Les boutons de la vieille dame

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Et si écrire était comme partager des histoires, tous assis autour d'un feu, la nuit, au milieu de nulle part, sans s'être déjà rencontrés, et peut être jamais se revoi  [+]

C’est l’heure de la toilette, ce matin, à “La résidence du clos fleuri” et comme chaque matin, la soignante fait sa tournée. Elle toque à la porte d’une des chambres du rez-de chaussée puis entre :
- Bonjour Mathilde, vous avez bien dormi ? demande-t-elle comme à chaque fois, dynamique et souriante.
- Ma foi...répond la pensionnaire, une dame de quatre-vingt-cinq ans avec l’expression d’être “ailleurs” dans le regard.
- Si vous avez toujours du mal à trouver le sommeil, il faudra en parler au médecin tout à l’heure !
- Je ne vais pas l’ennuyer avec ça, répond la pensionnaire en défaisant sa chemise. Le médecin ! Tant qu’elle le pourra, elle se gardera bien de se plaindre de ses insomnies car le médecin ne manquera pas de prescrire des médicaments supplémentaires, alors que chaque jour, il lui faut ingurgiter toutes sortes de saloperies, bleues jaunes, blanches ou rosâtres. Elle a des “médocs” pour limiter les effets indésirables d’autres “médocs”, des médocs qui ne vont pas et qu’il faut remplacer ensuite par d’autres poisons...le sommeil finira bien par revenir sans prescription d’une autre composition chimique. Du reste, Mathilde fait ce constat qu’elle dormait bien mieux lorsqu’elle n’avait pas toute cette pharmacie à avaler !
Le gant qui frictionne son corps fatigué lui fait du bien et la jeune femme s’applique dans sa gestuelle à faire de cette toilette un moment de détente. Les articulations sont devenues sensibles, la souplesse d’avant est partie; impossible de se laver seule maintenant pour Mathilde qui dit parfois d’elle: “la bagnole est bonne pour la casse !”
Les deux femmes se connaissent depuis peu mais s’entendent bien et le moment de la toilette est un moment d’échanges trop bref dans ces journées parfois trop longues. Mathilde envie les bras lisses et fermes, les mains souples aux articulations encore bien formées qui prennent soin d’elle. Il y a soixante cinq ans, à ses début à l’Assistance Publique comme aide-soignante, elle avait les mêmes bras, les mêmes mains, le même entrain que cette jeune femme. Cela, c’était hier et hier, tout allait très bien !
Cet après-midi, elle rencontrera son amie pour une partie de cartes dans la salle commune mais en attendant, la télé ne propose rien qui l’intéresse et les mots fléchés du magazine de jeux sont presque tous faits...
Lorsque la soignante s’en va, Mathilde rêvasse un instant puis se dirige lentement vers sa penderie où des vestes et manteaux sont encore enveloppés dans leur housse. Les sorties ont été nettement plus rares ces derniers temps et la voiture qui prend la poussière sur le parking de la résidence lui devient étrangère à force de ne plus l’utiliser.
Lorsqu’elle a pris le volant la dernière fois pour aller battre la campagne, retrouver des endroits qui avaient marqué son parcours de “provinciale”, cela a été pour pour se sentir presque exclue des lieux qu’elle connaissait pourtant depuis longtemps. Partout où elle est allée, elle a constaté ces mutations, ces bouleversements dans l’occupation de l’espace et du temps: Partout , toujours plus de maisons neuves, de démolitions de bâtiments, d’ aménagements urbains jusque dans les petits coins perdus, toujours plus d’enseignes géantes, écrasantes, à la sortie des villes...toujours plus de jeunes solitaires, presque muets, l’attention rivée en continu sur leurs portables! Elle a senti qu’elle n’avait plus sa place comme avant dans ce petit monde.
Mathilde se sent plus à l’aise dans l’autre temps, cet espace d’avant. Mais ce monde-là disparaît inexorablement à force de se transformer, comme les nuages dans le ciel au gré de la poussée des vents. Depuis longtemps elle a décroché. Elle n’a pas souhaité se mettre à l’informatique, ni même opter pour le téléphone portable. Un fixe suffit bien !
Mathilde remarque encore des chaussures qu’elle ne porte plus et sur une étagère, une petite boite à confiseries qui contient quelques photos et des boutons. Elle la prend, repart lentement avec vers l’unique table du lieu. Elle s’assied , ouvre la boîte, ferme les yeux, écarte les photos et prend au hasard un bouton qu’elle dépose sur la table, puis un deuxième, un troisième...cherche le quatrième. Elle retourne alors la petite boite et verse le contenu sur la table. Personne ne sait, n’a seulement compris, à commencer par cette dinde de cheffe soignante qui l’a surprise en larmes, il y a quelques temps, devant ces quatre boutons posés sur cette table. Caustique, elle a alors demandé à Mathilde si c’était le fil et le dé manquants pour les coudre qui la faisaient pleurer. Sans répondre, la vieille dame a toisé durement l’intruse et lui a enjoint de quitter la pièce d’un geste de la main sans équivoque. Lui faut-il encore, à quatre-vingt-cinq ans rendre des comptes a une responsable de service aux propos décalés?
Depuis longtemps, ces boutons représentent beaucoup de choses pour Mathilde. Ils sont sans valeur marchande mais uniques dans leur signification. Ils sont témoins des parties de cache-cache et des égratignures aux genoux, des parfums de confiture de fraise et de plats complètement ratés qui font rire toute la famille, des promenades en vélo avec les parents, des chamailleries avec ses deux frères... Ces boutons, ces photos, l’ont souvent aidée à réfléchir sur le sens de certaines choses de la vie. Et ces choses ne regardent qu’elle, non pas le personnel de la maison de retraite qui parfois fait irruption dans la chambre sans vraiment toquer à la porte, trouble l’intimité du lieu, le recueillement... cette dinde en blouse blanche, par exemple !

C’est une chance d’avoir pu récupérer ce trésor discret et une autre, que d’avoir pu le conserver jusqu’ici. Mathilde a neuf ans lorsqu’on lui remet, à sa demande, ces quatre boutons et quelques photos retrouvés dans une boite de confiseries... Plus tard, elle fait ce parallèle entre sa situation, cette boite aux motifs presque effacés et le jouet, la poupée d’un enfant de son âge, qui n’a rien de plus précieux et de facile à emporter pour continuer sa route seul en laissant tout le reste derrière lui, peu importe l’époque, l’endroit...le drame qu’il traverse. Cela conditionne son parcours. Devenue adulte, mais traumatisée par ce qu’elle a vécu, Mathilde ne fonde pas de famille et choisit de soigner les enfants malades.
Ces photos, ces boutons récupérés, sont le seul lien avec sa vie “d’avant”. L’après commence avec cet incendie qui ravage la maison familiale, brûle ses occupants à l’exception d’une gamine de neuf ans.

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Mireille Bosq · il y a
Une façon de parler du grand âge en revenant plutôt sur les moments où il ne privait pas encore la personne âgée de ses souvenirs. ici, ils sont douloureux.
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Gari Gari · il y a
Bonsoir Mireille et merci de m'avoir consacré de votre attention pour me lire. Je suis nouveau sur Shortédition et vous êtes mon premier contact. Demain, je vais regarder ce que vous faites et partager mon avis si vous le voulez bien.
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Mireille Bosq · il y a
Je suis très heureuse de ce que vous me dites. Merci et bienvenue.