Les chemins qui ne mènent pas à Rome.

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Jules était un rêveur. Un solitaire aussi. Mais surtout, un fou de lecture. Petit, son impatience à apprendre à lire lui avait fait sauter la classe de grande section. Il avait soif. Une soif inextinguible, un besoin frénétique de lire tout ce qui se portait à son regard : les ingrédients d’un plat cuisiné, la une d’un quotidien relatant l’enfer des migrants sur la Méditerranée, la lettre de relance pour le paiement de la cantine. Il écuma très vite les titres de la bibliothèque rose et leurs très grosses lettres et passa aux romans plus conséquents. Il explora en parallèle les aventures de Boule et Bill, d’Astérix ou de Lucky Luke qu’il lisait et relisait entre deux livres. Lorsqu’il arriva en CM1, sa maîtresse prit plaisir à lui faire découvrir des histoires passionnantes, lui ouvrant les portes de nouveaux mondes imaginaires. Il présentait moins de facilités et d’intérêt pour les mathématiques mais son goût pour la lecture était accepté par les adultes comme une excuse valable.

Tout au long de l’année, chaque week-end, Jules partait avec ses grands-parents à bord d’une vieille Renault 19, dans un petit village d’Eure-et-Loir, loin de l’agitation de la ville où il grandissait en rêvant d’ailleurs. Cette parenthèse dans une nature démultipliée était un terrain de jeu idéal pour son imagination ; il y était tour à tour Peter le Magnifique, Harry Potter, David Eliot ou Alex Rider. Troisième garçon à la suite de deux grands frères, il avait la sensation d’être enfant unique. Gaspard et Norbert étaient des cancres doublés de machos passionnés de sports virils qui passaient la semaine à se la raconter et à enchainer les exploits physiques, et le week-end devant des écrans ou derrière un ballon. De son côté, Jules se rendait chaque mercredi après-midi à la bibliothèque de son quartier pour y engloutir des pages et prévoir son stock pour la semaine. Ses frères ne le comprenaient pas. Souvent, ils essayaient de le faire participer à leurs matchs mais il y mettait tellement de mauvaise volonté qu’au bout d’une demi-heure, il était libre de repartir à l’aventure, un livre dans la poche, se trouvant un coin tranquille pour lire et s’inventer des aventures incroyables.

Un samedi après-midi, près d’un ruisseau, il découvrit un passage dans une haie qui venait d’être taillée. Il s’y faufila et suivit un chemin qu’il n’avait encore jamais emprunté. Il arriva dans un champ apparemment laissé à l’abandon, bordé d’un long mur de pierre. Il s’approcha, grimpa sur la pointe des pieds et vit que de l’autre côté, un autre champ, quasiment semblable, s’étendait. De-ci, de-là, il y avait des herbes écrasées ou couchées. Il imagina les animaux qui avaient pu venir se reposer là ou même un enfant solitaire comme lui, amoureux de la nature, qui aurait quitté ses parents pour vivre dans les champs et les bois.

Il suivit le muret jusqu’à ce qu’il arrive à un arbre qui avait poussé dessus. Ses racines partaient du sol, s’entremêlaient aux pierres gris profond pour laisser ensuite le tronc s’élancer vers le ciel. C’était un bel endroit. L’endroit idéal pour passer l’après-midi en compagnie de Bilbo le Hobbit dans sa lutte contre le dragon Smaug.

Après deux heures de lecture, alors qu’il faisait une pause en mangeant un gâteau, il joua avec les pierres du mur, essayant de les faire bouger pour découvrir un trésor caché. Il finit par réussir à en déloger une. Il vit apparaitre l’autre côté de la prairie à travers cette drôle de fenêtre. Il s’imagina pirate tirant au canon sur un bateau ennemi ou astronome contemplant les étoiles.
Il reprit sa lecture avant de s’interrompre au bout de quelques phrases. Il venait d’avoir une idée. Il attrapa le petit cahier qu’il avait dans son sac et en déchira une feuille. Il s’assit et réfléchit, le crayon sur les lèvres. Il finit par écrire : « Salut ! Y’a quelqu’un ? ». Il plia la feuille et la glissa dans l’interstice. Le cœur battant, il attrapa son livre et lut encore une heure. Avant de repartir, il revérifia son message, excité par cette bouteille jetée dans ce trou.

Pendant la semaine, son message lui revint en mémoire régulièrement et il attendit avec excitation l’arrivée du samedi.

La météo s’annonçait excellente, il avait fait une belle provision de livres et ses frères avaient négocié avec leurs grands-parents de pouvoir emporter un ordinateur pour passer le week-end sur des jeux en ligne. Dès qu’il eut fini de manger, il profita que ses frères étaient en train de s’occuper de raccorder l’ordinateur à Internet pour éviter de se voir imposer une participation à leur session de Fortnite et courut vers son chemin, son champ et son mur. Il arriva une demi-heure plus tard et fut d’abord très déçu : le papier était toujours là. Mais en le prenant, il réalisa ensuite que ce papier n’avait pas les mêmes carreaux ! Le sien avait des gros carreaux et des lignes d’écriture alors que celui-ci n’avait que des petits carreaux. Il saisit la feuille et découvrit une écriture ronde et joyeuse. Les mots qu’il y découvrit lui procurèrent une étrange sensation : « Salut ! Je suis là ! Ça va ? » Un sourire généreux s’étala sur son visage.

Il prit son cahier comme support et répondit aussitôt : « Oui, ça va bien. Je m’appelle Jules. Est-ce que tu veux bien qu’on s’écrive ? Moi aujourd’hui, je lis Charlie et la Chocolaterie. Je suis en CM1 ! A bientôt ! » Il reposa le mot et attendit, le cœur battant qu’une main vienne le chercher de l’autre côté du mur. Mais rien. Personne. Il passa l’après-midi aux côtés de Charlie Bucket et de Willy Wonka avant de rentrer pour l’heure de la douche. Il passa le dimanche matin à l’ombre près de l’arbre, mais aucune réponse n’avait été apportée à son message.

Il lui fallut attendre le samedi suivant pour retrouver la même écriture qui lui répondait : « Salut Jules. Oui, je veux bien qu’on s’écrive. Moi c’est Rome. Comme la ville. Je suis en CM2. J’aime bien lire les BD des Sisters et de le Lou. C’est drôle. T’es pas à l’école de Saint-Guiboux ? A bientôt ! »

Une fille. Une grande de CM2. C’était bizarre. Non, pas vraiment en fait. Ça ne le gênait pas. Il n’était pas à l’école du bourg et le regrettait vraiment. S’il avait été moins solitaire, il aurait trainé dans le village et se serait sûrement fait des copains qui la connaissaient.

« Salut Rome ! J’aime bien ton prénom. Moi je vis à Plaisir, c’est dans le 78. Je ne viens ici que le week-end. Je ne connais pas les Sister et Lou. Ils sont peut-être à la bibliothèque près de chez moi. J’aime bien cet arbre avec ce mur. J’ai deux grands frères. Le jeudi soir, après l’école, je fais du théâtre. Salut ! »

Il eut une réponse le week-end suivant :
« Salut Jules ! Moi, j’ai une sœur et un frère. Ils sont tous les deux plus jeunes. Je vis à Saint-Guiboux chez ma mère mais comme elle travaille le week-end, je vais chez mon père le week-end en Normandie. Moi, je fais de l’escalade le mercredi à Chartres. Je suis forte en bloc mais je préfère la corde. A bientôt ! »
Il l’aimait bien. Il ne la connaissait pas mais elle avait l’air sympa. Il se demandait comment elle était mais n’osait pas lui demander.

Les messages se succédèrent jusqu’à la semaine précédant le week-end de l’Ascension. Jules écrivit :
« Mes parents nous emmènent à Center Parc le week-end prochain. Je ne pourrais pas t’écrire. Mais à la place, je te laisse une petite histoire que j’ai écrite. »

Il lui avait recopié « Le boulanger chevalier », une histoire où il avait imaginé un boulanger qui sauvait son village d’un ogre grâce aux pâtisseries auxquelles il avait donné vie.

Center Parc, ses piscines et ses balades à vélo lui avaient paru bien fades face au muret au milieu des champs où il imaginait Rome, une fille un peu plus grande que lui, les cheveux noirs et les yeux d’un beau vert émeraude. Il l’imaginait fine et sportive. Avait-elle déjà ce léger soulèvement au niveau de la poitrine qu’il avait remarqué chez certaines filles de son école ?

Une semaine plus tard, il ne put s’empêcher de sauter de la Renault 19 quand elle s’immobilisa dans la cour de la maison et de courir jusqu’au champ. Il y découvrit une longue lettre. Rome lui disait qu’elle avait adoré son histoire avec le boulanger et qu’elle avait trop envie d’en lire une autre, elle lui décrivait les cerfs-volants qu’elle était allée voir sur une plage du Havre et finissait par une bonne nouvelle : « Ma mère ne travaille pas à la Pentecôte, on passe le week-end à la maison ! Si tu veux, on peut se voir ».

Il avait demandé à ses grands-parents, la Pentecôte, c’était le prochain week-end et le lundi était férié. Il avait ensuite appelé ses parents : oui, ils travaillaient ce samedi-là, donc il était prévu que les trois garçons passent le prochain week-end à Saint-Guiboux.

« Oui, carrément, j’ai trop hâte qu’on se rencontre ! Rendez-vous samedi à 14 h ! »

Une semaine. Une petite semaine et il verrait enfin Rome ! Le mercredi après-midi, il emprunta ses livres préférés à la bibliothèque et relut quelques pages des Sisters et de Lou. Le vendredi soir, il choisit méticuleusement les vêtements qui faisaient le plus cool. Ses frères rirent de le voir se préparer ainsi. Il ne leur avait rien dit, ils ne pourraient pas comprendre. Pire, ils seraient capables de venir et de tout gâcher.

L’heure de route parut interminable. Jules dévora son steak haché et ses pâtes, avala un yaourt devant l’insistance de sa grand-mère, se changea et courut jusqu’au champ. Il était deux heures moins dix quand il arriva. Il attendit quelques minutes le cœur battant. A deux heures quinze, il commença à s’inquiéter ; à deux heures trente, il s’assit, dépité. Il avait regardé le trou dans le mur. Vide. Rien. Aucun message. C’était la première fois depuis le début de leur correspondance. Il prit le premier tome d’Harry Potter et le relut distraitement. Régulièrement, il quittait Poudlard pour se redresser et écouter la nature environnante. Mais il n’y avait personne. A dix-huit heures, il déchira une feuille de son cahier et laissa un laconique « Pourquoi t’es pas venue ? » avant de rentrer en trainant des pieds.

Son manque d’appétit du soir contrasta avec sa faim de loup du midi. Alors que ses frères trainèrent dehors après manger, lui s’enferma dans sa chambre. Il écrivit une petite histoire triste où les méchants gagnaient à la fin. Il s’endormit, amer.

Le lendemain, quand les événements de la veille lui revinrent, il essaya de comprendre pourquoi elle n’était pas venue. Et si elle avait eu un accident ? Et si elle était malade ? Il retourna près du muret mais n’avait que peu d’espoir. En arrivant, il constata que son mot était toujours en place mais l’herbe autour était couchée d’une façon inhabituelle. Il avait une étrange sensation de malaise. Il passa la matinée là puis y revint après déjeuner. Dimanche soir, leurs parents les rejoignirent et ils partirent tôt le lundi matin pour passer la journée dans un parc d’accrobranche dans la forêt de Rambouillet.

La semaine fut longue et triste et le samedi suivant il dut affronter la pluie pour constater que son mot était encore là.

Rome ne venait plus et il ne comprenait pas pourquoi. Son week-end à la campagne devint interminablement triste.

Ce n’est que deux semaines plus tard que ses frères firent irruption dans sa chambre. Norbert attrapa la bande dessinée que Jules lisait et la jeta par terre. Gaspard se plaça fièrement devant lui et lui dit, un grand sourire sur les lèvres : « C’est plus la peine d’attendre ta meuf à Saint-Gui ! Elle viendra plus ! » Il lui expliqua comment, le week-end précédant la Pentecôte, ils l’avaient suivi et avaient changé l’heure du rendez-vous avec Rome pour « voir la marchandise » et donner leur aval. Après dîner, ils étaient allés jusqu’au muret et Rome les avait rejoints à vingt-et-une heure. Ils y avaient découvert une gamine toute mince, sans seins et sans cul, assez commune, habillée comme un sac. Ils avaient mis les choses au clair avec elle : elle n’avait rien à faire avec leur petit frère ; déjà que c'était un intello, si en plus il sortait avec une moche, ça faisait trop de handicaps pour démarrer dans la vie.

Les larmes montèrent immédiatement aux yeux du jeune garçon. Il se leva et, de rage, frappa Gaspard de ses poings de garçon de neuf ans et demi. Celui-ci ne sourcilla pas mais se réjouit : « C’est bien ça ! Moins de blabla et plus d’action ! Tu deviens enfin un homme ! On va pouvoir faire quelque chose de toi ! »


Après cette révélation, il revint deux ou trois fois au muret pour constater que Rome n’y venait vraiment plus. Lui-même arrêta de venir y lire, ça le rendait trop malheureux. Il ne pouvait pas en vouloir à la jeune fille. Dès lors, il devint plus méfiant envers ses deux imbéciles de frères et commença à s’affirmer quand ils le provoquaient.

En grandissant, il repensa de temps en temps au muret et à sa correspondante, puis, adolescent, il arrêta de venir à Saint-Guiboux. Une fois ses grands-parents décédés, la maison devint une charge pour la famille et elle fut mise en vente. Chacun fut invité à venir y piocher les souvenirs qu’il souhaitait. Norbert et Gaspard ne prirent même pas la peine de se déplacer. Après avoir vidé la bibliothèque de la maison, Jules sortit dans le jardin. Il fallait qu’il se rende une dernière fois près de son muret. Il marcha lentement, redécouvrant le paysage, les arbres et la haie. Il n’y avait plus de passage et il dût escalader par-dessus des clôtures pour retrouver le chemin. La prairie n’en était plus une, c’était maintenant un champ cultivé. Par chance, le muret était toujours là. Il avança jusque l’arbre qui avait, lui aussi grandi, même si, avec ses yeux d’adulte, il lui paraissait un peu moins majestueux. Il prit une photo du lieu avec son téléphone.

Il se mit en quête du trou, la boite aux lettres secrète des week-ends de ses neuf ans, mais celui-ci avait été refermé. Cela se voyait, il y avait là une pierre plus claire qui dénotait dans l’ensemble. Il la caressa. Il pensait à Rome, cette fille resterait à jamais un mystère derrière un prénom... Qu’aurait été sa vie s’ils s’étaient rencontrés ? Auraient-ils été amoureux ? Il n’aurait peut-être pas été capable de prendre l’ascendant sur ses deux frères ?

Il souffla... Qui se soucie de ce qu’aurait été la vie si... ?

Cet événement lui avait appris à être sur ses gardes, ce qui lui avait beaucoup servi jusque-là. Au final, se dit-il, n’était-ce pas cette mauvaise blague qui a été la première brèche dans le monde innocent de son enfance ?

Au pied de l’arbre, il y avait trois pierres. Il en prit une assez grosse pour frapper cette pierre trop claire. Au bout de quelques coups, elle céda.
Il respira. C’était mieux ainsi. Il se pencha et vit un autre champ cultivé à travers cette drôle de fenêtre. Il s’imagina de nouveau pirate tirant au canon sur un bateau ennemi ou astronome contemplant les étoiles.

Il se releva et sourit. L’esprit léger, il repartit. Laissant là l’arbre, le mur et ce trou, souvenir d’un rendez-vous manqué.
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