les mâles et les femelles il y a une vingtaine d’année – en fait, c’est moi, en succédant à ton grand-père, qui ait instauré ce nouveau système, en m’inspirant des anciennes techniques d’élevage. De même, nous séparons les sujets par tranche d’âge, parce que les jeunes avaient tendance à se faire piétiner par les plus âgés.
Alors qu’il parlait, il se dirigeait nonchalamment vers un des bâtiments à gauche, Jean sur ses talons.
- La procréation se fait par insémination, avec la semence prélevée sur les mâles. On peut, pour une même femelle, avoir plus d’une dizaines de petits au total, juste avant que sa machinerie ne soit... Enfin tu vois, inutilisable. Quand c’est le cas, la femelle est bien sûre abattue.
Les petits quant à eux, sont tatoués et séparés selon le sexe. On leur sectionne aussi les tendons d’Achille pour qu’ils ne puissent plus marcher. Quand ils commencent à devenir un peu trop agités, vers 3-4 ans en général, on leur enlève les dents ainsi que les phalanges distales. Les dents repoussent bien sûr, donc on doit réitérer la manœuvre quand ils en ont 12-13. C’est pas très beau à voir, mais ça règle bien des problèmes.
- Pourquoi ? s’étonna Jean.
- Ils ont tendance à devenir agressif en grandissant. Ça leur évite de se mordre entre eux, de se griffer ou pire.
Devant le bâtiment, un groupe d’hommes fumait. Ils étaient vêtus de combinaisons de travail bleues, ainsi que de bottes de pluie. Certaines étaient tâchées de rouge. Charles les salua brièvement avant de pousser la grande porte métallique qui constituait l’entrée de l’entrepôt.
Des cris indéfinis s’élevèrent de l’intérieur. Une odeur désagréable chatouilla les narines de Jean.

*

Sacha avait tenté de parler à ses voisins, mais ces derniers ne le comprenaient pas. Il aurait voulu partager avec eux la mémoire que lui avait transmis Maman avant de disparaître. Il était jeune à l’époque, trop jeune disait-elle pour entendre ces choses-là, mais il devait comprendre. Comprendre qu’à une époque, ils étaient comme les gardiens, des hommes libres, qui se levaient le matin, allaient travailler, rentraient le soir et regardaient la télé, mangeaient en famille, et allaient se coucher dans un lit.
Qu’est-ce que c’était qu’une télé ? Sacha ne savait pas, mais il avait tout de même retenu le mot, comme on garde quelque chose de précieux, un souvenir d’une époque révolue.
Rien, disait Maman, ne présageait ce qui les attendait. C’était inimaginable, même dans les pires scénarios prévus par les savants de l’époque. Les maladies s’étaient répandues parmi les animaux d’élevage et les hommes, et les catastrophes naturelles s’étaient succédées, jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus suffisamment de nourriture pour tout le monde. Alors, le gouvernement du pays, suivi par d’autres dirigeants après coup, avait pris une décision radicale : les gens seraient tirés au sort pour décider qui aurait accès aux ressources, et qui serait sacrifié. Ce qu’ils n’avaient pas précisé à l’époque, c’était que ceux dont le sort avait été défavorable serviraient aussi de nourriture aux autres. Les abattoirs désaffectés avaient servi à accueillir les familles, et dès le premier jour, quelques malheureux étaient choisis et disparaissaient à jamais.

*

« C’est... commença Jean.
- Monstrueux hein ? C’est la réaction que j’ai eue quand je suis entré ici la première fois.
Charles Becker considéra longuement la masse grouillant derrière les barrières. Une odeur de déjection emplissait la salle, qui résonnait de cris et de gémissements cauchemardesques.
« Il n’ont plus rien d’humain, souffla-t-il. A une époque, au tout début, ils essayaient de s’enfuir. C’a cessé au bout de quelques années... La dernière fugue date de mes débuts dans l’entreprise. C’a cessé quand on a systématisé la section des tendons d’Achille, pour tout te dire.
- Attends, j’ai l’impression...
Dans le brouhaha incessant, Jean avait l’impression de distinguer un mot...
« Ils ne parlent plus depuis longtemps, expliqua son oncle, non sans dédain. Leur vocabulaire s’est amoindri peu à peu. Le seul mot donc ils se rappellent encore c’est « maman »... (Il eut un rire nerveux) Le premier mot qu’on prononce tous au final ! A mon avis, dans trois ou quatre ans, ils l’auront oublié aussi.
Une porte métallique claqua quelque part et bientôt, les deux hommes furent rejoints par les travailleurs qui revenaient de leur pause.
« Ces spécimens sont bientôt prêts pour l’abattage, non ? demanda Charles à l’un deux – sans doute le chef d’équipe.
- Oui monsieur. On doit en abattre une partie cette aprem.
- Bien... Nous vous laissons faire votre travail dans ce cas.

*

Un coup de pied, pour qu’il rentre dans le rang. Suivant les autres, à quatre pattes, dans le sas où on les poussait, Sacha sentait l’angoisse monter. Il ne savait pas ce qu’il y avait au-delà, mais il était bien sûr d’une chose : il n’y avait pas de retour pour ceux qui allaient là.
Les cris fusaient de partout – des gardiens, de ses congénères, de sa propre gorge aussi, qui poussait malgré lui des râles de terreur. Il voulait fuir, mais pas d’issus autour de lui – juste des murs nus et froids.
Une douleur vive lui vrilla le crâne, le faisant basculer au sol, puis il sentit sa gorge se déchirer, et un liquide chaud envahir sa trachée. C’est à ce moment qu’il prit conscience que ceux qui rampaient devant lui gisaient déjà à terre, dans une flaque rouge qui s’étendait, inexorablement, vers lui.

*

« J’ai une question...
- Oui ?
De retour dans le bureau, une nouvelle tasse de café chaud posée devant lui, Jean restait pensif.
« Le scandale qui a éclaté il n’y a pas longtemps... Enfin... Les gens ne savaient vraiment pas avant d’où venait leur viande avant de voir les vidéos ?
Charles Becker haussa les épaules.
« Les gens, tu sais, ils ne sont pas si idiots... Nous ne nous sommes jamais cachés de la nature de notre bétail. Nous ne nous en vantions pas quand tout a commencé, mais les gens à l’époque avaient tellement faim qu’ils se fichaient bien de ce qui était moral ou pas. Aujourd’hui en revanche, tout le monde est au courant, enfin je pense. Pas au même degrés pour tous, bien sûr, beaucoup ne veulent pas creuser, et nous faisons tout – tu feras tout – pour leur éviter une crise de conscience. Si tu fais bien ton travail, personne ne viendra nous embêter. Aies bien ça en tête : les gens aiment nos produits, et aussi longtemps qu’ils en auront le droit, ils les achèteront.

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