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Jipe

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Qualifié

Le hanneton grattait la boite en carton qui le retenait en prison. Patience, d'ici vingt minutes sonnerait l'heure de la récré. Colin extrairait de sa case la boite où s'épuisait le gros insecte aux pattes collantes.

Colin absorbé par les graffitis qui ornaient son pupitre n'écoutait pas grand-chose de ce que racontait le maître. Les sciences naturelles ne le concernaient que de loin. Du circuit du sang dans son corps il se contrefichait. Il se concentrait sur les égratignures de ses genoux. Il soulevait méticuleusement les croutes jusqu'à ce que, sur la plaie à vif, s'étale un sang tout neuf et que recommence l'impossible cicatrisation.

Colin reproduisait le phénomène avec de l'encre sur son buvard et cela dessinait de jolies arabesques.
Pendant que le maître gonflait puis creusait ses joues, afin de mimer l'infatigable pompe que cachait le cœur, Colin rêvait. Il trempait l'extrémité de son porte plume dans l'encre noire pour l'offrir au rose immaculé de son buvard. En moins d'une seconde, la plume se vidait. La magie opérait. L'encre absorbée par le buvard formait des taches aux contours imprévisibles. Pas une ne se ressemblait. Le porte plume allait de l'encrier au buvard et Colin ne voyait plus des taches mais un paysage. Selon le volume de la goutte d'encre, la pression exercée sur la plume et la façon dont il plissait ses yeux, naissait une scène dans laquelle il s'évadait.
Sur son buvard apparaissaient des océans, des continents et puis des iles aux contours tourmentés. Des criques sauvages dans lesquelles il se réfugiait pour oublier les divisions à virgules et les remarques d'un maître qui ne connaissait que l'encre rouge des ratures. Un maître ignorant de la mappemonde où Colin voyageait.

***

Je m'appelle Colin. Les années ont passé. Dans mon fauteuil, je regarde tout ça de loin. Je m'efface du paysage. Qu'on m'oublie, et je m'en fiche. Mon corps se vide, il se flétri, mais pour mourir, je prends mon temps. Je ne suis pas pressé de rejoindre ceux qui se sont fait la belle. Je veux me persuader que je déciderai du quand.

En attendant, Au fond de ma carcasse sommeille une pile de buvards. Je fais du tri. Je les feuillette tranquillement. Tous ne sont pas roses mais chacun m'apprend à sa façon de nouvelles choses. La lumière s'y fait étrange, parfois reposante et tamisée, parfois aveuglante et saccadée. Un gamin s'amuse avec le variateur.
Je m'arrange avec ce qui me dérange. Je corrige et réinvente. Plus personne ne me rappelle à l'ordre. Je suis libre. Vieux, mais libre.
Des buvards de mon enfance, de ce qu'ils racontent, il reste la magie des films qui m'ont fait roi. Je me les repasse. Ils sont ma cure de jouvence. Si je veux, j'oublie les choses qui m'ennuient.

Si je me souviens du hanneton qui d'abord trouva le chemin de ma main avant de voler lourdement jusque sur les cheveux lissés du pauvre Mercier, c'est qu'il servit de prélude à une histoire totalement folle.
Je revois la main boudinée du gros Mercier balayer ses cheveux gominés. J'entends ses cris pointus percer nos tympans, et j'observe le hanneton s'empêtrer piteusement dans la brillantine d'une coupe qui soudain se hérisse en broussaille ridicule. La honte pour Mercier, et toute l'attention des garçons pour le hanneton déposé sur un tronc. Un marronnier d’où il ne put décoller avant la fin de la récré.


Pourquoi le hanneton ? Des années que je n'ai vu briller la carapace d'un de ces coléoptères. Disparus... comme Mercier.
Pourquoi Mercier ? Parce que Mercier m'invitait chez lui et que sa maman était jolie. Lui Mercier il me faisait chier, mais Lucie, sa mère, une pâtissière extraordinaire, une femme délicieuse ! Bien après le hanneton, c'est pour elle que j'aimais les jeudis chez Mercier.

Denis Mercier n'a jamais bandé pour autre chose que pour ses trains électriques.
Moi, d'aussi loin qu'il me souvienne, que pour sa maman.

Denis et moi, à plat ventre sur la moquette de la salle de jeux, on regardait tourner les trains. Denis connaissait plus encore les rouages de la SNCF que son papa qui exerçait la profession de chef de gare. Franchement rien de palpitant, mais Denis c'était sa vie.

J'ai tenu deux années grâce aux gâteaux de sa maman. Grâce aux pailles de couleurs qu'elle mettait dans de grands verres remplis de Vittel Délice à l'orange. Sa maman m'aimait bien, et moi je frissonnais quand elle passait ses ongles vernis dans mes cheveux.

En classe de cinquième, Denis et moi rampions encore sur la moquette de la salle de jeux. On aurait pu croire que le temps s'était figé, mais pas du tout.
Les rails faisaient maintenant plusieurs fois le tour de la pièce. Il y avait partout des ponts, des tunnels, des passages à niveaux, des aiguillages, des transformateurs... Les locomotives BB tractaient des wagons de voyageurs qui croisaient des trains de marchandises, et dans les gares se bousculait une multitude de personnages.
Les yeux de Denis étincelaient de bonheur et de compétences. Pas un accident, pas un court-circuit. Je feignais d'admirer le boulot : lui les mains dans le cambouis, et moi qui n'attendais que l'heure du gouter. Lucie sa maman me tourmentait. Les chansons d'Adamo qu'elle fredonnait d'une voix douce me fascinaient.
Pour elle, je devais être resté le petit garçon de l'école primaire, celle ou j'avais séjourné plus longtemps que son petit trésor de Denis. Elle continuait de caresser mes cheveux. Elle me souriait et je détournais les yeux pour ne pas rougir. Nous trempions nos lèvres dans de grands chocolats brulants et c'était bon. Par-dessus les rebords de mon bol, j'épiais le moindre de ses gestes. Elle souriait quand elle me surprenait.
De Denis qui n'avait jamais redoublé, j'étais l'ainé d'une année. Cette année là creusait entre nous un fossé... que dis-je ? Un précipice au dessus duquel je découvrais les vertiges de l'adolescence.

Lucie venait parfois nous rejoindre dans la salle de jeux. Elle s'installait face à nous. Denis et moi, à plat-ventre sur la moquette nous regardions tourner les trains. En fait, Denis regardait tourner ses trains.
Moi, j'avais changé. Je ne voyais que sa maman.
Lucie fixait le vide. Assise, jambes repliées elle rêvait. Je découvrais, éberlué sous la jupe vaporeuse et retroussée, les cuisses laiteuses et galbées de la maman dont je devenais follement amoureux. Elle m'offrit à deviner ses dentelles et je crus défaillir en distinguant des poils étonnement noirs pour une femme aussi blonde.
Les trains poursuivaient leur course folle et mon cœur déraillait. Quand j'ai relevé les yeux sur Lucie elle me fixait en souriant. Je bandais comme un âne. J'ai rougi jusqu'à en éclater. Elle n'a pas bougé, je n'ai plus regardé.
A-t-elle, à ce moment, réalisé combien j'avais changé ?

Pour un oui pour un non, je rendais visite à mon ami Denis. J'avais désormais envie de tout connaitre sur la pâtisserie. Pendant que l'autre s'abrutissait à regarder tourner les wagons, je tenais à me rendre utile en cuisine. Flattée de l'intérêt que je portais à son savoir faire, la mère de Denis s'efforça de guider mes premiers pas. Pour pénétrer son univers, je devais d'abord commencer par apprendre à bien beurrer les moules.
Denis ne s'apercevait de mes disparitions qu'au moment où son ventre se mettait à gargouiller.
Son chef de gare de papa demeura pour moi très longtemps un homme invisible.

Lucie se révéla la plus adorable des maîtresses. Pendant que dans le four cuisait le gâteau du jour, elle me narrait de catastrophiques expériences culinaires et on riait. De plus en plus souvent, elle évoqua ses rêves de voyages. Elle se risqua même à d'étranges confidences.

— Tu sais Colin le père de Denis n'habite pas toujours ici. Cette maison, héritée de ses parents, il préfère que nous continuions de l'habiter. Il dit qu'il obtiendra très bientôt un poste en région parisienne. En attendant, lui occupe un petit appartement en province. Nous avons la surprise de le voir deux à trois fois dans la semaine... parfois pas du tout...Ce n'est pas exactement ce dont je rêvais. Denis te parle de son père ?
— Oui il me dit souvent qu'il voudrait faire le même métier que lui.
— Denis ne voit que le bon côté de la chose. Pendant les absences de son papa, Denis a sa maman pour lui tout seul, tu comprends ? Tous les deux partagent la passion des trains, mais moi...
Elle leva la tête vers le plafond et se tût. Il y eut un long silence et comme un voile devant ses yeux.

— Tu as des passions toi Colin ?
— Oui madame, j'aime venir vous voir.
Même si le vous pouvait bien inclure Denis, je fus sidéré par mon audace.
— Je t'en prie Colin, cesse de me vouvoyer et m'appeler madame tu veux ?
Je m'appelle Lucie, je te tutoie alors tu fais pareil ! D'accord ?

Pour faire grand, je lui parlais de livres. René Barjavel, La nuit des temps que j'avais dévoré et que je tentais de lui résumer. Eléa et Païkan unis par un amour sublime et seuls survivants d'une race décimée...Emporté par mon élan, je parlais, parlais... Lucie réprima un bâillement et je m'en voulu de l'ennuyer.
Lucie m'avoua qu'elle se passionnait davantage pour la musique Anglo-Saxonne. Ma surprise fût totale! Pas un instant je n'aurais imaginé que des parents puissent aimer de la musique de jeunes. Les miens nourrissaient une profonde aversion pour tout ce qui était jeune et chevelu, donc principalement pour tous les groupes anglais. Ils les taxaient de braillards et de dégénérés.
Mystérieuse Lucie que j'entendais fredonner Adamo et Lenny Escudero et qui disait aimer les Beatles.
— Mais ça c'est autre chose m'expliqua-t-elle. Tu comprends Colin, quand j'ai du vague à l'âme, je redeviens midinette... la nostalgie me souffle des refrains tout empreints de mélancolie. Les Anglais tu sais pondent aussi leur lot de nunucheries. Tu n'as qu'à écouter les Bee-Gees et même certains morceaux des Beatles... Si mon cœur penche plutôt côté Kinks et Rolling Stones, je reste malgré tout très réceptive au parfum de la guimauve.
Je ne vais pas toujours très bien Colin...

Je devinais dans les fêlures de sa voix comme une désillusion, plutôt une sorte de fatalisme. Ce qu'elle vivait je ne le comprenais pas bien. Je ne lui posais pas de questions. Simplement, je me sentais important dans le rôle du confident

Ainsi, Lucie aimait les mêmes musiques que moi.

Je la déshabillais des yeux. La nuit comme le jour, je ne pensais qu'à elle. Je bandais à n'en plus pouvoir pisser. Mes résultats scolaires s'en ressentaient mais j'étais heureux. J'envisageais sérieusement de devenir pâtissier.

Denis de son côté s'était lancé dans la fabrication d'un immense panneau de bois contreplaqué sur lequel circuleraient, au dessus des autres, des trains plus rapides. Plusieurs générations de trains devraient s'y croiser, emprunter parfois les mêmes voies mais surtout ne pas se rencontrer. Automatiser ce circuit à l'échelle n'était pas une mince affaire. Les plans m'apparurent d'une extrême complexité. Ils changeaient tout le temps et bien que je sois une bille en la matière mon avis importait à Denis. Je faisais de mon mieux pour ne pas le décevoir et risquer de compromettre ainsi ma relation avec sa mère.

— Regarde Colin j'ai prévu de faire une jonction entre les deux plateaux au kilomètre 15 et une autre au kilomètre 30. Le problème ce n'est pas la découpe du bois mais l'inclinaison de la pente pour passer d'un plateau à l'autre, tu comprends ?
Bien sûr, je comprenais qu'il avait déjà la solution et que je devais lui poser la question.
— Alors tu vas faire comment ?
— 8 % ! Et on verra si les convois grimpent, 6% seraient mieux, mais la pièce n'est pas assez grande ils finiraient dans le mur !
Il riait, et moi avec. Ce Denis en plus des trains, avait la bosse des maths. Il me faisait gagner un temps fou dans mes devoirs. Du temps passé chez lui avec sa maman.

Lucie utilisait des bouteilles en verre en guise de rouleau à pâtisserie. Je la regardais se cambrer sur le marbre et mes yeux s'égaraient dans son corsage. De ses seins il me manquait les pointes et je priais pour qu'elles se décollent de la foutue dentelle. De la table ou elle travaillait au buffet ou elle rangeait les ingrédients je me frayais un passage pour trouver une écorce de vanille, de la poudre de noisette, de la cassonade ou tout autre ingrédient qu'elle me réclamait. Je ne ramenais jamais deux choses à la fois. Combien de fois ai-je frôlé ses fesses et m'en suis voulu de ne pas les avoir caressées.
La jeunesse m'emprisonnait dans une sorte d'aliénation. Je devenais l'otage consentant du désir.

Lucie avait trente cinq ans. Une vieille incroyablement belle pour moi. Une reine inaccessible pour un couillon qui ne se rasait que pour imiter son père.
La salle de jeux où tournaient les trains se muait en salle de supplice. Une bête s'emparait de mon corps, elle me mordait à l'intérieur. Cela n'échappa pas à la sagacité du cheminot.
— Ben t'es amoureux Colin où quoi ? Ah ouais, je sais...dit il en pouffant... c'est Marion avec ses gros nichons !
Ainsi, Denis remarquait aussi les seins des filles... Je n'aurais pas cru. Quant à Marion je crus bon de laisser planer le doute.

Lucie ne se doutait sûrement pas du trouble qui m'envahissait. Quand elle nous rejoignait pour regarder tourner les trains, c'est ma tête qui tournait.
Sa seule présence suspendait le temps.
Ce jour là, un foulard retenait la toison de ses cheveux blonds. Je découvris sa nuque, et la vue de ses oreilles impudiquement mises à nu me fit trembler. Lucie irradiait. Nonchalamment, elle croisait et décroisait ses jambes. Cette mécanique infernale attaqua mon ciboulot. Le petit puceau bandait comme un taureau. Impossible de me maitriser. J'eus très peur que Lucie me prenne en défaut.
Je ne parvenais plus à déglutir. Je me suis levé brusquement et, d'une voix rauque que je ne me connaissais pas, je me suis entendu prononcer :
— Je dois rentrer pour préparer des crêpes.
Tellement incongru que, pour ne pas être démasqué, j'ai immédiatement pris la fuite.
Il restait cinq jours avant les vacances de Pâques.

Huit jours plus tard, après m'être copieusement aspergé du Fabergé dérobé à mon père, j'ai sonné chez Denis.
Par la fenêtre ouverte, Lucie m'a crié :

— C'est trop bête Colin ! Denis ne t'a pas dit qu'il partait trois jours avec son père ?
Evidemment que Denis me l'avait dit. Trop content de se vanter qu'il allait prendre un train pour Lyon, retrouver son papa et découvrir avec lui de vrais postes d'aiguillages etc....
— Non il ne m'a pas dit, ou alors je n'ai pas fait attention. Mentis-je effrontément.
— Entre si tu veux Colin.
Mon cœur battait la chamade.
Lucie est apparue sur le perron dans un short ultra moulant. Elle portait un chemisier à rayures colorées largement déboutonné. Les deux pans noués au dessus de son nombril formaient un écrin merveilleux. Elle m'embrassa. La brulure de ses lèvres roses me transperça la joue.
— Allez entre Colin, ne reste pas planté là. Je m'étais préparé un café. Tu en veux ?
D'office, elle remplit deux tasses, m'en colla une dans la main puis se dirigea vers le salon.
— Je ne vais pas te déranger Lucie, je reviendrai quand Denis seras là.
— Allons nigaud pour une fois que je t'ai pour moi toute seule.

Elle riait de mon embarras.
Au creux d'un immense fauteuil je lui faisais face, elle m'apparut lumineuse et joyeuse. Il fallut que je respire profondément pour trouver le courage de ce tête à tête. Je trempais pour la première fois les lèvres dans un café noir. C'était dégueulasse.
Lucie s'est levée. Elle a sorti de son paquet une cigarette Royal menthol et m'en a proposé une que j'ai aussitôt acceptée. Je n'avais jamais fumé. Je me suis saisi du Zippo qui brillait sur la commode, le même que mon père. J'ai allumé sa cigarette et puis la mienne à la façon d' Humphrey Bogart. Je n'ai pas toussé.

— Tu n'es pas invité à des surprises parties Colin ?
— Tu veux dire des boums ?...Si bien sûr, mais là ce sont les vacances, la plupart des copains sont partis dans leurs familles en province.
— Ah bon, même ta copine Marion ?
— Marion n'est pas ma copine. Elle plait surtout à Denis... Moi je la trouve un peu gamine tu sais.
Je tirai sur ma clope et Lucie fronça les sourcils.
— Comment ça gamine pour toi, et pas pour Denis?
Remarque bien, ça me fait plaisir que tu me dises ça, parce que son obsession des trains m'inquiète. Il ne voit que par eux et ne vit que pour son circuit. Avec son père ils ne parlent que de ça.
Toi Colin, je vois bien que tu te fous des trains. Je suis contente tu sais quand tu viens lui rendre visite. Quand on prépare le gouter et qu'on peut parler tous les deux d'autre chose.
Tu ne voudrais pas qu'on se prépare des crêpes Colin ?

On s'affairait dans la cuisine. Je n'avais plus peur. Jamais je ne m'étais senti aussi bien. Lucie avait allumé la radio, dehors il faisait beau et pour la première fois, une autre femme que ma mère me portait un véritable intérêt.
Quand, elle a écrasé ses doigts enduits de farine sur le bout de mon nez, je ne l'avais pas sentie venir. Elle a hurlé de rire.
J'ai poursuivis son rire espiègle afin de me venger. Nous étions deux gamins qui chahutions bruyamment. Je l'ai attrapée par la ceinture de son short. Deux fois elle m'a échappée. Elle criait. On a couru dans le jardin. Sur la pelouse elle a roulé en riant de plus belle.
Je me suis jeté sur elle...

Tout à basculé quand elle m'a chevauché, et qu'elle a senti entre ses jambes mon sexe, aussi dur que du bois.
Son visage soudain s'est figé.
Elle s'est laissé choir sur le gazon. Je l'ai embrassée et elle m'a plaqué contre elle.
— Non Colin il ne faut pas...
Elle ne cessait de m'embrasser et de me répéter qu'il ne fallait pas. Je sentais ses seins durs et pointus me transpercer le torse. Son cœur cognait contre le mien. Je respirais son odeur, goutais sa salive, me noyait dans sa peau. Un torrent inondait nos corps. Nos mains se cherchaient. J'ai glissé la mienne au creux de ses cuisses. C'est elle qui l'a plaquée sur son sexe. Elle a pressé le mien, j'allais m'évanouir. Je n'ai pas pu me retenir.

Elle m'a sourit puis entrainé vers l'intérieur. Sur le pallier, elle s'est déshabillée. Le miracle m'a sidéré. Dans la cuisine recouverte de farine c'est moi qu'elle a déshabillé. J'ai laissé Lucie faire.
La radio diffusait Lucy in the sky with diamond. Ce fut dément !
Lucie a repoussé le saladier de farine jusqu'à ce qu'il éclate sur le carrelage. Assise sur le rebord de la table, les fesses dans la farine, elle a levé ses jambes pour les enrouler autour de mon dos. Je suis entré en elle pour y mourir. Elle criait et je suffoquais. J'aurais voulu que cela dure l'éternité mais sa bouche s'est tordue, son ventre s'est secoué et, l'un en l'autre, nous avons été happés.
Combien de temps sommes nous restés hébétés ? Combien de temps sommes nous restés enlacés, à nous embrasser ? Quel moment de ma vie fût aussi intense ?

Dans mon fauteuil, si près de l'ultime, je peux aujourd'hui l'affirmer : aucun !

Ce soir là, je me souviens très bien avoir marché sur l'air. Arrivé dans ma chambre, j'ai sorti de sa pochette mystérieuse, la galette de Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band. J'ai posé le saphir de mon électrophone Radiola sur Lucy in the Sky with Diamonds et je suis entré en lévitation.

Je raconte mais je me fais du mal car la suite je la connais trop bien.
Dès le lendemain, nous avons repris nos ébats. Une journée entière entre sauvagerie et hystérie.
Nous n'avons pas quitté un lit débordant de rires, d'envies, d'amour, de caresses de folies et de larmes. Les larmes d'un temps qui s'accélérait pour mieux nous séparer. Il restait encore demain. Mais après ?
Après, il nous resterait quoi ? Je voulais qu'on parte tous les deux, qu'on continue à être fous, mais Lucie tremblait.
Alors demain est venu comme s'il n'était pas le dernier. Nous disposions de la matinée, peut être même d'une petite sieste en début d'après midi.

Alors que midi sonnait au salon, que la musique envahissait la maison et que ma langue s'égarait entre toison et mamelons, un violent coup vint m'exploser le carafon. Draps et couvertures s'envolèrent pour nous dévoiler en bien mauvaise posture.

Le chef de gare fou de rage hurla à s'en faire péter les corde vocales.
— Putain ! Putain !! Putain !!!!
Nous étions nus comme des vers et faits comme des rats. Lucie recroquevillée protégeait son visage pendant que je battais en retraite. J'ai attrapé mon slip et dévalé l'escalier. Denis tenta de me barrer le passage. Mal lui en prit. Il se retrouva sur le cul, s'emmêla dans mon slip et ne put que gueuler :
— Morue ! Morue !! Morue !!!
Méprise ou humour ? Je n'avais malheureusement plus le cœur à rire.

Il pleuvait des larmes. Je courrais nu au milieu des voitures. Les klaxons se perdaient dans le fatras du drame qui dévorait mon crâne.


— ... Non, je te répète maman qu'ils étaient quatre au niveau de la passerelle. Ils m'ont tout piqué.
— Mais tu es griffé de partout mon bébé ! On va tout de suite aller au commissariat pour déposer plainte.

Mentir, je savais faire.
Sur le chemin, j'ai inventé un truc comme les flics les adorent. Il me restait à prier pour que Denis ou son père ne se pointent pas avec mes affaires.
Arrivé au commissariat, j'ai craqué comme il fallait. J'ai pleuré mais c'est à Lucie que je pensais. Peut-être qu'à cette heure, elle tombait sous les coups du chef de gare. J'avais peur et je tremblais. L'inspecteur, un fin limier, a tout de suite compris l'ampleur du traumatisme infligé par les petites frappes. Il disait qu'il allait les coffrer illico.
Pour rester crédible, il me fallut lui décrire les petits voyous.
Je me suis efforcé de dresser le portrait précis d'au moins deux de mes supposés agresseurs. Pour les deux autres je suis resté très évasif.
Ma mère et moi avons ensuite filé chez le docteur afin de faire constater les blessures de mon corps.
— Superficielles, mais quel acharnement ! S'est exclamé, avec un sifflement d'admiration l'homme d'expérience.
Effectivement Lucie ne m'avait pas raté.

Dès le lendemain, alors que je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, je dus revenir au commissariat.
Sous mes yeux, l'inspecteur étala toute une série de photos. Parmi elles, j'étais censé reconnaitre mes agresseurs. Comment l'aurais-je pu ?
Au milieu de la douzaine de portraits éparpillés sur le bureau, je reconnus Didier le meilleur ami de mon frère. Que foutait-il ici ?
— Non monsieur je ne vois pas.
— T'inquiète, on trouvera.
Je n'en menais pas large, pourtant seule Lucie m'importait désormais.

Comment ai-je survécu à tout cela. Quand j'y songe, il me semble que je parle de quelqu'un d'autre. Un jeune homme tellement différent de ce que je suis devenu. Je raconte à distance l'histoire qui a fabriqué ce monsieur qu'on vouvoie quand on le voit. Un type que je n'aurais pu imaginer aussi calme et ridé qu'il fut jeune et fougueux.
Dans l'apaisement la mort fait son lit. Une vie s'est endormie. De toutes leurs larmes mes yeux se sont vidés.
Un homme venait de naitre et il n'était pas moi.

Au collège, Denis ne remit jamais les pieds. La maison des Mercier fut définitivement fermée.
Le noir d'un tunnel sans fin me remplît alors de tout son désespoir.

Lucy in the Sky... Mon amour!

Depuis, Lucie, en vain je t'ai cherchée. Au détour de combien de rues m'es-tu réapparue ? En chaque femme que j'ai aimée j'ai voulu te retrouver. Pas une qu'avec toi je n'ai trompée. J'ai cru ne plus pouvoir aimer jusqu'à ce que...

Si je repense à cette époque, c'est parce qu'aujourd'hui le désir se fait la malle et que du temps perdu sur des rêves en fuite, la vie ne fait pas crédit. Un jour survient l'envol des ardeurs et plus rien ne peut être rendu.
Il ne reste des buvards imprégnés de lumière que de sombres taches aux couleurs des regrets.
Ceux d'un temps qui se distord, un temps qui s'additionne sans que j'y ai prêté la moindre attention, un temps auquel j'ai même cru pouvoir me soustraire.
Qu'avais-je donc dans le crâne pour m'encombrer d'illusions ? Réfugié dans le brouillard des utopies je me cachais de la vraie vie.
Devenu vieux, je sais maintenant que j'avais l'inconscience et le précieux éclat de la jeunesse !


Je vais désormais l'esprit apaisé. Je sais que le sentiment du juste n'a rien d'universel et que même si tout espoir est permis il restera vain. Je vole sans illusion, dans de sombres horizons. Ils sont ceux de la sagesse. La raison me souffle de rire de mon corps qui fait le sourd au mot ferme. De ma silhouette qui s'arrondit pendant que ma peau s'affine. De ce vieil épiderme qui ne veut plus jouer à l'élastique. De ma vue qui refuse de voir de près alors que mon esprit cruel scrute de lointains souvenirs.
Ils sont là qui se bousculent pour nourrir un avenir famélique. Pour m'éviter de tomber de l'horizon sur lequel, dangereusement, je tangue. Je me bats. Je résiste au vide qui m'aspire. Je n'ai pas peur. Mais pour combien de temps encore?

Les enfants sont partis. On est là tous les deux seuls. Je ne te fais plus rêver. Sur ton Smartphone tu cherches, tu voyages dans des vies qui ne sont pas les nôtres. Tu vis par procuration.
Tu es venue Marion que je n'avais pas su voir. Tu es revenue pour voler à Lucie le premier rôle. Un holdup sans gros nichons, sans cheveux blonds, sans azur dans les yeux. Passionnée de musique classique et de littérature, nulle en cuisine et plus encore en pâtisserie. Mais gourmande...

Nos trente ans sont si loin. Ils font crépiter un feu qui ne respire plus la joie. Les époques se sont succédées. Magnifiques ou douloureuses, elles nous ont conduits au terme d'un voyage sur lequel nous nous retenons de pleurer. Nous ne franchirons pas le cap qui nous autoriserait à nous révolter d'être devenus vieux. Nous continuerons de piétiner sur place avec, un peu malgré nous, la dérision pour ultime compagne. Nous rirons jaune sur ce que le temps nous infligera.
Le brouillon de notre jeunesse se parera des haillons de la sagesse. De ce joyeux mélange la mort triomphera, mais en valeureux guerriers nous aurons tenté de lui résister.

— Ça te tente Colin un verre de vin ?
Marion abandonna son Smartphone. Sans attendre ma réponse, elle déboucha un cru bourgeois du Haut Médoc. Sur une planche en plastique elle découpa quelques tranches d'une saucisse sèche du Limousin. Je la fixais sans charité. Lequel de nous était le plus moche ? Mais je l'aimais.
Marion, elle enlevait la peau du saucisson. Elle ne concevait pas qu'on puisse servir des rondelles emmaillotées.
Pendant ce temps, dans de grands verres ballons, s'aéraient les grands crus que nous ne nous refusions plus. Nous avions les moyens d'oublier les piquettes d'autrefois. Privilège offert aux vieux en échange de leurs défuntes fulgurances.
Ou es-tu ma Lucie ?

Ce soir là, nous étions un peu plus moches que la veille mais bien moins que les jours à venir. On s'en foutait. Marion souriait et je lui répondais. Je savais qu'elle avait été belle. Aujourd'hui, elle l'était encore, mais juste pour moi, juste en dedans. Je me rappelle qu'elle me répétait combien elle aussi me trouvait beau. Contrairement au sien, mon intérieur à moi épousait le mal qui me dévorait.
La retraite fût probablement l'élément déclencheur de mon amère lucidité. Aux dires de Marion, ce moment où on se prend à regarder différemment déclencha chez moi une jouissance à la limite du masochisme. Un humour suspect serait né de l'absence d'envie et d'un bilan obstinément noir doté d'un passif totalement caricatural. Elle s'en amusait, m'encourageait même à forcer le trait.
Je me faisais du mal pour lui faire plaisir, pour qu'elle n'arrête pas un jour de rire.
Le rituel du Bordeaux pouvait se révéler aussi comique que consternant. Ce soir là il ne fut ni l'un ni l'autre.

Marion décida de s'en aller chercher des graines à la cuisine.
Vissé dans mon fauteuil, d'une main je caressais mon verre et de l'autre je me grattais l'oreille. Horreur ! Des poils s'en échappaient. Les fourbes ! Ils prenaient possession des lieux aussi sournoisement qu'ils l'avaient fait dans mon nez. Effondré, je décidai pourtant de n'en rien laisser paraitre.

— Tu fais quoi Marion?
— J'ouvre des noix de Cajou, j'arrive....

Je tirais sur ces putains de poils et j'avais mal.

Dans la cuisine Marion s'époumonait...
Je détestais quand elle toussait de la sorte. Elle qui jamais ne perdait le contrôle, ces quintes d'ex-fumeuse lui allaient bien mal. Limite si ce soir elle ne vomissait pas.
Cela dura jusqu'à ce qu'un énorme bruit me précipite en cuisine.

Marion venait de s'effondrer sur le carrelage. Elle serrait dans ses petits poings le paquet de Benenuts. Il y en avait partout.
Marion suffoquait. Le bleu de son visage virait au noir. Ses yeux se révulsaient.
Violemment, j'ai pressé sur ses côtes. Marion s'étouffait. Je l'ai sentie partir. Je l'ai giflée. J'ai tenté un massage cardiaque. Elle s'est soudain complètement détendue.
Paniqué j'ai couru chercher le téléphone. J'ai appelé le 15 sans cesser de comprimer ses côtes et de souffler dans sa bouche.
Quand ils sont arrivés Marion était morte. Ils n'ont pas réussit à la ranimer.

***

Une fausse route !
Une grotesque cacahuète oui ! Comme une injure à Marion qui ne méritait pas cette mort ridicule.

Ainsi Marion me laisse seul. Démuni face la déliquescence intellectuelle qui accable les corps déchus.

La vieillesse déconstruit le désir pour y instaurer le dégout.
Des mois se sont écoulés. Fossilisé dans mon fauteuil, je cherche un sens à tout ça.
Marion et ma jeunesse me manquent. Elles ne reviendront plus.
Marion aurait mérité une mort plus honorable et ma jeunesse un type très différent.

Dans le temps qui m'est désormais compté, je m'efforce d'écrire non plus sur des buvards, mais sur le papier glacé de la réalité les rêves qui ne cessent de me dévorer.
Même si les mots ne me viennent plus aussi facilement, même s'ils m'échappent et me manquent, très tôt le matin jusqu'au soir très tard, je me concentre pour consigner tout ce que l'avenir ne manquera pas de me faire subir.

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Artvic · il y a
Un texte qui nous envoûte au fur et à mesure de sa lecture bien évidemment !! très belle sensualité exprimée ! j'ai adoré !
J'ai vu que vous faisiez référence à Lucy in the sky with diamonds des Beatles !! j'ai justement un texte poétique qui pourrait être une parenthèse dans votre nouvelle ! je vous invite à le découvrir et pourquoi pas voter ! ;) https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock

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André Cotonnet · il y a
Belle montée en puissance de cette première passion ; la sensualité de Lucie doit rappeler bien des choses à beaucoup d'entre nous. Regard sans complaisance sur le peu que renferment nos vies, finalement, en dehors de ces trop rares moments d'intense émotion. Bravo !
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Jipe · il y a
Des petites choses en apparence dérisoires, pourtant... Merci à vous.
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Jipe · il y a
Merci de vos commentaires sur un texte qui dans un format court souffle le chaud et le froid d'une vie.
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Mimine · il y a
C'est joliment dit :-)
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Hendrick Carson · il y a
très belle successions de moments de vie et de réflexion . écriture extrêmement agréable . bravo
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Jipe · il y a
Ici aussi un passé qui hante. Merci à vous.
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Didier Lemoine · il y a
Mes votes pour ce récital de buvards, et pour votre écriture au ressenti profond. +5 pour Colin !
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Elena Hristova · il y a
j'accorde tous mes votes à votre pile de buvards qui m'ont beaucoup impressionnée. Puis je trouve le portrait de Colin très bien esquissé et très émouvant.
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Jipe · il y a
Merci Elena, le texte est long et pourtant Colin n'a pas tout dit.
J'étais ces derniers temps un peu débordé mais je vais aller visiter d'autres univers pour y débusquer j'espère quelques rayons de soleil.

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Delphine Darteuil · il y a
Evidemment, je ne pouvais que vivre à travers tes mots, un ressenti de la "triste réalité "..... ,ta sensibilité, ta lucidité me touchent droit au coeur.Demain est un autre jour.....ou pas!
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Blin · il y a
Une vraie belle découverte. Un regard dans le rétroviseur qui nous met un peu de limonade dans les yeux. L'écriture est juste, subtile, magnifiquement domptée. Bien à vous
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Jipe · il y a
De la limonade dans les yeux... j'aurais aimer la placer. Merci beaucoup d'avoir pris du temps pour découvrir les buvards.
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Fred Panassac · il y a
Une belle histoire qui fait revivre les émois d’une jeunesse sensuelle, aux accents musicaux des Beatles et de leur Lucy, venant hanter le vieillard frappé d’amertume et de dégoût de soi. D’une écriture vivante et précise, qui ne masque pas la réalité. Pas un instant d’ennui d’un bout à l’autre de ce long texte. Je vous accorde toutes mes voix avec plaisir.
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Jipe · il y a
Je suis aller lire du côté de chez vous ... votre commentaire sur mon texte me touche doublement.
Merci et à très bientôt

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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Jipe. Votre visite me touche également. Moi qui ai du mal à obtenir des lectures car je suis contre le racolage, je vois que parfois des auteurs viennent me lire sans sollicitation, c'est rare et c'est d'autant plus gratifiant, merci beaucoup d'avoir apprécié mon ttc "Une bonne descente" qui est... "descendu" de plus de cinquante voix en une seule journée...
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Jipe · il y a
Comme vous je ne sollicite pas. La longueur du texte n'incite pas non plus à s'attarder mais j'aime la difficulté.
Même à minima ce site permet au moins de partager. Bonne chance pour la suite.

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Fred Panassac · il y a
Oui je vois en effet que vous êtes un spécialiste du "long" ce qui est courageux sur un site où, moins on en écrit, plus on est lu et "voté" (cf les haïkus, sourire). Continuez car cela vous convient.
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