6
min

Les cafards n’aiment pas la misère

Image de Stéphane

Stéphane

1613 lectures

134

Finaliste
Sélection Public

Recommandé
J’ai toujours été entouré de cafards, à tel point que je trouvais bizarre les endroits où il n’y en avait pas. Quand on habitait le quartier « la Belle de Mai » à Marseille, on avait l’impression que le sol était mouvant, surtout en été et les jours de marché. Ma mère hurlait quand on en écrasait un. Les écraser libérait des hormones qui en attiraient d’autres. Ma mère avait lu ça dans un magazine et du coup on les laissait se balader et je l’ai même vue un jour leur parler : « Foutez-moi le camp, dehors de la cuisine ! »
Quelques mois plus tard nous avons eu droit à un logement social : un cinq pièces dans un quartier pourri, d’autres copains cafards. C’est comme ça que nous avons atterri aux « Flamands » cité HLM du quatorzième arrondissement de Marseille. Nous avions tellement de place et si peu de meubles que je pouvais faire de la moto à pédale dans toute la maison sans jamais rencontrer un mur ni être obligé de faire demi-tour. Fallait juste que j’évite les cafards, pour pas qu’ils meurent et tout.
Qui donne le nom des rues, des quartiers et des cités HLM ? « La Belle de Mai » c’était un insecte ? Quel est le rapport entre des oiseaux roses et gracieux et des barres d’immeubles gris ? Je pense que les élus à la mairie doivent choisir les noms lors de réunion qui doivent ressembler à ça :
— Et si on appelait ces immeubles « Le trou du cul du monde » ?
— Mais t’es con ou quoi personne ne va vouloir y aller !
— Ouais t’as raison faut donner un joli nom qui fasse envie.
— Ou qui fasse oublier que c’est moche. De toute façon faut être con pour aller se parquer là-dedans.
— Ça c’est sûr.
— Et si on appelait ça « Les Colombes » ?
— Ok pour donner un joli nom mais là faut pas pousser.
— Ben je ne sais pas alors... Tu fais quoi cet été ?
— On va chez les cousins de ma femme en Camargue.
— C’est chouette ça, les taureaux, les plages, les flamands roses...
— T’es un génie Jeannot, « les Flamands » c’est le nom qu’il faut !
— Je sais Gégé, pourquoi tu crois que je suis élu !
Bref on a atterri aux Flamands jusqu’au jour où ma mère a perdu son travail et comme plus rien n’était payé, les huissiers ont commencé par des courriers puis ont bloqué le compte en banque.
Nous n’avions plus l’électricité, ni de quoi manger et j’avais vu une émission à la télé (quand nous avions encore l’EDF) qui disait qu’on pouvait manger des insectes pour se nourrir. Qu’il y avait deux milliards d’êtres humains qui ne mangeaient que ça et que ce n’était pas mauvais. De toute façon on serait obligé d’en manger en deux mille cinquante à cause de la surpopulation et du manque de viande, le bœuf et le poulet étant amenés à s’éteindre. J’ai donc regardé deux cafards qui se baladaient sur le sol, je me suis dit que ce serait bien d’être en avance sur mon temps, j’en ai saisi un, je l’ai regardé se débattre mais je n’ai rien pu faire. J’étais écœuré. Pas par l’aspect du cafard mais plutôt par moi. C’était comme si j’étais en train de vouloir manger un cousin ou un voisin.
Quand les huissiers bloquent un compte vide et qu’ils ne peuvent rien récupérer ils décident de saisir les biens. Enfin quand il y en a je veux dire. Ils sont venus, ils ont tout pris, quelques meubles, trois casseroles, mes jouets et tout. Pas de quoi rembourser plusieurs prêts revolving. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que revolving ressemble au mot revolver. C’est plutôt honnête de la part des banquiers de donner un indice aux gens qui prennent ce type de crédit : « OK vous prenez ce prêt REVOLVING à un taux de 18 %, c’est donc un prêt REVOLVING vous savez comme un REVOLVER qu’on place sur sa veine, juste là à coté de votre œil... » Puis le père de famille rentre chez lui et dit à sa femme : « il est bizarre ce banquier je crois qu’il devrait se faire soigner ». Et un jour la roue tourne et le prêt ne finit jamais, le chômage explose et la femme braille, les enfants ont faim et il faut les habiller, c’est bientôt la rentrée, et ces salauds du gouvernement qui ne font rien, et le père de famille va voir son banquier pour pleurer et son banquier, lui, il est détendu, le père pleure, le banquier rit et les huissiers viennent.
Revenons à nos huissiers. Suite à leur passage ma mère a dégotté de la cave deux vieux matelas de plage qui seront nos lits. J’ai droit à celui aux couleurs de l’arc en ciel, il fait chaud, j’ai huit ans et ce sont les grandes vacances. Quand je parle ça résonne dans ma chambre alors je m’amuse à écouter l’écho de ma voix. Nous avons beaucoup moins de cafards, à croire que nous sommes devenus trop pauvres pour eux ou qu’ils ont eu peur d’être emportés par les huissiers.
Et puis quelques jours plus tard, on est sorti prendre l’air et quand on est revenu à notre appartement la poignée de la porte d’entrée avait été bloquée avec un appareil. On appelle ça « les scellées ». C’est la phase 3. La phase 1 étant : le blocage des comptes. La phase 2 : la saisie des biens. La phase 3 : comme ne plus avoir accès à son compte et ne plus avoir de meubles est insuffisant et afin d’être sûr que vous ne pourrez pas vous en sortir on vous empêche de rentrer chez vous. Il faut de nombreuses années d’études et d’entraînement pour être huissier et apprendre ces trois phases. Seuls les plus braves et les plus courageux réussissent l’examen final.
On a fait demi-tour et on est parti chez une amie de ma mère qui était en plein déménagement. Elle quittait la région mais on pouvait rester dans son appartement pendant encore un mois, le loyer était payé. On quittait un appartement vide pour un autre appartement vide. Une autre cité HLM.
Ma mère a retrouvé du travail mais comme j’étais en grandes vacances, elle m’avait sur le dos. Alors le matin elle me réveillait, on prenait le bus sans payer et on allait à l’hôpital de la Conception, au service maternité, où elle me cachait dans une chambre vide, pendant qu’elle faisait le ménage dans les couloirs et le bloc opératoire. C’était la grande classe. J’avais un lit avec des draps et tout. Il y avait un peu de bruit avec les cris de nouveaux nés parfois poussés jusqu’à l’etouffement, mais en général ils se calmaient assez vite, juste le temps qu’ils comprennent que de toute façon personne n’allait leur demander leur avis. Et j’avais même le petit déjeuner au lit. Fallait juste que je reste dans le noir.
Un après-midi on est allé voir une assistante sociale. Une vieille peau de cent dix kilos qui puait la transpiration. Après dix minutes de discussion ma mère lui a dit d’aller se faire voir, pendant que moi je piquais des trucs sur son bureau. J’avais les poches toutes boursouflées de trombones et d’agrafes et quand je marchais je couinais comme une vieille bagnole.
Il ne restait plus que quelques jours avant qu’on ne soit réellement à la rue, alors un décompte a commencé :
- Sept jours avant la vie de SDF : on visite trois studios proches du travail de ma mère pour éviter les frais de bus.
- Six jours avant la vie de SDF : on attend la réponse des propriétaires. On est un paquet à vouloir ces studios. Je me mets à prier pour la première fois de ma courte vie.
- Cinq jours avant la vie de SDF : toujours pas de réponse. Ce qu’il y a de bien quand on a des cafards c’est qu’on a un toit sur la tête. Je perfectionne mon art de la prière. Mes tripes passent de l’état de spaghettis à celui de purée de carottes.
- Quatre jours avant la vie de SDF : sur les trois visites, nous avons deux refus. Je comprends que le temps est élastique. Plus ou moins long en fonction de ce que l’on attend. Je commence à imaginer la déco de ma future chambre d’hôpital que j’envisage d’occuper à plein temps. Je prie vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même si au CP je n’ai appris que les additions et les soustractions, je pose la formule suivante : la force de la foi est % au degré d’inconfort dans lequel on vit.
- Trois jours avant la vie de SDF : réponse positive pour le dernier studio. Je pleure comme une serpillière qu’on essore.
Le premier meuble que ma mère a récupéré, c’est une commode qui lorsqu’on veut ouvrir un tiroir et bien en fait c’est un lit pliant. Je n’ai jamais revu de ma vie un meuble comme ça. On était au top de l’innovation.
Un jour, j’étais seul à la maison en rentrant de ma nouvelle école, et j’ai voulu m’amuser à cache-cache avec moi-même. C’est sûr c’est idiot, mais je n’avais que ça à faire. Je me suis planqué dans le creux à l’intérieur de la commode entre la tête du lit et le meuble. Ma mère m’appelait toujours après l’école, pour savoir si j’étais bien rentré. Quand le téléphone a sonné j’ai voulu jaillir de ma cachette mais je suis resté coincé. Le téléphone a sonné plusieurs fois mais impossible pour moi de sortir de là. J’ai pensé que j’allais mourir là, enfermé dans un lit commode et que ma mère retrouverait en rentrant du travail un petit squelette. Quand ma mère est rentrée plus tôt de son boulot toute affolée, j’étais résigné à attendre la mort.
J’avais déjà réfléchi à ma mort. J’avais décidé de mourir avant les personnes que j’aime. Comme ça je n’avais pas besoin d’être triste si eux mouraient avant moi.
Mais bon je n’avais que huit ans et là c’était un peu tôt.

PRIX

Image de Automne 2014
134

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Stéphane
Stéphane · il y a
Merci beaucoup pour ces compliments. Je contacte la Fondation dès aujourd'hui !
Image de RAC
RAC · il y a
Je viens d'avaler ce texte d'une traite tellement c'est juste et bien écrit. Le sujet fait tousser un peu et piquer les yeux mais vous y avez intégré une telle dose d'espoir au travers des yeux de ce petit bonhomme qu'on est sûr que ça va s'arranger ! Je ne verrais plus les cafards de la même façon grâce à vous... (Vous devriez envoyer votre texte à la fondation Abbé Pierre ou autres asso si pas déjà fait). BRAVO !
Image de Moeun Touch
Moeun Touch · il y a
Magnifique! J'ai adoré. Merci.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Découverte tardive en ce dimanche après-midi : j'ai passé un moment agréable en compagnie de votre texte. Merci !
En finale "poésie", je suis là : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire A bientôt, peut-être

Image de Gail
Gail · il y a
J'ai été attirée par le titre de votre nouvelle, je n'ai pas été déçue. Merci
Image de Zalma Solange Schneider
Zalma Solange Schneider · il y a
Merci pour ce très beau texte, où l'humour et la sensibilité sont parfaitement dosés.
Image de Christophe Albrieux
Christophe Albrieux · il y a
Pas mal du tout ! Bonne chance ;)
Image de Mone Dompnier
Mone Dompnier · il y a
Je vote contre les cafards noctambules de mon enfance. Surtout ne pas se lever la nuit...
Image de Mary Benoist
Mary Benoist · il y a
Arriver à raconter pareille histoire, sans pathos, c'est une performance et c'est la meilleure façon pour qu'on lise jusqu'au bout. bravo + 1
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Pas très joyeuse cette nouvelle, mais très réaliste. +1

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème