16
min

Les complices de Satans.

Image de Claude Cognard

Claude Cognard

51 lectures

1

Les complices de Satans.
De Claude COGNARD.
(texte déposé).
Chapitre N°1






Résumé : Création originale – Claude Cognard.

Thierry, au chômage, escroque des commerces en ligne pour financer son voyage sur les traces de ses parents disparus au Népal. Un jour, il reçoit un message qui lui promet une belle aventure et lui fixe un rendez-vous. Il rencontre Alain qui évoque une civilisation issue d’une autre dimension et propose de l’entraîner vers un lieu inconnu. Il refuse et rentre. Léna officier de la gendarmerie qui enquête sur l’escroquerie, l’interpelle. Étonnée par le récit du jeune homme, elle lui propose de collaborer pour infiltrer Apolline, un groupuscule. La gendarmerie découvre une trace d’ADN appartenant au père de Thierry.
Chapitre.

Je suis menotté, et je vais répéter mon histoire pour la énième fois. Je m’appelle Thierry Briant, un nom et un prénom communs pour un être ordinaire. Je suis un ex-bijoutier sans emploi, j’ai assisté Léna Kidman, lors d’une mission d’infiltration d’une secte. Et si je suis tombé sous le charme de cette jeune femme, est-ce un crime ? À ce moment-là, pour moi, mes parents avaient disparu dans le vol Paris Katmandou, dix-huit plus tôt. Alors, si les autorités imaginent une complicité entre moi et mon père, elles se trompent !
Le 4 octobre dernier, je me suis retrouvé seul, à la maison. Ma Grand-mère avait été hospitalisée. À midi, après avoir grignoté sans faim, j’avais préparé mon inévitable café, puis tasse à la main, installé derrière l’ordinateur, je l’avais bu en soufflant dessus, avant chaque gorgée.
Mon univers se limitait à mon écran d’ordinateur et, à un bar mal famé, rue des Mineurs, dont le patron homo, au fil des bières, était devenu un ami. J’y retrouvais ceux que j’avais baptisés les Pieds Nickelés. Georges Camiscol, un geek qui affirmait avoir piraté le site de la N.S.A, Didier Feuille, qui avait étudié le droit en prison, et prêté serment comme avocat à sa sortie. Jacques Ravon, beau parleur, séducteur avéré, prétendument bouddhiste. Nos disputes cimentaient l’amitié du groupe. Je fréquentais aussi Jérôme Gentire, un être acariâtre qui, en dehors de moi, ne supportait personne. Seul survivant d’un groupe enterré par le souffle d’une mine lors d’une des interventions militaires décidées par Mitterrand dans les années 90, réformé pour névrose post-traumatique, Jérôme qui avait fui sa famille, vivait en ermite. Nostalgique de la vie militaire, il pouvait disparaître des jours en forêt.
Le téléphone avait sonné et j’avais hésité à le décrocher.
- Docteur Maurer ! M’avait annoncé une voix masculine. Pour votre grand-mère, tout s’est déroulé normalement !
- Normalement ? Avais-je balbutié en écho et j’avais raccroché sans un autre mot, avec une puissante sensation de vacuité.
Sur mon ordinateur, un mail m’informait de la livraison avant vingt heures chez Laure, du bijou que j’avais commandé la veille. Je m'étais assis sur mon lit, puis j’avais basculé en arrière, les yeux au plafond, genoux repliés, sans quitter le sol des pieds. Sur le plâtre fissuré, apparaissaient des auréoles, aux formes de nuages jaunis, que j’avais toujours associées à des vacances scolaires gâchées par la scarlatine et aux caresses de ma mère encore présente.
Marcelle, ma grand-mère, qui souffrait d’un cancer, séjournait souvent à l’hôpital. Je me rabâchais que demain, elle rentrerait amorphe, puis que, stimulée par les traitements, elle rayonnerait pendant quelques semaines, avant de succomber à nouveau, face à la maladie. J’avais fêté mes trente ans, en janvier dernier. J’avais travaillé longtemps, chez Durant Bijoutier, un confrère de mon père, chez qui je n’entrevoyais aucun avenir professionnel sérieux. Il m’avait embauché par pure compassion. Durant et moi, nous ne partagions pas la même conception du commerce. Après mon licenciement, je m’étais spécialisé dans l’escroquerie des bijouteries en ligne.
Sur le mur de ma chambre, face à moi, se trouvait une photographie agrandie de mes parents, des soixante-huitards qui avaient disparu lors d’une expédition au Népal. Leur avion n’avait jamais atteint Katmandu. Il n’existait aucune preuve de leurs morts et je rêvais d’entraîner mes camarades, à leur recherche. Depuis dix-huit ans, j’habitais chez Marcelle, ma grand-mère maternelle qui s’était sacrifiée pour moi, et dont l’amour m’oppressait, autant que mon ingratitude, à son égard, me culpabilisait. Perdre ses parents à douze ans reste douloureux et j’avais survécu avec l’indéracinable obsession qu’ils s’étaient volatilisés parce qu’ils me détestaient. Parfois, j’imaginais leur stupéfaction s’ils avaient pu constater l’homme que j’étais devenu. Mireille, ma mère avait travaillé pour le ministère des Finances et, avant leur départ, mon père, plus politicien que joaillier, avait vendu la bijouterie familiale.
Je m’étais levé, j’avais traversé la chambre, j’avais circulé dans l’entrée, enfilé mes chaussures, j’étais revenu dans la cuisine, j’avais ouvert le réfrigérateur bancal, bu et vidé une bouteille que j’avais jetée à la poubelle et j’étais sorti en tirant la porte derrière moi. Dans la rue, j’avais couru sans réfléchir. Je trottinais, lorsque mon mobile m’avait ramené à la réalité. Je l’avais arraché à ma poche, et sans attendre qu’il m’effleure l’oreille, j’avais lancé « Bonjour Laure  ». Elle souhaitait des nouvelles de ma grand-mère. Sa sollicitude m’agaçait et au lieu de la rassurer, je lui avais fixé rendez-vous à 16 heures, dans l’entrée de l’hôpital. Sans me sentir épris de Laure, je tolérais cette relation depuis nos années de Maternelle. Laure m’avait confirmé la réception de ce qu’elle avait défini comme « mon » paquet. Tout coïncidait, car le chauffeur d’UPS m’avait également livré un colis que par paresse, probablement, je n’avais pas déballé. L’arnaque semblait rodée. Je commandais en ligne, sous mon nom un bijou de valeur que je payais par carte et, au nom et à l’adresse de Laure, un bijou fantaisie ressemblant que je payais par mandat. Ensuite, j’accusais le vendeur d’avoir commis une erreur, renvoyais le bijou en toc pour preuve, et exigeais le remboursement du bijou en or. Brader le bijou en or, que j’avais conservé devenait un jeu. J’espérais récupérer de quoi payer mon voyage au Népal sur les traces de mes parents. J’avais hâté le pas, longé les trottoirs. La circulation se montrait dense, la rue des Mineurs se trouvait à moins d’un kilomètre. Si ma Grand-mère mourait, il me faudrait déménager, car mon RSA deviendrait insuffisant pour que je paie le loyer. La famille de Papa avait affiché une authentique richesse, contrairement à celle de Maman, qui trop fière pour accepter des aides, avait baigné dans des difficultés financières permanentes que le salaire d’ouvrier de mon grand-père n’avait jamais épongées.
Une rafale et les bâches des cafés avaient claqué. Le soleil était apparu à travers les nuages. Brandissant une bouteille, un individu chantait sur un passage pour piétons et bloquait la circulation. Ce pauvre homme oublié par cette société qui nous formate et qui ensuite ignore dans quelle case nous ranger, me ressemblait. La rue des Mineurs était réservée aux piétons et aux cyclistes. Lorsque, essoufflé, j’avais poussé la porte du bar, celle-ci s’était bloquée au contact du tapis usé avant de céder en grognant. Accoudés au comptoir, des habitués avalaient des bières en suivant l’arrivée du Quarté à la télévision. Un homme jouait sur un flipper démodé. Thomas, le serveur, à la barbe et aux cheveux roux avait surgi de la pièce voisine, s'était approché de moi, m’avait embrassé, puis il m’avait observé droit dans les yeux.
- Pour ta grand-mère, tout ira bien ! Avait-il prophétisé.
Je lui avais commandé un expresso et il était reparti derrière le comptoir, où dos tourné à la salle, il avait vidé le marc à café, en frappant le filtre sur un réceptacle en bois.
- Les Pieds Nickelés préparent un mauvais coup ! M’avait-il soufflé en m’épiant dans le miroir devant lui.
Indifférent, j’avais tambouriné la table du bout des doigts. Depuis que Didier était sorti de prison, mes compères avaient constamment reporté leurs projets indélicats. L’idée de m’être trompé de monde, d’avoir effectué des choix stupides, m’avait traversé l’esprit. Plus que jamais, l’envie de fuir, de changer d’univers, de suivre les traces de mes parents s’était imposée. Après m’avoir servi mon café, Thomas avait regagné sa place derrière sa banque. Parfois, il disparaissait dans la pièce voisine, et revenait avec un plateau chargé de vaisselles.
- Tu viendrais à Katmandu ? Toi ? Lui avais-je demandé.
- Pourquoi pas ? Si tu me paies le voyage ! Avait-il répliqué en riant.
J’avais baissé la tête comme un enfant fautif tandis qu’il astiquait en souriant, le comptoir, avec un chiffon qui, à mon sens, empestait les détergents.
- Ajoute mon café sur ma note ! Avais-je demandé, en quittant le bar.
J’avais retrouvé la rue, en me promettant de visiter le Népal seul, dès que Marcelle serait rétablie, puisque personne ne semblait disposé à m’accompagner. J’avais marché vite, m’arrêtant devant les agences de voyages. N’osant y entrer, je consultais la rubrique Katmandu sur mon smartphone. Le bus articulé desservant la ligne entre l’Hôtel de ville et l’hôpital, était arrivé d’une rue orthogonale, s’était avancé au pas, en expulsant des soupirs exagérés, il s’était calé contre un abri, où patientaient un couple de vieillards et une jeune mère poussant un landau. Alors que le bus s’ébranlait, j’étais monté sans payer, estimant que l’hôpital se trouvait trop près pour justifier l’achat d’un billet. Quelques minutes plus tard, Laure qui guettait mon arrivée, avait couru vers moi et, je l’avais embrassée fougueusement.
- Le médecin a cherché à te joindre, cet après-midi ! Où étais-tu ? M’avait-elle questionné froidement.
Je m’étais reculé pour contrôler l’agacement que j’avais senti naître en moi, et déchiffrer l’inquiétude sur son visage, mais Laure indifférente, m’avait entraîné vers les distributeurs de boissons où, j’avais écouté le ronron de la machine à expresso, oubliant la présence d’autres familles.
- Chute de tension inattendue ! Ils la gardent en surveillance ! m’avait-elle confié en fouillant son sac.
- J’irais voir les médecins !
- C’est inutile ! Tiens ! Je t’ai apporté ton bijou, s’était-elle exclamée en me confiant un écrin rouge, que j’avais glissé dans ma poche, en songeant qu’il rejoindrait une cache dans ma chambre.
- Pour Marcelle ? C’est la fin ? Avais-je questionné, avec le sentiment que mon amie m’avait dépossédé de mon aïeule.
- Les médecins refusent de se prononcer, avait-elle répondu.
Blasée, la machine à café avait émis un signal bref. L’expresso était prêt. La tête contre l’épaule de l’élégante psychologue j’avais pleuré en silence.


Chapitre.

Inquiet pour Léna dont je reste sans nouvelles, menotté, je patiente dans le bureau des enquêteurs. Je ne cesse de leur répéter, mon histoire. Pour moi et pour ma famille, voire pour la France, mon père, Jacques avait fui la justice dix-huit ans plus tôt et j’étais le seul à imaginer qu’il survivait en ingurgitant des insectes et des serpents dans une forêt au Népal. Allez, ils sont de retour et exigent que je poursuive mon récit.
Laure avait dormi avec moi, chez moi, enfin chez grand-mère. Nous avions consacré notre nuit, à nous aimer, à nous confier l’un à l’autre. Ma vie semblait si banale comparée à celle de Laure qui consacrait des heures, aux restaus du cœur. En entendant Laure exiger que je cesse mes escroqueries, j’avais bondi hors du lit pour aller vérifier le contenu du colis UPS, réceptionné la veille. C’était un de ces colis en matière polystyrène qui s’émiettent lorsque l’on tente de les ouvrir. Surprise par ma sortie précipitée, mon amie m’avait suivi. Elle appartient à ces jolies femmes toujours disponibles, qui ont grandi sans père, à ces femmes convaincues d’avoir usurpé ce qu’elles ont obtenu grâce à leur travail, leur sérieux, leur mérite. Elle m’apportait un verre d’eau quand j’avais hurlé.
- Le colis est vide !
- Une farce des Pieds Nickelés ? Avait-elle présumé en déposant le verre sur la table.
Agacé, je lui avais montré l’emballage et les tampons de l’expéditeur.
- Regarde ! Un message ! S’était-elle esclaffée, ravie.
Qu’elle ait noté ce que j'avais négligé, avait accentué mon irritation. Sur une simple feuille figurait la question : « Nous revoilà ! Êtes-vous prêts à nous rejoindre, pour une aventure qui changera le monde ? ». Me suspectant d’être à l’origine de ce message, Laure m’avait menacé de rompre notre relation, si je poursuivais mes plaisanteries, au lieu de me concentrer sur ma recherche d’emploi. Nous nous étions séparés à l’aube, sur des promesses qui n’engageaient qu’elle et changeant de site marchand à chaque commande, j’avais continué mes escroqueries en ligne.
Ma grand-mère quitta l’hôpital, et bien que nous cumulions les factures et les loyers impayés, elle paraissait heureuse. J’avais appris à relativiser ses joies qui masquaient sa volonté de n’affoler personne. En mon absence, Léna Kidman, de la gendarmerie, l’avait contactée à mon sujet. Marcelle lui avait expliqué, que j’avais été convoqué hors de la ville, pour un recrutement. Toute la nuit, je m'étais rabâché que mon escroquerie était trop bien rodée, pour permettre à cette gendarmette de me confondre.
Le lendemain, j’avais reçu par la poste, une enveloppe comportant un message identique au premier, mais auquel, l’adresse « chapelle du moulin, Cleppé » avait été ajoutée. Laure avait appelé pour obtenir des nouvelles de Marcelle, mais surtout pour s’assurer que j’avais oublié ses promesses de rupture. J’aurais dû taire l’arrivée du deuxième message. Outre l’inéluctable prison pour escroquerie, elle m’avait prédit des rencontres déloyales, des pièges tendus par la maffia ou par des terroristes. Elle ignorait combien ses craintes se vérifieraient.
Pourtant, au lieu de m’inquiéter, ces propos avaient alimenté mes rêves de monde nouveau, voire d’évolutions personnelles. Je m’étais senti prêt à renoncer au Népal pour me consacrer à ce projet occulte qui m’enthousiasmait et nourrissait chez moi pour la première fois, force et détermination. Dès que Laure eut raccroché, j’avais foncé chez Jérôme, l’ancien légionnaire. Devant une bière tirée d’un réfrigérateur défectueux, après avoir entendu mon histoire, il avait bougonné : « Apolline ? C’est une fille amoureuse. Fonce !  ».
Partir, paraissait simple, toutefois la chapelle du Moulin à Cleppé, se situait hors des lignes de trains et de bus. Convaincue que j’allais trouver l’emploi du siècle, Marcelle m’avait proposé la voiture de mon grand-père, une Peugeot « 202 », de 1949, qui sommeillait sous une bâche poussiéreuse. Elle en avait toujours parlé comme du véhicule dernier cri. Elle m’avait conseillé d’acheter un bidon d’essence, et j’ignore si l’esprit de mon grand-père veillait sur nous, mais la voiture avait démarré au premier tour de clé, diffusant une fumée irrespirable. Grand-mère au volant, la guimbarde avait parcouru une dizaine de mètres hors du garage avant de rester figée, avec deux roues sur le trottoir. Nous l’avions poussée pour dégager le passage.
J’étais parti grâce au trial de Jérôme et comme aucune heure précise, n’avait été fixée, et aucun interlocuteur prévenu, je m’étais promis d’arriver sur place en fin de matinée. Il bruinait. Après deux heures d’une route que des averses répétées rendaient luisante, j’étais parvenu dans un village aux allures médiévales. Il m’aurait été impossible de manquer la chapelle. Elle se dressait après le premier rond-point. Le village m’avait paru désert. Une sculpture de poilus de 14-18 surgissait entre des arbustes anarchiques. Le soleil hésitait à se montrer. Une femme qui marchait en s’appuyant sur une canne avait disparu avant que je n’arrive à sa hauteur. J’avais cadenassé le trial contre un mur, puis j’étais entré dans la Chapelle par une porte en chêne noirci, épaisse et sans décor qu’un tendeur vulgaire, maintenait fermée. L’église avait été dépossédée de ses statues et autres symboles religieux. Un échafaudage avait été dressé à l’emplacement de l’autel transformé en scène de théâtre, bordée de rideaux grenat. Des affiches annonçaient un spectacle d’Alain Tilleul.
Alors que j’avançais entre des bancs empilés, un homme avait surgi d'une porte dissimulée de la nef. Il avait marché vers moi, en m’offrant la main et un sourire vainqueur.
- Bonjour, je suis Alain. Je vous attendais ! avait-il annoncé.
Je m’étais surpris à bredouiller « bonjour » suivi de mon prénom et il avait répété sa phrase avant de m’expliquer qu’ils effectuaient les recrutements pour la bijouterie Béryl.
- Mais vous êtes auteur ? M’étais-je étonné.
- Simple couverture ! avait-il répliqué. Béryl représente notre branche commerciale d’Apolline, elle nous apporte les finances nécessaires à notre expansion. L’intelligence apollinienne se montre supérieure à celle des humains. Nous reconstruirons une humanité solide et meilleure. Nous disposons du pouvoir, de vie ou de mort, pour y parvenir. L’esprit de ceux qui se sacrifient pour notre cause, découvre bonheur et confort sans nom.
J’avais ri, imaginant qu’il plaisantait. Pourtant malgré ma réaction, il avait poursuivi.
- Chaque conscience humaine est une séquence d’un esprit sans limites, chaque séquence bientôt sera numérisée voire remplacée. Nous permettrons aux Terriens de redevenir les fils et les filles d’une intelligence qui les dépasse. Le corps humain est un des outils dont se sert l’esprit pour créer la réalité qui nous entoure.
Je n’étais plus troublé, j’étais anxieux ! J’avais rencontré un fou, d’autant plus dément qu’il tenta de me convaincre que, comme certains répondent à l’appel d’un Dieu, j’avais répondu à l’appel de l’esprit apollinien. Les mises en garde exprimées par Laure me traversèrent l’esprit. À ce moment-là, j’ignorais l’histoire de mon père, et, mon désir de poursuivre vers un destin mystérieux l’avait emporté sur mon envie de fuir ce désaxé.
Ensuite, Alain m’avait entraîné dans l’ancien presbytère, où nous avions échangé sur les mystères de la vie et de la mort, autour d’un verre d’une eau cristalline tirée d’un puits voisin. Plus, nous nous avions discuté, plus j’avais éprouvé de l’estime pour lui, au point que j'avais rêvé d’un père comme lui.
- Renonceriez-vous à votre vie, à votre grand-mère, à vos amis ? Avait-il interrogé.
- Sans hésiter ! M’étais-je entendu répondre.
Il s’était levé, avait ouvert une garde-robe antique et était revenu avec un bandeau.
- On part ! avait-il lancé.
Je m’étais levé, disposé à le suivre. Toutefois, lorsqu’il m’avait expliqué que je resterai avec les yeux bandés pendant le trajet en voiture, je m’étais précipité vers la porte, arguant devoir restituer la moto de Jérôme.
- Retrouvons-nous demain après-midi ! avait suggéré Alain.
- Oui, à demain ! Avais-je rétorqué en fuyant, convaincu de ne jamais revenir.
Dehors, le soleil avait transformé le décor de ce village perdu. L’après-midi était entamé, déçu et affamé, j’avais enfourché le trial, impatient de retrouver ma grand-mère. Jérôme m’avait envoyé un SMS pour me prévenir qu’il s’absentait et me réclamait de ranger son « deux roues » dans son garage toujours ouvert. J’avais suivi ses instructions, puis, j’avais attrapé le premier bus pour le bar des Mineurs où les Pieds Nickelé m’avaient accueilli avec des clameurs. J’avais dévoré un sandwich improvisé par Thomas. Georges qui divaguait comme d’habitude, s’était déclaré prêt à revendre à des puissances étrangères, des informations prétendument dérobées à la N.S.A. Les autres prévoyaient de percer au chalumeau, un coffre-fort après en avoir déjoué les sécurités informatiques. Sans un mot de mon aventure, je les avais quittés, prétextant que Marcelle m’attendait.
Un fourgon de gendarmerie avait été parqué devant notre immeuble. Indifférent à sa présence, j’avais escaladé l’escalier. Une fois sur le palier, j’avais collé l’oreille contre la porte. Rien ! Mais, en ouvrant, j’avais entendu ma grand-mère s’esclaffer.
- Le voilà !
Je l’ai retrouvée, assise entre deux gendarmes, Léna Kidman et Franck Duteil. En réponse à leurs salutations, j’avais murmuré un bonjour inquiet, en m’asseyant.
- Béryl, une bijouterie en ligne a porté plainte contre vous ! m’avait annoncé Léna.
Ma grand-mère me détaillait, les gendarmes me fixaient.
- Ils ont perquisitionné et m’accusent de recel ! S’était emportée Marcelle. Explique-toi ! Alors ?
- Alors, rien ! Avais-je répliqué.
Léna Kidman m’a signifié ma garde à vue, et je me suis éloigné entre les deux gendarmes. La porte a claqué derrière moi sur les sanglots de ma grand-mère. Mais, sur le palier, j’ai volé l’arme de Franck Duteil et j’ai exigé qu’il me retire les menottes. J’ai fui dans l’escalier, sans me retourner.


Chapitre.

Le Ministre de l’Intérieur a bavardé avec Franck Duteil. À croire que mon histoire concerne l’État. Duteil a taxé Léna de déserteuse. Je peux témoigner qu’elle n’a pas déserté. Allez, je continue ce récit.
Une intimidation verbale de Léna, plus une balle tirée au sol avaient suffi pour que je me rende, et les gendarmes m’avaient conduit à la cellule de garde à vue où j’avais passé la nuit sans dormir. Le lendemain, Duteil m’avait présenté les bijoux saisis chez ma grand-mère, puis Léna après m’avoir servi un café, m’avait détaillé le processus de mes escroqueries. Elle m’avait ensuite incité à reconnaître mes forfaits. Puérilement, je m’étais enfermé dans un mutisme interminable avant d’évoquer le message d’Apolline, ma visite à Cleppé, la chapelle transformée en théâtre, ma rencontre avec Alain Tilleul de chez Beryl, les délires paranormaux de cet homme, qui prônait l’existence d’entités parasites capables de numériser nos esprits humains, et désireuses de conquérir notre monde. J’avais conclu avec cette proposition d’Alain, de le suivre les yeux bandés, vers une destination inconnue. Malgré l’absurdité de mon histoire, Léna et Duteil, après un échange de regards, s’étaient éloignés pour comploter. Léna était revenue, seule.
- Vous allez respecter votre rendez-vous avec Alain Tilleul ! Vous accepterez de le suivre avec les yeux bandés, m’avait-elle ordonné, et, en me libérant les poignets, elle avait précisé qu’elle m’accompagnerait.
Récalcitrant, je m’étais emmuré dans un nouveau silence.
- C’est cela ou être déféré devant le juge ! M’avait-elle menacé.
J’ai consenti si elle m’autorisait à saluer mes compères au bar des Mineurs.
- Alors, vous me présenterez à eux, comme votre nouvelle amie ! Mais pas un mot sur notre projet ! Avait-elle ordonné avant de me reconduire dans ma cellule.
J’ai dormi. Quand Léna est revenue, elle m’a proposé une douche que j’ai refusée et nous avons quitté la gendarmerie dans une voiture banalisée. Par téléphone, comme Léna me l’avait suggéré, j’avais prévenu Laure que j’étais convoqué pour un essai professionnel à Paris et que je m’absenterais plusieurs jours. La nouvelle de mon départ, l’avait inquiétée, toutefois les restaus du cœur, où je ne supportais jamais de l'accompagner, réclamaient sa présence tous les soirs de la semaine. À sa demande, j’avais puérilement promis de ne penser qu’à elle, jusqu’à mon retour.
Au bar, les Pieds Nickelés avaient ricané devant le nouveau couple que je formais avec Léna, que j’avais fièrement présentée comme ma nouvelle amie.
Troublés par la présence de la jeune femme, mes amis s’étaient polarisés sur des détails de leurs existences qu’ils imaginaient croustillants. Didier avait été commis d’office pour défendre un clochard septuagénaire qui avait arraché le sac d’une adolescente, Roger, Mala dans une main s’exerçait à rabâcher des mantras de Bouddha, quant à Georges, il avait à nouveau évoqué le viol du site de la N.S.A.
- Si vous me prouvez avoir piraté la N.S.A, je vous offre, à mes frais, huit jours de vacances sur une île de votre choix, avait ironisé Léna.
Nous avions ri. Cette réaction de Léna avait libéré le groupe et profitant d’une courte absence de ma compagne, enfreignant ma promesse de me taire, j’avais expliqué ma rencontre avec Alain Tilleul, mon arrestation et mes craintes pour ma sécurité.
- Toi, tu as choisi les problèmes ! Avait ergoté Didier.
- Prépare-toi, plutôt à devenir mon avocat si ma situation tourne mal, avais-je répondu. Toi, Georges ? Traque mon téléphone via Internet ! Cette idée de suivre un inconnu, les yeux bandés, m’effraie. Toi, Roger ? Prie pour moi... Enfin, tu verras.
Mes propos avaient jeté un froid sur mes amis qui n’avaient pas saisi que je parle comme leur chef. Ils m’avaient observé, en attendant une conclusion que je n’avais pas su leur fournir et le trouble persistait, lorsque Léna était revenue. Elle s’était rassise en suggérant que nous déjeunions ensemble. Son idée nous avait enthousiasmés. Et c’est à regret, qu’après un repas joyeux, notre couple improvisé, avait quitté le bar des mineurs.
Lorsque nous sommes arrivés à Cleppé, deux véhicules de la gendarmerie, gyrophares allumés, stationnaient devant l’église. Des badauds s’étaient rassemblés. Vitre baissée Léna s’était approchée du seul gendarme visible, pour le questionner, mais sans ménagement, il nous avait priés de dégager. Des rubans imprimés « gendarmerie nationale, ne pas franchir » frisottaient au vent. Nous avions garé notre voiture, loin de l’excitation, avant de rejoindre l’attroupement silencieux. Un enfant avait pleuré et sa mère lui avait offert le sein derrière des troènes.
- Il serait mort ! Avait lancé un anonyme.
- Qui serait mort ? Avais-je demandé.
- Le comédien ! Avait soufflé une voix aussitôt démentie par des chuchotements.
Léna s’était éloignée, pour téléphoner à sa hiérarchie et à ce moment, j’ignorais que Franck Duteil, neveu du ministre des armées, possédait le grade de commandant. J’étais resté assis sur une murette, alors que portable à l’oreille, Léna arpentait la place. Devant moi, le vent agitait du linge dans le jardin et des balançoires désertées grinçaient. Ma grand-mère s’inquiétait sûrement pour moi.
- L’état-major nous ordonne de tout arrêter ! Alain Tilleul a été assassiné, hier, vers 16 heures, m’avait annoncé Léna, en revenant.
J’avais hurlé si fort qu’il était vivant lorsque je l’avais quitté, que les badauds devant l’église, s’étaient retournés.
- Personne ne t’a accusé ! Avait riposté Léna. Par contre l’identité judiciaire a trouvé de l’ADN appartenant à ton père près du cadavre.
- Impossible ! Pourquoi connaissez-vous l’ADN de mon père ?
- À cause de ses problèmes avec la justice ? S’était-elle crispée.
Interloqué, j’avais juré que mon père avait disparu dans un vol vers Katmandu.
- La France entière connaît sa complicité avec la secte Apolline ! m’avait-elle révélé.
Cette confidence m’avait paru si saugrenue que j’étais reparti m’installer, dans la voiture en rageant. Léna m’y avait rejoint et je lui avais détaillé ma vie d’orphelin.
- Peut-être ton père est-il victime ? avait-elle suggéré.
- Et il aurait cherché à me contacter par message ? Dans un colis venant d’une bijouterie en ligne ? N’importe quoi ? Il sait où j’habite ! Avais-je rétorqué.
Léna m’avait affirmé que les capitaux liés à la vente de notre bijouterie et la fortune familiale avaient transité par Panama, avant de se volatiliser, et qu’à l’époque mon père affirmait collaborer avec des entités non physiques, issues d’une dimension parallèle à la nôtre. C’était surréaliste, mais cela correspondait à la théorie développée par Alain Tilleul ! Jacques qui souhaitait créer un monde idéal, aurait baptisé apolliniens, leurs complices, vivant furtivement, parmi les humains. Dans son délire, mon père qui prétendait guérir toutes les pathologies, y compris la mort, aurait laissé mourir un de ses adeptes. Il aurait été condamné par contumax pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger, exercice illégal de la médecine. Pour échapper à sa peine, il aurait fui le pays, avec ma mère.
- Donc, ma grand-mère m’aurait caché la folie de mon père ? M’étais-je indigné.
- Rentrons, puisque nous en avons reçu l’ordre !
- Rentre si tu veux ! Moi, je continue.
- Pas question que je désobéisse aux ordres ! S’était-elle rebellée.
Ensuite, j’ai quitté la voiture et Léna m’a suivi. Nous avons contourné l’église, et dans une rue déserte, un homme aux cheveux hirsutes, aux dents jaunies, à la chemise négligée, effectuait les cent pas.
- Je vous attendais ! Pas de risque que je vous manque, ici, il n’y a que deux rues, avait-il débité avec calme. Je m’appelle Pierre, je remplace Alain, son esprit a été récupéré. Suivez-moi !
Chez lui, une odeur de fromage fondu nous a écœurés. Un coucou Suisse posé sur un meuble martelait le temps avec le bec.
Pierre nous a masqué les yeux, nous a fouillés avec minutie, s’est emparé de nos téléphones portables en nous prévenant qu’il les détruirait, puis comme deux aveugles, il nous a guidés dehors, et nous a aidés à monter dans un fourgon qui empestait le gazole. Nous nous sommes assis sur des banquettes en Skaï tandis que les portes se refermaient avec un bruit de boîte métallique creuse. Moteur pétaradant, nous sommes partis. En moi, l’angoisse d’abonner ma grand-mère, de fuir mes amis, ma région, avait augmenté au fil des Kilomètres. J’avais apostrophé Léna et un homme dont nous ignorions la présence, nous avait ordonné le silence. Nous venions d’abandonner notre statut d’invités pour celui de prisonniers. Après plus d’une heure, le fourgon a marqué une halte. Nous avons perçu une conversation confuse entre le conducteur et une personne située hors du véhicule. Nous sommes repartis et après quelques minutes, nous nous sommes immobilisés. Les portes se sont ouvertes et notre garde nous a retiré nos bandeaux. Aveuglé, j’ai attrapé Léna par le poignet. Autour de nous, se dressaient des fortifications moyenâgeuses, dont les issues étaient gardées par des hommes en armes. Au fond des hommes en treillis s’entraînaient à la lutte. Des voitures de luxe occupaient un espace protégé du soleil par des bannières blanches. Des caméras rivées sur des pilones surveillaient le secteur. Pierre nous a conduits dans le château, où après un couloir obscur, il nous a ouvert une pièce discrète occupée par une penderie en pin clair, et un lit recouvert d’un drap.
- L’esprit possède le corps, ce n’est pas le corps qui possède un esprit.
Il était sorti sur ces mots énigmatiques. À ce moment, des hommes, armés de gourdins, sont entrés, et ils nous ont frappés. Lorsque nous avons repris conscience, Pierre nous surveillait.
- Nos informateurs nous ont prévenus de votre visite ! nous a-t-il confié. Pas de problèmes ! Nos recrues les plus récalcitrantes deviennent nos meilleurs atouts !
Il était reparti après nous avoir enfermés.
- Il faut fuir ! Avais-je hurlé, en enlaçant Léna.
- Jamais ! m’avait-elle rétorqué en se dégageant.
1

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Marie s’arrêta net, stoppée dans son élan. Le sapin trônait là, indifférent, dominant tous les autres arbres, les racines profondément ancrées dans le terrain accidenté, quand les plus ...

Du même thème

NOUVELLES

— Papa, regarde ce que j’ai trouvé ! Elle était dans le vieux livre que tu m’as donné.Antoine surgit dans le salon. Il tient dans sa main une petite photo en noir et blanc. ...