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Les biscuits au beurre de cacahuètes

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Lucile Sempere

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Quand Marie sauta dans le bus, à bout de souffle, elle ne s'attendait certainement pas à ce que la journée lui réservait. Il y a eu d'abord le regard insistant du chauffeur là juste en dessous de son beau visage à peine maquillé, juste en vue plongeante direct sur le décolleté en rendant la monnaie.
Heureusement qu'Il n'est pas là.

Marie a appris à faire attention pourtant, pas trop de peau qui dépasse, pas de talons hauts, jamais de jupe, du maquillage? Juste ce qu'il faut pour ne rien remarquer. Mais cette fois en courant, elle n'a pas vraiment pensé à vérifier la tenue de son chemisier. Aujourd'hui, dans le bus il ne reste qu'une place assise, vers la porte du fond, juste à coté d'un homme dont Marie ne regarda pas le visage même à travers ses grandes lunettes de soleil. Elle n'aurait même pas du s'asseoir à côté de lui. Entre la course effrénée pour attraper le bus, les 20 minutes à faire pour arriver dans le centre au rythme des arrêts, trouver ce qu'Il lui avait demandé et repartir, dans le sens inverse, un peu de répit assise, elle osait pour une fois se l'octroyer.
Heureusement qu'Il n'est pas là.

Casque enfoncé dans les oreilles, un pianiste inconnu au bataillon à fond dans les tympans, elle attends le premier message qui devrait arriver rapidement.
Ding. Et bien, c'était du rapide. Comme toujours, il lui demandait de rentrer, vite. Le bus n'était pas encore arrivé à l'épicerie qui vendait sa bière, puis il faudrait aussi qu'elle fasse le chemin inverse. Il attendra, il n'aura pas le choix, peut-être Marie pourrait-elle lui prendre ses biscuits préférés en plus, juste au cas où elle arrive trop tard et que sa colère soit de nouveau là. Elle avait appris à force, comment calmer la colère qui grondait. Cela faisait partie de ses nombreux talents de petite ménagère parfaite et souriante - mais pas trop. L'homme à côté d'elle s'agite:

-Excusez moi? Je vais descendre au prochain.
-Moi aussi.

Ne pas le regarder. Ne rien laisser paraitre.
Heureusement qu'Il n'est pas là.

Après avoir pris deux packs d'une bière au nom imprononçable et des biscuits au beurre de cacahuètes, le retour pouvait commencer. Il fallait encore attendre le bus, pourvu qu'il soit à l'heure. En tout elle avait reçue déjà 3 messages, deux "rentre vite", un "magne toi", le quatrième arriva en même temps que le bus et mit la jeune femme dans une panique totale. "Je prends un bain, sois-là quand j'en sors." Et merde. Un bain, elle n'avait pas pensé à ça et rien n'était prêt. Le tapis de sol séchait dans la buanderie, est-ce qu'au moins elle avait pensé à refermer la fenêtre après avoir lavé?
"Putain tu fais chier il caille!"
Apparemment non. La soirée allait être longue. Alors elle profita des dernières minutes de tranquillité pour rêver à autre chose. Avait t'elle vraiment le choix? Qui d'autre voudrait d'elle de toute façon, c'était mieux qu'être seule à la rue. Elle avait vu dans un reportage, ce que les femmes sans abris subissaient. Souvent elle rêvait de s'enfuir, puis elle pensait à ces femmes seules qui dorment sur le bitume, avec pour seule compagnie le désespoir et les étoiles. Elle s'en sortait bien, il y avait même des jours où il l'emmenait diner. Le dernier repas datait c'est vrai, mais quand même, elle avait pu prendre du dessert! Marie rêvassait, quelques hommes dans le bus la reluquaient. Heureusement qu'Il n'est pas là.

La clef dans la serrure coince toujours un peu. Elle rentre sans bruit, sa musique assourdissante résonne au fond du couloir, dans la salle de bain close. Avant d'y aller, elle dépose les bières au frais, sort les biscuits sur une assiette en porcelaine - cadeau de mariage. Voilà, tout est parfait, peut être aura t'elle le droit d'en manger un ce soir? Pas maintenant, il pourrait les compter. La musique hurle toujours quand elle se dirige au fond du couloir plongé dans l'obscurité, elle a appris à tout faire sans allumer les lumières depuis quelques temps déjà.
Toc toc toc. Pas de réponse, il c'est probablement endormi. Que faire? Surtout pas le réveiller. C'est en se retournant pour aller à la cuisine qu'elle senti plus qu'elle ne vit, l'eau à ses pieds...

-Jacob!!! S'il te plait! Je suis désolée j'arrive un peu tard, ouvre moi!

Elle se défonça les mains à taper si fort sur la porte, mais la peur l'envahissait. Elle allait devoir éponger toute cette eau sous le feu de sa colère encore. La porte fermée de l'intérieur refusait de céder, alors en courant elle sortie dans le jardin, en espérant pouvoir lui faire signe par la fenêtre de la salle de bain. En équilibre sur plusieurs caisses elle atteignit la vitre et le vit. Au sol, baignant dans l'eau les yeux ouverts la fixant elle. Non, juste le vide.

-Oh mon dieu... Jacob.

Marie, quelques heures plus tard fut incapable de s'expliquer pourquoi elle est resté à le regarder plusieurs minutes, sans rien faire. Peut être que certaines choses ne doivent jamais être expliqués. Mais dans l'instant elle l'observait, inerte, nu comme un ver, baignant dans l'eau qui coulait encore. Elle allait être belle la facture se dit elle en retournant à l'intérieur, doucement cette fois, anesthésiée par un sentiment qu'elle ne saisissait pas encore.
Les biscuits étaient là sur la table basse, le match de foot commençait, la musique au fond hurlait.
Alors assise au fond du fauteuil, elle prit un biscuit et le dégustât en pleurant dans son silence intérieur. C'était le black-out complet en elle, et c'était agréable, d'être déconnectée de tout, de lui.
Alors c'était si simple? Le fil était rompu? Mon dieu mais qu'allait elle devenir? Et là voilà, la panique de retour, tapis au creux de son ventre à attendre son tour. Il était temps d'appeler, d'être une épouse paniquée, c'est bien à ça qu'elle ressemblait, le chemisier en vrac, les pieds trempés et le mascara qui en coulant révélait quelques bleus vieillissant sous sa peau translucide. Elle prit le téléphone et se décida alors:

-Bonjour, quel est votre urgence?
-Je crois que mon mari est mort.

En raccrochant, ses peurs les plus profondes prirent possession d'elle, et c'est une femme en larmes au bord de la crise d'hystérie que les pompiers trouvèrent.

-Madame, votre mari c'est brisé la nuque, il a probablement glissé en rentrant dans son bain. Je suis désolé. Vous avez quelqu'un chez qui aller? On peut appeler un proche pour vous?

Non, elle n'avait plus personne, qui voudrait bien lui parler après les avoir tous rejetés? Elle appela la seule personne qu'elle pouvait encore joindre, sa propre mère. Elles ne parlèrent pas de ces quelques mois de silence, de cette soirée où la mère de Marie l'avait suppliée de partir avec elle, de déposer plainte. Les mots durs utilisés pour la faire réagir ne furent jamais expliqués, mais cela n'avait plus d'importance. Elle était bien décidée à ne plus jamais laisser sa fille tomber si loin.
Après un deuil jugé acceptable par les proches qu'elle n'avait pas revu depuis son mariage. Certains refirent surface, pas cinquante mais c'était déjà beaucoup à gérer pour Marie. Pauline et Sophie étaient ses amies d'enfances, elle avait du rejeter leurs amitiés après que Jacob donna les premiers coups, un soir où elle était rentré trop tard de sa petite soirée entre filles, au cinéma. Et c'est quelques mois plus tard, qu'enfin libérée de ce carcan, après quelques séances d'une thérapie qui débutait seulement que Marie, assise sur les quais, accepta de répondre au sourire de l'inconnu qui lançait des miettes de biscuits au beurre de cacahuètes aux cygnes.

Heureusement, il n'est plus là.
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A. Nardop · il y a
Très beau texte émouvant, hélas toutes ces histoires ne finissent pas aussi bien.
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Lange Rostre · il y a
D'accord avec Jarrié , le lecteur ressent : le plaisir du soulagement, la libération des griffes d'un monstre...
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Elodie Fort · il y a
💚💚💚
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michel jarrié · il y a
Vous avez du ressentir, sinon du plaisir, du moins du soulagement en éliminant plume en main ( ce fut votre choix ) cet être infect. Plaisir et soulagement parfaitement
ressenti par le lecteur. Ouf ! Bravo.

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Lucile Sempere · il y a
Merci!
Du plaisir je ne sais pas, du soulagement sûrement!

Je dois vous dire que j’ai écrit ce texte en quelques minutes pendant une pause. Je ne savais pas du tout où mènerait ce bus qui emportait la jeune femme en écrivant la première ligne...

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Joëlle Brethes · il y a
Texte magnifique et dur pour montrer la vie d'une femme sous l'emprise d'un tyran domestique violent. Le tapis de bain heureusement "oublié"dans la buanderie a causé cette glissade fort opportunément, et le "pas de chance" (pour lui ;) l'a fait tomber là où il fallait pour le faire disparaître définitivement de la vie de cette pauvre Marie !
J'espère qu'elle profitera au mieux de sa liberté retrouvée et qu'elle ne tombera pas sur un autre enfoiré du même acabit !

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Lucile Sempere · il y a
Je suis ravie de voir que vous avez perçu ce détail du tapis et de la glissade qui en découle... je ne voulais pas en rajouter sur ce détail de peur d’en faire trop mais je n’étais pas sûr qu’on ferait le lien...

Merci à vous!

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RAC · il y a
Glaçant & plein d'espir à la fois, compliments !
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Sabrina Anirbas · il y a
J’en veux d’autres!
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Charieau · il y a
très beau
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Christelle Toledo Briche · il y a
Je t'encourage aussi à continuer c'est bouleversant de vérités... Bravo👏
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Judith Briche · il y a
Je t'encourage à continuer, c'est le 2eme que je lis et je suis toutes en émotions par les sujets que tu choisis, des réalités qui touchent le vécu de quelqu'un 😉
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