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Les Bouchouks

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Ce soir-là, dans la grande maison silencieuse la famille Bouchouks dînait de bon appétit. Blandinou la maman avait en effet préparé un délicieux repas. Le père Bouchouks essuya sa moustache et se tourna vers son fils Petite mine.
-Nous avons vraiment trouvé ici un excellent abri, dit-il. Alors nous y resterons longtemps. Léonie la souris ne reviendra pas de sitôt. Alors son refuge est à nous. Au moins nous sommes plus utiles qu’elle. Lorsque la propriétaire dormait tandis que le feu brûlait trop fort dans la cheminée, nous seuls avons éteint les étincelles qui attaquaient le tapis. Elle ne le saura jamais et ne nous récompensera donc pas mais qu’importe. L’essentiel est que chez nous la température soit agréable et tiède.
-Bien sûr, papa. Mais s’il y faisait froid ?
-Alors nous devrions partIr mon garçon. Les humains déménagent parfois et quand ils laissent les lieux inoccupés pendant des mois nous devons chercher un autre gîte. La dernière fois tu ne peux pas t’en souvenir. Tu étais trop petit et ta sœur aussi. Heureusement la propriétaire semble apprécier son intérieur et ne devrait pas avoir envie de bouger.
-Ignore-t-elle vraiment notre présence ? Demanda Belle main, la sœur de Petite mine.
-Evidemment puisque nous sommes invisibles. Ensuite grâce à notre petite taille et à notre minceur, nous pouvons nous faufiler dans bien des pièces fermées à clef. Toutefois nous devons nous méfier d’une chose, la terreur de tous les Bouchouks : l’aspirateur ! Je vous le répète souvent, mais je recommence à chaque occasion car c’est très important. Dans les temps plus anciens c’était bien mieux : Gilda la domestique chantait de bon cœur quand elle balayait et nous l’entendions de loin.

C’était agréable. Mais maintenant qu’elle a reçu cet engin infernal, tout a changé. Quand il passe devant notre cachette, le vacarme est si fort que tout se met à vibrer.
Petite mine avait une question à poser. Il leva son index.
-Et au village ? Toutes les maisons abritent des Bouchouks . Ont-ils peur aussi des aspirateurs ?
-Oui, c’est partout pareil à cause de ces maudits appareils. Nous allons bientôt en parler encore car une grande réunion est prévue. Comme chaque année les Bouchouks vont élire le chef de la communauté et cette fois ce sera moi.
-Peuh, ils ne veulent pas de toi, déclara maman Bouchouks. Tu es vraiment têtu. Tu sais bien qu’ils ont repoussé ta candidature à de nombreuses reprises.
Papa Bouchouks devint tout rouge.
-Tu n’y comprends rien, grogna-t-il. Mon grand rival Bobo Bouchouks a gagné mais c’est un incapable. On a construit plusieurs pavillons dans les parages et donc de nouveaux Bouchouks sont arrivés. Je leur parlerai, moi. C’est mon tour de commander. Je suis fatigué des belles promesses de notre dirigeant . C’est promis, Blandinou. J’y arriverai.
Maman Bouchouks soupira en secouant la tête mais ne répliqua rien.
-Demain matin pourrai-je me promener jusqu’à la cuisine ? Demanda Petite mine. La propriétaire a des invités qui d’habitude laissent après leur déjeuner de délicieuses miettes de biscottes souvent garnies de confiture. Et même de miel ! Comme nous sommes serviables nous mangeons ces restes. Personne ne s’en doute. Et nous épargnons du travail à Gilda.
-Tu as ma permission, dit papa. Mais à condition que tu obéisses à ta sœur. Elle est bien plus sage que toi. De plus tu es étourdi. N’est-ce pas, la maman ?
-Tu as raison. Soyez prudents les enfants. Ces derniers jours le panier où dort Momo le chat a été transporté devant l’entrée de la cuisine. Et je me méfie de ce lascar.
Belle main parut étonnée.
-Mais puisqu’il ne peut pas nous voir ?
-Oh, je crois qu’il nous flaire cependant. Il est très rusé. Quand il sommeille sur son coussin, ses moustaches remuent de temps en temps. Et quand les poils de ses oreilles se redressent, il ouvre un œil très vite. Gare si l’on passe devant lui ! Il envoie sa patte immédiatement et elle est garnie de fortes griffes. Sa maîtresse croit qu’il joue, la pauvrette.
-Est-ce à cause de lui que Léonie a abandonné son gîte ?
-Oui ma fille. Elle avait bien trop peur de cet animal de malheur. Avant , le vieux Patouf ne pensait qu’à se reposer dès sa pâtée avalée. Il ne pouvait plus courir après les souris depuis longtemps. Alors Léonie en a profité. Seulement elle était devenue imprudente. Elle sortait même en plein jour. Et quand la patronne l’a vue elle a crié si fort que Léonie en a été effrayée la première. Donc les enfants, attention ! Mais à présent, il se fait tard. Au dodo !
Et bientôt tous les quatre allèrent s’allonger sur leurs douillets lits de plumes.
***
Le lendemain Petite mine et Belle main se risquèrent dans le long couloir qui conduisait à la cuisine.
Bien vite, Belle main s’énerva car son frère marchait trop lentement.
-Ne traîne pas, tu es encore en train de rêver. Et ne t’attarde pas devant cette chambre. Gilda y dort souvent et je viens d’entendre des craquements suspects.
-Ne t’inquiète pas, peureuse. Je suis bien réveillé et je te rattrape quand je veux !
Soudain un bruit assourdissant éclata derrière une porte qui s’ouvrit avec fracas.
-Attention, hurla Belle main... L’aspirateur ! Cours ! Mais en se retournant, elle constata qu’il n’y avait plus personne.
L’aspirateur avait avalé Petite mine !
A présent le souffle était si fort que Belle main s’accrocha à la tête d’un clou afin de n’être pas entraînée elle aussi. Heureusement Gilda dirigea l’appareil d’un autre côté. Belle main se hâta donc de rejoindre ses parents qui finissaient de déjeuner et leur apprit la nouvelle.
-Ah, pourquoi mon fils est-il si bête ? S’écria papa Bouchouks en se levant de table avec colère. Nous devons tous craindre l’aspirateur. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre ! Je sens que je vais sévir.
-Calme-toi, répondit maman Bouchouks. Préoccupons-nous plutôt de délivrer d’urgence notre fils. Allons-y dès que Gilda aura fini son travail. Heureusement, depuis qu’on lui a fourni cette machine le ménage est vite terminé.
***
Un moment après, le trio sortit de son abri et s’avança prudemment jusqu’à une porte close.
Ce cabanon est très bien fermé, constata papa Bouchouks. Impossible de se glisser à l’intérieur. Même nous ! Donc, poussons tous ensemble... Un ! Deux ! Trois ! Oh hisse ! Oh hisse !
Après bien des efforts, ils entrèrent enfin dans un réduit obscur. L’aspirateur était posé dans un coin.
-Il est encore chaud, dit Belle main. Il est inoffensif maintenant. Mais que cet engin est laid !
-Chuuuttttt....Tais-toi, commanda maman Bouchouks. Ecoute...


Un instant après, ils entendirent un faible bruit.
-Hihihihiiiii... C’était Petite mine qui sanglotait !
-Nous ne pourrons pas l’extraire de ce piège diabolique, dit papa Bouchouks. Il nous faut l’aide de la fée Cosinette. Elle est serviable et généreuse. Qu’en penses-tu, Blandinou ?
-D’accord avec toi. Mais reconnaîtras –tu le chemin ?
-Naturellement ! Je suis sûr de moi. Voudrais-tu me vexer ?
***
Peu après, trois silhouettes se glissèrent hors de la maison.
-Boouuuuhhhhhhh ! Qu’il fait froid, dit Belle main.
Aussitôt on entendit à nouveau :
-Booouuuuuhhhhhhhhhhhh !
Belle main frissonna.
-Maman j’ai peur ! Qui crie ainsi ? Un fantôme ? Ou des loups ?
-Mais non, froussarde. C’est seulement l’écho.
-Quelle épaisseur de neige ! Heureusement, nous ne sommes pas lourds, sinon on s’enfoncerait complètement. Par chance, avec ce beau ciel dégagé, les étoiles sont très visibles.
-Même dans le brouillard je m’y retrouverais. L’orientation est un art, répondit papa Bouchouks.
Le vent soufflait fort et envoyait des flocons en plein visage. On ajusta bonnets et écharpes avant de continuer la route en silence. Après un long moment, ils découvrirent au détour d’une colline surmontée de rochers noirs les branches fourchues d’un arbre mort. Les branches ployaient sous le poids d’une nuée de corbeaux. L’un d’eux s’envola en croassant horriblement.
-Où nous as-tu conduit, imprudent ! Gémit maman Bouchouks. Droit sur le repaire de Gorgona la sorcière ! Une fois de plus tu t’es perdu. Et tu veux être le chef des Bouchouks ! Tu ne seras jamais élu, pas de doute.
- Cette petite erreur,c’est par ta faute. Tu bavardes sans arrêt, alors je suis distrait.
Devant eux se dressait une hutte en bois sombre. Une grande cheminée fumait. Soudain une lumière à la fenêtre dévoila une femme très maigre et aux cheveux blancs.
-Vite, cachons-nous derrière ce rocher, ordonna maman Bouchouks. Cette créature est méchante et rusée. Son sac est plein de tours et de sortilèges. Ce grand corbeau qui tournoie au-dessus de nous signale notre présence. C’est Koolikou le chef des gardes. Il ne lui reste qu’un œil, mais il voit tout ! Dépêchons-nous de fuir cet endroit.

Le trio reprit son voyage et arriva enfin aux abords d’un haut sapin.
-Cet arbre est vraiment immense ! s’exclama Belle main. Un jour il atteindra peut-être le ciel.
-N’exagère pas, ronchonna papa Bouchouks. Mais nous touchons au but. C’est là qu’habite la fée Cosinette, au pied de cet énorme tronc. Heureusement est n’est pas absente. Les rideaux ont bougé.
Et papa Bouchouks alla tambouriner à une porte qui ne tarda pas à s’ouvrir. La fée apparut aussitôt sur le seuil. Ses grands yeux bleus bougeaient très vite en examinant les visiteurs. Les nattes blondes dépassant de son chapeau pointu arrivaient à ses genoux. Sa robe était si brillante qu’on devait l’apercevoir de très loin.
-Le papa Bouchouks s’expliqua et la fée promit immédiatement son aide :
-Donnez-moi juste le temps d’enfiler ma grosse pelisse rembourrée car avec cette température glaciale et la brume qui s’est levée la promenade risque d’être pénible.
-Il suffit de suivre nos traces, dit Belle main.
-La fée n’a pas besoin de tes conseils, répliqua papa Bouchouks. Elle saura se repérer facilement. Et d’ailleurs je suis là, moi.
***
Après un trajet difficile sous les rafales du vent tourbillonnant, ils atteignirent avec plaisir la maison endormie.
-Marchons sur la pointe des pieds, chuchota papa Bouchouks. Momo a le sommeil léger. S’il miaule, il va réveiller sa maîtresse. Elle n’y comprendra rien et va le gronder. Lui sera furieux et voudra se venger.
Bientôt ils entrèrent à nouveau dans le cabanon silencieux.
Dans sa prison pleine de poussière, Petite mine pleurnichait toujours.
-Au secours, ne m’abandonnez pas !
La fée sortit d’un étui argenté une longue baguette dont elle pointa l’extrémité luisante vers l’aspirateur. Puis elle murmura quelques mots. Belle main dressa l’oreille et essaya d’écouter, mais elle ne comprit rien du tout.
-Ah, que de soucis ! S’écria la fée avec contrariété. La baguette miraculeuse est déréglée. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs car elle a beaucoup travaillé. Cette année le père Noel avait un peu trop grossi et j’ai dû le secourir plusieurs fois car il se coinçait facilement dans les cheminées. Il ne faut pas abuser du chocolat !
La fée recula de deux pas et s’écria :
-Mais courage, mon garçon !
Petit mine avait entendu. Effrayé, il se mit à pleurer plus fort.
-Rassure-toi, je vais te tirer de là. Sinon je ne serais pas une fée ! Vite, le chiffon miraculeux!

Et elle sortit un carré de tissu doré d’un petit sac puis en frotta le bout de la baguette qui tremblota. Ensuite elle recommença a prononcer une phrase incompréhensible et il y eut un éclair suivi d’un épais nuage qui se dissipa en une seconde. Belle main ferma les yeux et les rouvrit. Elle avait eu l’impression que les murs avaient ondulé et changé de couleur avant de reprendre leur aspect normal.
Petite mine était là, tout étonné. Il se précipita dans les bras de sa maman. A présent, il riait.
-Premièrement pense à remercier Cosinette, dit papa Bouchouks. Après j’aurai à te parler sérieusement.
Petite mine allait répondre mais il commença à éternuer très fort. Il crut étouffer. Impossible de discuter, pensa-t-il.
-Tu as avalé trop de saletés là-dedans, constata maman Bouchouks. Maintenant tu suivras mieux les conseils de tes parents ! Mais pour cette nuit tu es suffisamment puni.
Bientôt tous dégustèrent un bol de bouillon préparé par maman Bouchouks. Dehors il neigeait davantage, mais il était temps pour la fée Cosinette de prendre congé. Et elle repartit d’une allure si rapide qu’en quelques secondes elle disparut.
-Elle va bien plus vite sans nous, dit maman Bouchouks. Mais après cette dure journée,il faut dormir à présent.
En effet toute la famille était fatiguée et chacun se coucha avec satisfaction. Petite mine s’endormit le premier et il rêva bientôt de nouvelles aventures, mais cette fois plus agréables !
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