5
min

Les Champignons de fumées

Image de Shiro

Shiro

24 lectures

2

Tout commença par un flash de lumière projeté sur le mur. Suivi d'une détonation sourde sans pareil. Je ne pris pas le temps de me retourner pour regarder par la fenêtre, je savais très bien ce que j'aurais vu, les secondes étaient comptées. J'étais déjà dans le couloir en train d'ouvrir un placard mural, je débarrassais les cartons gênants et je me jetais contre le mur la tête dans les bras. Juste à temps.
La fenêtre d'abord a explosé, projetant des éclats de verre dans le sol et les murs de la chambre. Les tableaux, les lampes, ma tasse de café, tous ces petits objets légers et fragiles volaient en éclat sous la puissance de l'onde de choc qui s’engouffrait dans toute la maison. Les vêtements pendus au-dessus de moi ne le furent pas longtemps, arrachés à leur cintre, emportés comme tout le reste. Cette force destructrice m'encerclait, s’engouffrant dans mes manches et mon col resserrant son étreinte meurtrière contre ma peau. Le bruit était assourdissant, tout semblait s'écrouler, éclater autour de moi. Mes mains sur mes oreilles, la tête dans mes genoux, je criais essayant vainement de faire taire ce vacarme. Mes larmes à peine versées aussitôt balayées, mon corps tremblait, la peur avait remplacé mon sang et mon cœur n'avait jamais battu aussi vite. Je tenais bon, les secondes s'étirèrent sur des éternités. Mais cela s'arrêta. Enfin.
Je repris mon souffle, j'approchais une main tremblante incontrôlable de ma joue, essuyant le flot de larmes. Malgré le bourdonnement dans mes oreilles, j'entendais toujours le bruit sourd caractéristique de l'explosion. J'avais dû mal à tenir debout, j’avais l'impression de devoir réapprendre à utiliser mon corps. Au bout du couloir sur ma droite, le salon et la cuisine sens dessus dessous littéralement, à s’y méprendre avec une peinture surréaliste. La table, les chaises, la télé, tout en vrac sur le sol et encastré dans le mur ou les uns les autres formant un nouveau tout, c'était presque beau. Le papier peint du couloir était griffé et éventré laissant le mur abîmé apparaître. Le plus choquant, je crois, fut de trouver un pied de lampadaire planté dans le mur du couloir ayant traversé la rue et ma chambre. Des morceaux de toute sorte traînée un peu partout, un bout de porte, de bois d'armature de la fenêtre, du sommier du lit, des morceaux de bouquins, de verre, tout c'était réarrangé dans un nouvel ordre apocalyptique. Je m'attendais presque à pire, je ne pensais même pas survivre, je n’aurais peut-être pas dû cela dit.
J'étais face à ma défunte fenêtre, j'ai dû me forcer à lever les yeux. Je savais ce que j'allais voir, mais mes genoux ont flanché tout pareils et je tombais au sol une nouvelle fois. Ce champignon de fumée brunâtre gigantesque montait jusqu'au ciel acteur d'un spectacle funeste chantant un hymne funèbre d'une voix rauque très grave. J'avais survécu au souffle, mais c'était trop près.
Je n’étais pas le seul survivant, cela s'agitait dans la banlieue. Tous n'étaient pas indemnes, beaucoup de blessés, de vêtements déchirés, tachés de sang, souvent pas du leur. Des larmes aussi, beaucoup trop. Une chose en commun pour tout le monde cependant, la panique et la peur. Quelque chose clochait, tout le monde s'était arrêté, plus personne ne bougeait les yeux rivaient dans le lointain. Quelques secondes de silence. Longue. Pesante. Des cris, des larmes, les gens s'effondraient les uns après les autres. Je refusais d'y croire, j'enjambais la fenêtre, et une fois encore je tombais sur les genoux, tout autour à perte de vue ces foutus champignons, des dizaines évaporant tout espoir. Il n'y avait nulle part où mon regard ne croisait le fantôme d'une bombe. C'était foutu, ce n'était pas une explosion ciblée, mais une extermination de masse. Le pays entier était noyé sous le feu, non le monde entier l'était. Il n'y avait nulle part où aller, l'onde de choc ne nous avait pas tués, mais on n’écharperait pas aux radiations.
En à peine quelques heures, tout le monde fuyait tentant un slalom entre les champignons atomiques. À la tombée de la nuit, tout le monde avait disparu, j'étais assis entre les charpentes d'un toit partiellement effondré, une vieille lampe à huile trouvée dans une cave en guise de lumière. La nuit était la parfaite toile de fond pour exposer les brasiers insatiables consumant les villes et les forêts. Jamais une nuit sans lune n'avait été aussi claire.
Au matin, la plupart des feux s'étaient éteints, laissant d'épaisses traînées de fumée macabre derrière eux. J'errais dans les rues de la banlieue, des ruines, c'est tout ce qu'il restait. La désolation à chaque coin de rue. Je me débrouillais pour trouver des vivres, principalement des conserves et quelques paquets de gâteau. Au moins, je ne mourrais pas de faim ou de soif. J'allais de maison en maison, remplissant mes sacs de fortunes. À chaque palier je me demandais pourquoi je faisais tout ça, pourquoi j'insistais ? Ce n’est pas comme si j'allais vivre longtemps de toute façon. L'instinct de survie pensait-je pendant que je ramassais des médicaments.
Alors oui, pourquoi ? Je me posais cette question durant les derniers jours sans trouver de réponse satisfaisante.
J'ai commencé à vomir, un goût de sang sur la langue, j'ai regretté d'être en vie.
Cette question me hantait, pourquoi vivre bordel ?
Il me fallait une distraction, heureusement des livres avaient survécus, bien assez pour m'accompagner jusqu'à la fin.
Je m'installais dans mon salon, après avoir remis un peu d'ordre, transformant cette peinture en quelque chose de vivable.
Les jours passaient, les pérégrinations de ces héroïnes et héros m'aidaient à passer le temps et à tenir. Les nausées et maux de têtes étaient passés, à dire vrai je me sentais bien, mais je savais que cela ne durerait pas, je comptais bien en profiter.
À chaque nouveau livre, nouvelles journées, nouvelles semaines je savais que je me rapprochais de la fin.
Mon état s'aggravait de jour en jour. Les vomissements, la diarrhée, si possible les deux en même temps. Des migraines à vous coucher par terre les doigts enfoncés dans vos tempes. Cette douleur à l'intérieur, dans tout mon corps. Cette sensation que votre corps lâche perd le combat petit à petit. Les kilos de médicament que je m'enfilais m'aider supporter la douleur. J'avais même trouvé de la morphine, ça vous emmène loin ce truc. Je crois bien avoir vu des éléphants mauves aillés passait en troupeau au-dessus de la rue. Tout un spectacle.
Depuis peu, j'arrivais à arracher mes cheveux par poignées. Je ne mangeais plus beaucoup, l'appétit me quittait lui aussi, j'étais fatigué, j'avais des plaques rougeâtres sur la peau, des plaies bandées ensanglantées. C'était vraiment la fin, je touchais enfin le fond du trou. Je repensais à tous ceux qui avaient fui qui devaient être mort ou pas loin s'ils n'avaient pas eu de chance. Le soleil se couchait sur un ciel embrasé. Je n'avais pas eu à me plaindre des couchers de soleil, j'espérais qu'il soit mon dernier. J'aurais aimé mourir dans mon sommeil, en douceur. C'est mal barré maintenant. Je toussé à m'en déchirer les poumons, des gerbes de sang crachées sur le canapé. Il y avait au moins un point positif dans tout ça, j'avais trouvé ma réponse à ma question, elle était simple en réalité. Je ne voulais pas mourir, même si cela n'était qu'une courte prolongation douloureuse. Mon corps n'a pas abandonné, à aucun moment, alors moi non plus. On a combattu aussi longtemps qu'on a pu, nous accrochant à la vie.
J'avais lu mon dernier livre aujourd'hui, je n'aurais plus la force d'en lire un autre. Dommage j'adorais ça, et je découvrais cela que maintenant. La morphine qu'il me restait faisait son effet. Je n’en avais jamais pris autant, je flottais dans les airs, comme porté par des millions de mains, le ciel était magnifique, il brillait de mille couleurs. Des traînées de lumière jaune virevoltaient au-dessus de moi. Je... je m'endormais déjà, dommage je ne verrais pas la fin du spectacle.
Je me réveillais, encore une fois. J'étais dans un lit d’hôpital dans une petite chambre au mur en béton peint à la hâte dans une couleur claire. J'appris rapidement que j'étais dans un abri protégé des radiations. Je me sentais un peu mieux, ils utilisaient leurs ressources limitées pour prolongeaient encore un peu ma vie. La fenêtre de ma chambre donnait sur un couloir. Je voyais toutes ces personnes se démener pour créer une nouvelle vie. Ils ne laissaient pas tomber, ils n'abandonnaient rien, même pas les mourants irradiés comme moi. J'ai même vu des animaux passer, des chiens, des vaches, une biche, même un ours, et ce n’était pas la morphine cette fois.
J'ai eu beaucoup de visite, des gens compatissants, curieux, certains m'apportaient des livres, d'autres passaient juste par là. C'était agréable, un beau cadeau d'adieu.
Une femme venait me voir régulièrement, on l'appelait l'Archiviste. Son rôle c'était la mémoire, les souvenirs, le passé, le présent et le futur. On a beaucoup parlé, elle avait presque écrit ma biographie. J'appréciais nos conversations. Tout était pris en photo, le monde en ruines, les objets, les survivants, les animaux. Aujourd'hui c’était mon tour. L'Archiviste peaufinait les derniers réglages de l'appareil. Il régnait une atmosphère singulière dans cet endroit, une force chaleureuse, accueillante, puissante et infaillible, qui va toujours de l'avant une main tendue en arrière pour quiconque voudrait la saisir. Pour moi le chemin s'arrêterait bientôt, mais pour ces femmes et ces hommes, il ne faisait que commencer. Alors j'affichais mon plus grand sourire et mon immortalisation commença par un flash.

Thèmes

Image de Nouvelles
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,