Les bleus

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Je suis partie prenante et en même temps observatrice du monde dans lequel je vis. Ce sont tous les petits instants communs de la vie quotidienne personnelle et professionnelle qui me servent de  [+]

Bleus

Mes yeux ont envie de se fermer...Je sens le délicieux moment de l’endormissement arriver ; ce moment où l’on perd progressivement pied avec la réalité ; ce moment, véritable promesse voluptueuse de calme et de repos pour un corps sans cesse en mouvement ...
STOP !!!! Là, maintenant, tout de suite sortir à cette aire d’autoroute pour éviter de m’endormir, pour éviter l’accident.
Je sors de ma voiture, l’air froid me fait du bien et me réveille.
Ne pas me leurrer, faire une vraie pause de plusieurs minutes.
J’ai connu des endroits plus accueillants pour se reposer et pour penser, mais je m’en contenterai.

Une cafétéria – banale, classique, utile et fonctionnelle.
Un plat du jour qui sent bon et qui, pour une fois, ne baigne pas dans une sauce transparente...
Une salade de fruits frais – si, si de vrais fruits frais.
Devant moi à la caisse, une femme, la quarantaine, de grands yeux verts et des cheveux ondulés blond vénitien – la peau claire presque translucide ; je remarque ses poignets qui tiennent le plateau : très fins, presque frêles et pourtant assurés. Un détail cependant accroche mon regard : ce geste, comme un tic, qu’elle a toutes les 30 secondes de bien couvrir ses poignets de son pull bleu marine ; comme si elle tenait à se réchauffer régulièrement ... à moins que ce soit pour veiller à les cacher.

Elle paie son repas et va s’asseoir contre la vitre, à une table un peu à l’écart – seule.
Je paie mon repas et tout en prenant une petite quantité de serviettes en papier (j’avais vu qu’elle n’en n’avait pas pris), je me dirige dans sa direction.
Pour ne pas la gêner, je m’installe à environ 2 mètres, contre la vitre moi aussi, en face d’elle.

Je suis intriguée ; quelque chose en elle m’aimante ; quelque chose de fragile et de fort à la fois. Tout en mangeant, je l’observe. Son regard est lointain, perdu, embrumé et triste. Ses gestes fluides et délicats sont par moment hachés de petits gestes saccadés.
Enfin elle plonge ses yeux dans les miens et nos regards se sont comme reconnus – presqu’immédiatement ses yeux se chargent de larmes trop lourdes et débordantes.
Elle cherche un paquet de mouchoirs dans son sac ; n’en trouve pas ; je me lève et lui propose les petites serviettes en papier ; elle les prend en esquissant un petit sourire.

La charge émotionnelle est trop lourde pour que les mots libèrent les âmes ; nous nous regardons avec intensité pendant peut-être une minute ; je viens de comprendre à l’instant – alors qu’elle essuyait délicatement ce flot de larmes sur ses joues, elle a laissé tomber ses défenses et dévoilé ses poignets, sans y prendre garde.

Leur couleur était bleue, bleu-nuit à moins qu’elle ait été noire par endroits...ses poignets étaient couverts d’hématomes. Je m’approche d’elle pour lui donner les mouchoirs, j’aperçois son cou ; sous ses cheveux des bleus...des bleus bien cachés du regard des autres, des bleus témoins d’une violence dont elle seule,toute seule, était la victime.

J’ai envie de la prendre dans mes bras et de la serrer très fort pour ne plus accepter cette violence. Mais j’ai peur de l’effrayer. Je sais qu’à ce moment précis mon regard est empli d’amour pour elle ; elle, sait que je sais.
Je lui propose de partager un thé ou un café puisque nous avons terminé notre repas toutes les deux ; une petite hésitation puis elle accepte d’un signe de tête. Je n’ai pas encore entendu le timbre de sa voix mais j’ai peur de l’écho de cette souffrance difficilement contenue et que je connais bien.

Je me lève et vais chercher les deux cafés ; les deux premières machines ne fonctionnent plus ; je suis contrainte d’aller au fond de la pièce vers la machine la plus éloignée.

J’ai mes deux cafés sur un petit plateau ; je me retourne pour rejoindre la table, devenue NOTRE table. Peu m’importe désormais le temps que je passerai dans cette cafétéria d’autoroute – l’essentiel est ailleurs.
---
Elle a disparu – elle est partie – plus rien d’elle si ce n’est une des serviettes en papier sur laquelle sont inscrits au stylo bleu, ces quelques mots :
« Je vais le quitter...
Je l’ai décidé à l’instant. Merci
Juliette »

Je la cherche encore du regard – je sais que je ne la verrai plus – ses larmes deviennent miennes comme pour mieux assécher son chagrin.
Elle aura ce courage de le quitter – elle vient de m’en faire la promesse.

Une rencontre comme la vie m’en réserve parfois...alors que mon trajet de retour de Compiègne à Lyon s’annonçait long et fatigant.

Je ne suis plus fatiguée, je n’ai plus envie de dormir, j’ai juste envie de vivre et de remercier qui vous voulez, de m’avoir donné l’envie et la force d’aller vers Juliette.


MT
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M. Iraje · il y a
Un texte pudique, tout en retenue, mais d'une efficacité poignante.
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Jean Calbrix · il y a
Un nouvelle qui suscite une grande émotion : la rencontre avec une personne battue par son mari et l'envie de la secourir. Cela ne se passe pas comme prévu mais un petit mot sur une serviette en papier laisse à penser que la rencontre n'a pas été vaine ! Bravo, Michka ! Je clique sur j'aime !
Si vous avez un peu de temps, Je vous invite à lire mon sonnet "Indian song" en finale été https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Bonne journée à vous !

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