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Les chiens

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Swann

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C'avait été stupide. C'avait même été totalement con. De me lever ce matin-là. Et pourtant... pourtant, à dix heures ce samedi 11 juin il faisait déjà beau mais pas encore trop chaud. Le soleil, en passant à travers mes volets, dessinait de fines rayures sur le parquet de ma chambre tandis qu'une brise légère l'empêchait de surchauffer la pièce. Les voisins du dessus étaient partis en vacances avec les deux gobelins hyperactifs qui leurs tenaient lieu d'enfants et l'immeuble était silencieux. C'était plutôt agréable de se réveiller dans ces conditions. De s'étirer voluptueusement sous la couette tiédie par la chaleur de mon corps. De mettre un peu de Nina Simone pour émerger lentement. De jouer avec les rais de lumière sur le sol en attendant de trouver le courage de se lever.

Je n'avais rien à faire de la journée. Je me suis dirigée vers la cuisine uniquement vêtue d'un t-shirt Evil Dead deux fois trop grand et, miracle divin !, j'y ai trouvé de quoi petit-déjeuner. Des corn-flakes pas trop mous, du lait non-tourné et même un yaourt périmé depuis moins de deux semaines. Les stocks de ma cuisine sont un mystère pour moi, ils fluctuent de manière aussi imprévisible que les cours de la Bourse sans que j'y sois pour quoi que ce soit et je ne sais jamais à quoi m'attendre quand j'ouvre le frigo. Mais aujourd'hui La Cuisine s'était montrée généreuse avec moi et j'étais enchantée.

Ensuite il a fallu s'occuper des tâches inhérentes à la vie en appartement dans un pays développé : laver la vaisselle, l'essuyer, se rappeler où la ranger, la ranger, nettoyer l'évier et le comptoir, fermer la poubelle et la sortir dans le couloir en attendant d'avoir le courage de descendre la jeter. Puis il y a eu les contraintes d'hygiène, celles que je n'étais pas encore assez asociale pour esquiver : se brosser les dents, se laver le corps et les cheveux, appliquer différentes crèmes sur différentes zones pour lesquelles elles étaient spécialement conçues, se sécher les cheveux, s'habiller.

Et je suis sortie.

Ca a été ma première erreur. J'hésitais entre glander devant un film, m'enfiler l'intégrale d'une série de longueur moyenne, finir le livre que je devais déjà rendre depuis trois jours à la bibliothèque ou faire une sieste, voire même enchaîner ces quatre activités si je décidais d'être ambitieuse. Puis j'ai entendu cette petite voix venue de l'enfance me chuchoter « Mais pourquoi tu sors pas profiter du soleil ? » et je me suis dis « En voilà une bonne idée ! Glandons mais en absorbant un max d'UV ! ». Et voilà.

Idée à la con.

Evidemment, à partir du moment où j'ai mis le pied dehors tout est parti en sucette. Mon réveil idyllique m'avait mis trop en confiance et j'avais baissé ma garde. J'ai choisi d'ignorer les nuages qui s'amoncelaient au loin et je suis partie en tong et sans parapluie. Je l'ai regretté approximativement 27 minutes plus tard quand l'averse de grêle m'est tombée dessus de nulle part. Si j'avais supporté d'avoir les pieds mouillés cinq minutes de plus tout aurait été différent mais j'ai toujours été d'une grande sensibilité à l'humidité, surtout si elle concerne la partie inférieure de mon corps, et j'ai couru m'abriter dans la première boutique venue. Et elle était là.

Avec le recul, il me semble évident maintenant que j'aurais dû me douter de quelque chose. Son gabarit de colibri anorexique détonnait quelque peu dans une boutique de fringues grande taille pour hommes, surtout qu'elle était parfaitement sèche et n'avait donc pas couru ici pour s'abriter de la pluie comme votre humble serviteur, mais hé, elle était jolie. Je suis comme tout le monde, je préfère la compagnie de personnes physiquement attractives à celle de trombes d'eau et en plus, mon QI ne dépasse pas les 95. Tout ça pour dire que j'ai toujours besoin d'un petit temps de réaction, pour tout. Nous étions donc toutes les deux dans ce magasin et elle me souriait, un grand sourire complice et chaleureux comme si nous étions coincées toutes les deux dans la même galère (alors que non, ses pieds à elle étaient saufs). J'ai dis quelque chose, le genre de bêtise toute faite que sortent les gens moyens comme moi dans ce type de situation : « Ah bah plus besoin de prendre de douche ! » ou « Si j'avais su j'aurais amené ma vaisselle sale », un truc dans le style. Elle a rigolé et m'a répondu sur le même ton puis un mot en a entraîné un autre jusqu'à former de vraies phrases, phrases qui se sont enchaînées jusqu'à devenir une véritable discussion et quand le soleil a pointé le bout de son nez on a décidé d'aller boire un verre pour apprendre à mieux se connaître.

Troisième erreur : qui a vraiment envie d'apprendre à connaître quelqu'un ? Quoi qu'il se soit passé par ailleurs je dois reconnaître que j'ai au moins eu la chance de pouvoir faire évoluer ma philosophie et je peux maintenant proclamer ceci à la face du monde : personne n'a vraiment envie d'apprendre à connaître quelqu'un. Personne, jamais. Ne me remerciez pas pour ce morceau de sagesse inestimable, il est offert de bon cœur.

Elle connaissait un endroit, un de ces bars où on donne aux boissons des noms américano-italiens que tout le monde prononce avec un accent français qui donne envie de se pendre. Un « coffee-shop » comme c'était écrit sur la devanture. On a récupéré nos boissons, elle m'a généreusement invitée ce qui m'a permis d'économiser un rein et on s'est installée en terrasse.

Elle était géniale. Drôle, sarcastique, généreuse, intelligente, cultivée, pleine d'empathie, sans tabou, ni jugement. La conversation n'a quasiment jamais faibli, j'avais l'impression de retrouver une amie d'enfance que j'aurais perdu de vue. On a parlé de nos études, de nos boulots, de nos ambitions (ratées pour moi, concrétisées pour elle), des garçons, des filles, de nos potes, de nos règles, de notre transit...

Quand le coffee-shop a fermé, on est allée dans un restaurant grec à côté. Et on a continué. J'avais l'impression d'être dans A Nous Quatre quand Lindsey Lohan découvre l'existence de la jumelle dont on l'a séparée peu après la naissance. Sauf que ma jumelle était deux ans plus âgée que moi, avait de longs cheveux bruns et des yeux noisette et réussissait tout ce qu'elle entreprenait. Hormis ces légers détails, je m'y croyais presque.

Le sentiment devait être réciproque parce que deux secondes avant que je lui demande de fusionner nos deux esprits dans un seul corps (le sien de préférence), elle a proposé de me montrer quelque chose, quelque chose qu'elle n'avait encore jamais montré à personne.

Qui répond non à ce genre d'invite ?

Quatrième erreur.

Ce n'était pas chez elle, pas dans la ville même en fait mais dans un village à une quinzaine de minutes en voiture. Est-ce que j'ai suivi une parfaite inconnue dans un lieu tout aussi inconnu sans prévenir personne ? Bien sûr. Est-ce que je n'avais jamais regardé un épisode d'Esprits Criminels ? Si, évidemment. Est-ce que mes parents n'avaient pas monstrueusement failli à leur tâche en omettant de me mettre en garde contre les inconnus et leurs périls mortels ? Mes parents ont de nombreux torts que je n'ai pas le temps de lister ici mais non, celui-là n'en fait pas partie. Tout ce que je peux dire pour ma défense, en plus de mon QI plus que moyen, c'est que je n'avais aucune raison de ne pas être en confiance. Comment une autre moi-même pouvait-elle me faire du mal à moi ? Ca n'avait aucun sens ! Et, techniquement, j'ai eu raison, elle ne m'a presque jamais fait mal.

Elle avait vaguement parlé d'un chenil dans sa voiture (cette fille avait les moyens de s'acheter une voiture neuve ! J'en étais restée bouche bée) et j'avais assez logiquement supposé qu'elle élevait des animaux sur son temps libre. Comme entre deux iced macchiato au caramel elle m'avait avouée une passion non assumée pour les bichons je m'attendais à être sauvagement attaquée par une horde de petites boules de fourrure douce et soyeuse.
Eh bien... pas vraiment.

Je ne peux pas donner d'indication précise, il faisait nuit, j'avais un peu bu et j'étais tellement émerveillée par cette femme que j'étais aveugle à tout ce qui n'était pas elle et sa voiture. Tout ce que je sais c'est qu'il y a un village dans l'est de la France à une dizaine de kilomètres de Strasbourg et que, un peu après la sortie de ce village, il y a une maison, un vieux corps de ferme abandonné avec un « chenil ». Ce chenil n'est rien d'autre qu'un bâtiment bas en béton, percé à intervalles réguliers d'ouvertures fermées par des grilles en fer et entouré d'une cour en terre battue ceinturée par des barbelés.

Dans ce chenil il y avait... des hommes.

C'est la première chose que j'ai vu quand mes yeux se sont accoutumés à l'obscurité. Des hommes, partout. Nus pour la plupart. Sales, malodorants. Et enchaînés.

Le but de cet « élevage » semblait assez flou, même pour elle, mais elle ne se sentait pas prête à abandonner. Elle aimait ses pensionnaires qui lui étaient totalement soumis, aussi dépendants que des chiots. Elle les nourrissait tous les jours, leur apportant une pâtée faite maison, qu'elle servait dans d'immenses gamelles qu'ils se partageaient à quatre ou cinq. Elle leur laissait des jouets et des couvertures qu'elle lavait régulièrement. Ils avaient droit à une heure d'exercice quotidien dans la cour, tant qu'ils se déplaçaient uniquement à quatre pattes et si possible en aboyant. Et quand ils rentraient, les genoux et la paume des mains écorchés, elle leur flattait le cou avec tendresse avant de leur remettre les chaînes. Elle pensait que, vu notre affinité, je comprendrais.

Malheureusement, j'avoue que j'avais un peu lâché. Je pouvais la suivre dans ses engouements pour la pizza hawaïenne, les films de John Waters ou les culottes Snoopy mais là... là on était à un autre niveau. Et elle l'a tout de suite vu.

Je ne sais pas laquelle de nous deux a été le plus déçu. Je me mets à sa place et je me sens sincèrement désolée pour elle, ce genre de secret et la solitude qu'il implique doivent peser lourd certaines nuits... l'idée de pouvoir enfin partager ça avec quelqu'un, quelqu'un qui comprendrait et approuverait devait lui procurer un sentiment d'apaisement que je n'imagine même pas. Sauf que moi je nous voyais plutôt aller au cinéma, faire des virées dans les bars ou lire des livres allongées côte à côte sur l'herbe grasse et tendre d'un parc. L'idée d'enlever sa laisse à un quinquagénaire ventripotent avant de le regarder gambader à quatre pattes tout en tenant un taser à la main au cas où monsieur se rebellerait n'entrait pas vraiment dans ma conception d'une journée idéale, même en forçant un peu.

Je suis plus le genre Netflix and chill en fait.

Notre amitié est morte aussi vite qu'elle est née et l'image d'un voyage retour dans un silence gêné et tendu s'est imposée à mon esprit. Jusqu'à ce que je la regarde et que je comprenne, après l'habituel petit temps de réaction, qu'il n'y aurait pas de retour, en tout cas pour moi.

Elle déteste tuer. Elle me l'a dit plusieurs fois, pour me rassurer. Elle déteste tuer et elle ne l'a jamais fait, ou pas exprès. Elle, elle élève et élever c'est le contraire de tuer pas vrai ? Elle prend soin de ces locataires, elle les fait revenir à un état d'innocence animal idyllique qu'ils avaient oublié, elle ne veut pas leur mort. Ni celle de personne d'autre d'ailleurs. Seulement voilà...

Maintenant je savais tout. Et même mon intelligence moyenne se rendait compte de la légère illégalité de la chose. Elle a eu un discours très passionné dans lequel elle m'expliquait qu'elle avait déjà envisagé la chose bien sûr, le fait de se faire prendre, et après réflexion elle en avait conclu que la prison, ce n'était pas pour elle. La promiscuité, la privation de liberté, la crasse et la laideur des bâtiments administratifs... non vraiment, pas pour elle. Sauf que si je parlais...

J'ai promis, juré, craché, sur tout ce que j'avais et sur toutes les personnes que je connaissais. Elle, elle ne demandait rien de mieux que de me croire mais je devais quand même bien me rendre compte que c'était trop risqué. Alors, nous avons trouvé un compromis.

Je ne me plains pas, je pense être la mieux lotie de nous tous. J'ai ma propre cage et elle ne laisse aucun des autres approcher pour me monter. J'ai également des horaires de promenade différentes, ce qui me laisse toute la cour pour moi seule. Certes au début c'était un peu désagréable pour les mains et les genoux mais je commence à m'endurcir et je ne sens presque plus rien maintenant. C'est une chance, avec l'hiver qui arrive... non, ce qui a été vraiment douloureux sur le coup ça a été le taser. Elle s'en est excusée un millier de fois, m'expliquant qu'elle n'étais pas sûre de mon enthousiasme à rejoindre ses pensionnaires de mon plein gré et qu'en cas d'affrontement direct elle savait qu'elle avait trop d'affection pour moi pour me frapper, mais je lui en ai quand même voulu pendant des jours. J'ai fini par lui pardonner, le temps passe trop lentement si on fait la gueule à la seule personne qui vous rend visite... et puis c'est elle qui m'a ramené le papier et le crayon pour m'occuper, comme elle m'aime bien je ne suis pas obligée de faire semblant tout le temps, juste quand elle est là.

Je sais que je devrais être en colère, la haïr, la mépriser, vouloir m'échapper mais... mais qui a déjà vu un chien détester son maître ?
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Image de Lililala
Lililala · il y a
Chronologie bien décrite, pointe d'humour, on ne s'attend pas à la chute, Mais mais... pas trop fan de ce noir univers.
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Lolanou · il y a
Très sadomasochiste et belle écriture !
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Swann · il y a
Merci beaucoup !
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