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Les caves de l'Opéra

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Dan Mézenc

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De tous ceux, hommes et femmes, qui levés aux aurores ou courant inquiets après le dernier bus de nuit, frottent, lavent, aspirent, balaient et se font engueuler, Momo n’avait pas été le plus verni. Il avait brûlé sa vie à balayer les quais du métro, gaspillé des matins gris, lorsque le jour ne semble plus vouloir de lever, à faire le ménage dans des rames de train, et à l’heure où les autres attaquent un petit verre de porto, consumé des heures à nettoyer leur bureau. La quarantaine à peine, il s’était fondu dans sa blouse grise frappée du logo de son employeur « TOUNET, ça brille ! », traînait sa fatigue et son balai de chantier en chantier, poussant son chariot d’un aéroport à un entrepôt sans même plus se demander pourquoi tant de gens dépensaient autant d’énergie à salir ce qu’il devait briquer, frotter, astiquer.

C’est un soir de novembre, alors qu’il allait enlever sa blouse, que Moktar, le chef d’équipe, l’interpella :
— Demain, tu es muté. Un nouveau chantier.
— Encore ?
— Opéra Bastille ! Le top !
Momo regarda son chef d’un air absent.
— Tu vois où c’est ? Place de la Bastille !
— Non je ne vois pas.
Sa géographie se limitait à un nombre incalculable de lieux à frotter et à sa petite HLM du Bourget où ses seuls loisirs consistaient à imaginer atterrir et décoller les jets privés dont les rugissements rythmaient ses courtes nuits.

Il était 6h05 quand Momo finit par trouver l’entrée de service dans la petite rue qui longeait l’arrière du bâtiment de l’Opéra. Il se dit que les bâtiments de sa banlieue étaient bien laids mais qu’après tout la laideur était assez uniformément partagée.
— T’es en retard. Cela commence mal !
— J’ai eu du mal à trouver la porte.
— Tu pensais tout de même pas entrer par le grand escalier ? Tu prends le chariot et direction le monte-charge. Tu fais le sous-sol, les caves à fond. Ils ont une inspection de la sécurité demain et il faut que ça brille ! Tu ne t’imaginais tout de même pas faire le bureau du directeur, ou même celui de sa secrétaire ou encore les loges des artistes !
Le nouveau chef n’avait pas l’air commode. Momo n’avait rien demandé, rien dit et, résigné, retrouva un nouveau chariot et ses réflexes. Il appuya sur le gros bouton rouge du monte-charge qui ouvrit ses lourdes portes et descendit vers les entrailles de l’Opéra dans un tremblement qui obligea Momo à cramponner son chariot.

Les caves de l’Opéra constituaient un gigantesque dédale, un labyrinthe inhumain, un entrelacement de couloirs, un embrouillamini de recoins, de pièces ouvertes ou fermées. D’immenses salles étaient remplies de vieux décors pris par la poussière. Des tuyaux de tous diamètres encombraient les allées, des petits jaunes, d’énormes noirs équipés de vannes. Des gaines de ventilation traversaient les couloirs obligeant Momo à se baisser pour effectuer son périple dans ce vaste capharnaüm. Par où commencer ? se demandait-il. La lumière y était rare et blafarde. Sur quelle pièce ou mètre carré jeter son dévolu, son balai et son plumeau ? Momo était bien interrogatif, perdu dans ce ventre dur et encombré de l’Opéra. Il continua de déambuler, le regard fixant quelques objets inconnus, puis d’autres encore, jusqu’à se décider de commencer sa tâche. Il poussa une porte au hasard, fit rouler le chariot dans la pièce dont il alluma la lumière. La porte se referma en claquant, laissant Momo seul face à un amoncellement de vieux instruments de musique : violons brisés, violoncelles éreintés, cymbales esquintées, contrebasses empilées les unes sur les autres, pianos et clavecins renversés. Au milieu, un piano poussiéreux encore debout, Momo hésita, en souleva le couvercle, fit glisser ses doigts timides sur les touches. Un son agréable et profond sortit de l’instrument, qui sembla résonner dans toutes les caves de l’Opéra. Momo allait recommencer son geste, quand un voix surgit du piano et lui dit :
— Enfin ! Un mélomane qui s’occupe de moi ! Je revis !
Momo était interloqué. Ne le serait-on pas dans une telle circonstance ?
— On m’a abandonné ici depuis fort longtemps, jeté comme une vieille savate, alors que les plus grands ont brillé grâce à moi : Duchâble, Richter, Gavrilov, Gould, Horowitz et tous les autres. J’ai joué avec les plus célèbres instruments, j’étais ami avec tous les Stradivarius. J’ai tout fait, concerts, symphonies, suites, danses, contredanses, opéras, opérettes, fugues, sonates, sarabandes et tarentelles et joué les œuvres de tous les plus grands : Mozart, Beethoven, Bach, Ravel, Debussy. Je crois bien qu’il a mis ses pattes sur moi celui-là. Je ne l’aimais pas bien. Un peu précieux. Enfin, j’ai connu pire : Satie ou encore Boulez. Moi ce que j’aimais tant, c’était quand on donnait Wagner. Là, au moins il y avait de l’énergie, de la force, de l’enthousiasme ! Et maintenant je suis ici, depuis plus de quinze ans, au rebut, en retraite. Et réduit au silence surtout. Finies les symphonies fantastiques ! Finies les envolées lyriques ! Fini le roulement des tambours déchaînés ! Finis les prestissimo endiablés !
Le piano attrapa Momo par la manche, l’attira à lui :
— Je ne te lâcherai pas, tu comprends ? Je te prends en otage. Et tant que l’on ne me remettra pas sur scène comme je le mérite, tu resteras mon prisonnier.
Momo était incrédule. Un piano qui parle et qui le retient prisonnier, lui qui n’avait jamais vu un instrument de musique de si près et qui ne venait ici que pour laver et frotter. Il commença à se débattre et à crier. Le piano résistait, le cramponnait, tenace, et riait d’un rire sarcastique, satisfait qu’un être humain soit enfin tombé dans son piège. Il allait enfin pouvoir retrouver sa dignité, les devants de la scène, les applaudissements, les honneurs, les soirées de gala. C’est quand il vit les autres instruments commencer à bouger, une harpe aux cordes rompues bloquant la porte, une vingtaine de violons épuisés l’entourant, des saxophones, hautbois et trompettes disloqués et usés dressant leur corps menaçant vers lui, c’est à ce moment-là qu’il cessa de se débattre et, découragé, se dit que, décidément, il n’était pas verni. A lui, toujours les pires chantiers, tôt, tard, dans le vent ou le froid, dans les mauvaises odeurs et maintenant dans l’adversité des ces instruments de musique soudainement devenus furies. Alors Momo, timide, s’adressa au piano :
— Mais que puis-je faire pour vous ? Je ne suis que le balayeur, pas un musicien ! Je ne peux pas vous ramener sur scène. Et comment le pourrais-je ? Je suis votre prisonnier et vous m’empêchez de sortir. Ce n’est pas ainsi que je pourrais vous aider. Je pourrais parler de vous au chef d’équipe qui en parlerait au directeur. Mais je peux à peine respirer tant vous me tenez serré. C’est bien simple, si vous ne me relâchez pas, je ne peux rien faire pour vous.
L’argument avait fait mouche. C’était d’une telle évidence. Le piano restait pantois. Les autres, interrogatifs, commençaient à se regarder de biais. Que faire ? Le relâcher ou non ? C’est alors qu’un rire tonitruant retentit du fond de la pièce et Momo vit surgir de l’ombre le grand chef d’orchestre Lorin Furtanlère, tout en queue-de-pie, nœud papillon blanc, baguette, bedaine, rouflaquettes, lunettes d’écaille et calvitie.
— Ne vous inquiétez pas cher ami, ce n’est pas la première fois qu’il me fait le coup celui-là ! Regardez-le ! Il n’en peut plus, il est épuisé, usé, râpé, bon pour la casse, la décharge et il fait le jeune homme. Tu veux faire le jeune homme ? Eh bien c’est parti !
Le chef d’orchestre entama les Feux-Follets de Liszt. Le piano gémit et ne put résister à la dextérité de son bourreau. Incapable de suivre les doigts du pianiste, ne rendant plus les sons demandés, il commença à chanceler, craqua de toute part, et s’effondra soudain pour n’être plus qu’un tas de bois brisé, marteaux, cordes cassées, pédales de cuivre arrachées, un fatras de touches d’ébène et d’ivoire, de mécanismes, d’échappements, de chevilles et de mortaises, d’étouffoirs, de leviers et de sillets.
Dans un rire caustique, Lorin Furtanlère, disparut comme il était apparu. La voie était dégagée. Momo se sauva. Enfin libre. Il marcha quelques mètres dans le couloir. Son chariot ? Dans la panique, il avait oublié son chariot. Il revint sur ses pas, hésitant à rouvrir la porte. Mais c’était sûr : un chariot perdu et on était viré. Sauvé ! Le chariot était bien là. Et le piano aussi, intact, sous sa poussière, au milieu des autres instruments. Il semblait que rien ne s’était passé. Un bien mystérieux piano, se dit Momo appuyé sur son balai. Et décidément, chaque chantier a ses galères. Plus ou moins grandes, plus ou moins étranges.

PRIX

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Dan Mézenc · il y a
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Ahmed Marsaoui · il y a
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Mone Dompnier · il y a
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