Les chaussures

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J'aime parler du rien, de ces choses sans importance qui sont le signifiant d'une vie: ces petits bonheurs quotidiens qui cimentent nos existences. Puissants de ce monde passez votre chemin, ici pas ... [+]

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Elles sont enfin arrivées. Les chaussures. Accompagnées d’embauchoirs à la senteur boisée et délicatement parfumée du cèdre dont on les a taillés. Il y a aussi une brosse à décrotter et une autre d’application, trois boîtes de crème colorante et un gant de lustrage. Sagement alignée sur la table de la cuisine, cette petite batterie fait son effet. Ouvrir enfin la boîte principale avec des précautions, des gestes précis d’horloger. Elles sont là, couchées tête-bêche et protégées par un papier de soie coloré. L’odeur capiteuse et un peu sauvage du cuir est la première sensation perceptible. Juste avant le chaud reflet de la lumière caressant les nuances fauves de la peau. Le galbe est prometteur, la cambrure de la tige, parfaite. Il n’est jusqu’à l’arrondi de la pointe qui ne soit réussi. Et légères avec ça. Une semelle de cuir plutôt que de gomme, c’était la condition pour supporter l’ensemble de la construction en conservant robustesse et souplesse : des bottines pour l’été. Il faut les essayer, défaire les lacets noués en bouquet, en ouvrir les quartiers et révéler la gorge en ouvrant les garants. Retirer les papiers roulés en boule à l’intérieur et les autocollants certifiant la garniture intérieure. Il convient de savourer ce moment. L’instant est unique et ne reviendra plus, car le premier pas imprimera sa marque sur la claque, le pied cherchant ses aises à l’exercice de la marche. Le talon est bruyant. La semelle de cuir fait résonner l’ensemble tandis que les revers blessent un peu les chevilles. C’est temporaire. Le cuir et le pied font connaissance, se frottent l’un à l’autre, le temps de filer connivence. Le pied contraint, mais assez peu, suppute ses chances d’arrangement tandis qu’un coup d’œil dans le miroir rassure sur le résultat de l’essayage. À n’en pas douter, il faudra les porter très vite, ne pas laisser le doute s’installer. Un essai de lustrage ravive un éclat qui n’avait pas terni, mais que le geste de la main prend plaisir à exécuter. Ceci fait, il faut ranger les brosses, les cires, les lacets de rechange avant l’acte final et le passage des embauchoirs. Enfoncer jusqu’au bout la chaussure de bois au talon mobile à ressort. Un soubresaut assorti d’un hoquet prévient de l’emboîtage. Et puis les reposer sur la planche de l’étagère, juste à côté de leurs consœurs en gare de triage. Après, c’est le concert des râleries à petits pas feutrés. Les anciennes élues renâclent à la vue des nouvelles à la peau lisse et au teint uniforme. Il y a des craquements de cuir, des soupirs de semelles. Des lacets délaissés qui se laissent aller, des godasses qui godaillent, des claquettes qui craquettent, des tatanes qui se rétament, tout ce petit monde des savates en déshérence qui baille de la trépointe et s’avachit du talon, soupire et se mutine. En vain. Mais philosophes ou fatalistes, les grolles ordinaires retrouvent vite la sérénité des jours anciens, connaissant les histoires de celles d’avant, le destin des tartines oubliées : portées et supportées, mouillées et éculées, foulées aux pieds dans les sentiers, abandonnées dans les greniers et les soupentes empoussiérées…
Ô chaussures de vent ou mocassins à glands, que vienne enfin le temps où les souris délaissant leur terrier trouvent en vous un nid douillet, devenant ainsi l’abri et le coucher, et pour les souriceaux d’un été, la maison de cuir enchantée.

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