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Les bâtisseurs

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Emmanuel

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L’enfant venait de sortir ses Lego.


Son frère, qui s’ennuyait de son côté, avait passé sa tête brune dans l’embrasure de la porte :


— Tu joues à quoi ?


— Aux Lego.


Très intéressé, il était entré.


— Je peux jouer avec toi ?


L’enfant n’avait pas répondu.


Son frangin s’était assis face à lui. Il avait proposé :


— Si on construisait une voiture.


— Bof.


— On pourrait fabriquer une maison.


— Mouais.


— T’as pas d’idée, toi ?


L’enfant avait pris une brique rouge dans le creux de sa main. Il l’observait, la soupesait.


Puis il avait dit dans un élan joyeux :


— On va construire une ville. Une vraie.


Son frère s’était enquis :


— Ce sera une vraie ville ?


— Bien sûr qu’elle sera vraie ! Et belle ! Et immense ! Papa et maman pourront y vivre. Et les autres, tous les autres.


— Ils seront nombreux ?


— Sans doute. Je ne peux déjà plus les compter tellement il en arrive de partout. (Il fit comme s’il regardait quelque chose). Peut-être des milliards.


— Oh !


L’enfant avait posé la brique rouge qu’il tenait dans la main.


— On va commencer. Mais je te préviens, ce n’est pas pour de faux, ce jeu de la ville. On est des bâtisseurs. On ira jusqu’au bout.


Son frère n’en doutait pas une seconde : ils étaient des bâtisseurs, des vrais.


Et l’enfant avait souri, d’un sourire qui n’était destiné à personne.


Ils allaient prendre plaisir à jouer à un jeu qui n’en était pas un.


Déjà, ils avaient empilé plusieurs cubes.


— On va poser cette tour ici.


— Ce serait mieux ici.


— D’accord.


L’enfant avait froncé les sourcils.


— Il faut que tout soit parfait. Car après, on y vivra.


Son frère avait proposé :


— J’aimerais qu’elle soit près de la mer.


— Pourquoi ?


— Parce que j’aime les villes qui sont près de la mer. Ça sent bon. Et l’on est toujours en vacances dans ces villes-là.


— Je l’avais imaginé dans le désert.


— J’y avais pas pensé, mais c’est chouette comme idée, le désert, c’est très grand.


—Il faudra marcher longtemps pour la trouver. Elle se dressera très haut ma ville.


— Jusqu’au ciel ?


— Plus haut ! Jusqu’à la maison du bon Dieu !


Son frère s’était mis à rire.


— J’imagine la tête qu’il fera, le bon Dieu, quand il verra le sommet de la tour pointer dans son paradis.


L’enfant s’était mis à rire aussi.


C’était bon de partager ce jeu avec son petit frère. D’ordinaire, ils se disputaient toujours, mais ce matin, c’était autre chose, l’envie de s’offrir une complicité fraternelle et tendre. Ils étaient heureux.


— Le bon Dieu verra que nous avons bien travaillé et il fera de nous des immortels.


Son frère était soudain redevenu sérieux :


— Est-ce que c’est forcément l’aîné qui doit devenir chef ?


L’enfant avait répondu sur le ton de l’évidence :


— Bah ouais. Je serais le chef. Mais toi, tu seras mon successeur.


— Ça non, je préfère rester ton frère.


— Bon d’accord, tu resteras mon frère.


Ils avaient échangé un sourire complice.


Et l’enfant avait demandé :


— Promets-moi que lorsqu’on sera grand, on sera toujours des frères pour la vie.


— Je promets.


— Moi aussi, je promets.


***


Le mur de la façade de l’immeuble venait d’éclater. Et une famille entière avait été soufflée par la déflagration.


— On a mis dans le mille. Putain d’ta race !


De la fumée noire et épaisse s’élevait au-dessus de l’immeuble. La détonation avait fait un bruit d’enfer. Un petit garçon se tenait accroupi, les mains serrées contre ses oreilles.


— Vite, on doit remettre ça. On va tous les baisers !


Le petit garçon tremblait de tout son corps. Il n’osait pas se relever. Son cœur battait, battait comme après une course folle. Son cœur battait.


Puis, il ne battit plus.


— On les a eus une nouvelle fois ! On est les plus forts !


Des murs entiers de la ville s’affaissaient. Des enfants pleuraient. Des femmes criaient. A cet instant, un vieillard leva les yeux en direction du ciel et demanda à Dieu d’arrêter ça. Mais la pluie de bombes continuait à s’abattre sur la ville.


***


Les deux enfants avaient multiplié les tours qu’ils avaient placées autour d’eux. Certaines étaient construites selon une seule couleur, mais d’autres étaient multicolores.


L’enfant avait expliqué :


— Moi, j’habiterai dans celle-là. On va dire qu’elle est en verre. Et que c’est la plus haute tour du monde que l’on n’ait jamais construite.


Son frère demanda en montrant l’une des tours :


— Dis, est-ce que moi, je pourrais habiter dans celle-ci ?


L’enfant avait eu un haussement d’épaule :


— Si elle te plait, je ne dis pas non.


— Elle n’est pas très haute, mais elle est belle, avec toutes ses faces multicolores. Et puis, elle est juste à côté de la tienne.


L’enfant avait regardé son frangin, le cœur au bord des yeux. Il lui avait souri.


— Oui. Il faut qu’on reste très près l’un de l’autre. (Il avait dit d’une voix grave.)Tu es mon petit frère.


Le frère tenta un clin d’œil maladroit qui ressemblait à une grimace. Cela fit rire l’enfant.


— On se séparera jamais, dis ?


— Bien sûr.


Il s’était interrompu un instant, puis il avait repris :


— C’est pour cela que l’on doit construire notre ville, comme ça personne ne pourra jamais nous séparer.


Il prit une plaque de Lego.


L’enfant déclara :


— On va construire une Mairie. C’est important pour gérer notre ville.


Son frère avait proposé :


— Et une école ?


— Non. Pas d’école. C’est mieux la liberté.


Le frère s’était renfrogné :


— Peut-être, oui. Mais moi, j’aime l’école.


Il avait argumenté avec enthousiasme, comme s’il cherchait à vendre quelque chose :


— Pour s’y faire des amis. Et rire. Et jouer au foot. (Il avait ajouté à voix basse.) Et parfois apprendre aussi des choses.


— J’aime mieux la liberté.


— Allez, s’il te plait, construisons une école, une toute petite école. Elle aura beaucoup de fenêtres. Et pleins de jeux dans la cour. Et les maitresses seront très douces et très jolies.


L’enfant avait hésité :


— Ce n’était pas dans mes projets. Mais je vais y réfléchir. C’est vrai qu’après on va grandir. On aura besoin de savoir des choses.


Son frère avait renchéri :


— Souviens-toi de ce que dit maman : « Celui qui ouvre une école, ferme une prison. » Tu veux quoi, une ville où courent les assassins ou une ville où l’on peut vivre libre ?


— La liberté. Bien sûr. (Il s’était interrompu, avait réfléchi un instant.) Bon d’accord, va pour une école, une toute petite école, mais à une seule condition.


— Laquelle ?


— Que si je veux dormir au matin ou bien jouer l’après-midi, je puisse le faire.


— Ok. Mon grand frère adoré.


Ils s’étaient regardés avec plaisir.


L’enfant, avec ses grands yeux gris comme un ciel d’orage ; le petit frère, avec ses cheveux en épi.


— Bon alors, on la construit cette école !


***


Une nouvelle explosion avait crevé le plafond.


Le sourire de Rachid lui découvrit les dents. Il semblait un fauve prêt à dévorer la terre entière. Il pensait : ils l’ont bien cherché tous ces salauds !


En face pourtant ce n’étaient qu’enfants, femmes, vieillards terrorisés.


Ils l’ont bien cherché tous ces salauds !


Le visage supplicié d’une femme tuée arracha un cri à son mari. Partout, des pleurs, des gémissements. Un enfant venait d’avoir la main arrachée ; celui-là ne criait pas ; sa douleur était au-delà du cri.


Rachid arma de nouveau le canon ; cette ville allait devenir un cimetière.


Il avait vu ses frères d’armes se faire tuer. Il avait une revanche à prendre. Dieu était de son côté. Il servait une cause juste. La cause des opprimés. Des perdants. Des sans-espoirs.


La bombe tomba sur un mur qui explosa, sans résistance.


— Dommage, dit Saïd, que d’ici on ne puisse pas les regarder crever ?


— C’est vrai, dit Rachid en crachant par terre, je le regrette aussi.


Rachid et Saïd prenait un plaisir immense à bombarder la ville. Pour eux, l’odeur du sang et des larmes étaient un ravissement. Ils avaient toujours été « les petits » de l’histoire, mais en prenant les armes, ils assouvissaient leur rêve de puissance. Ils étaient des hommes, des vrais, capables de ne ressentir aucune pitié ; ils avaient vaincu leur peur depuis qu’à leur tour, ils faisaient peur.


Rachid était un combattant acharné. Déjà plusieurs mois qu’il avait rejoint l’armée de l’EI. Plusieurs mois. Et combien de victoires ! Combien de morts !


Il orienta le canon vers l’ouest. La ville était devenue un amoncellement de pierres et de cadavres.


Rachid avait pensé à l’instant de tirer :


« Il devait le faire. Et il l’a fait. »


Dans son cœur, la certitude d’un combat légitime.


***


Les enfants avaient bien avancé. Le parterre de la chambre était désormais recouvert d’édifices colorés.


— On n’a pas construit de base militaire...


— C’est vrai. Mais dans ma ville, il n’y aura jamais, jamais de guerre.


— Pourtant, j’aurais bien aimé des pistes d’atterrissage et des mirages supersoniques... on aurait commandé une armée... j’aurais été un héros...


L’enfant avait regardé son frère avec une tendresse infinie.


— Les vrais héros sont ceux qui n’assassinent pas des innocents.

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Cédric Blaise · il y a
les batisseurs et les destructeurs . mon vote. touchant...
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Emmanuel · il y a
Merci pour votre petit message.
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SakimaRomane · il y a
Je suis bluffée.. C'est violent et tendre à la fois. Bravo Emmanuel.
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Emmanuel · il y a
Merci beaucoup.
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MissFree · il y a
Le parallèle est très intéressant et j'ai aussi cru un moment qu'il s'agissait des mêmes personnages enfants puis adultes. Une lecture très vivante avec un message très fort.
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Emmanuel · il y a
Merci pour votre lecture accompagnée par un message. C'est toujours encourageant.
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Myl · il y a
Parallèle très fort et très beau à la fois. C'est votre 2e texte que je lis et je vais continuer. Si vous avez un instant et que vous voulez bien m'aider en finale de mon texte : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ce-mot-la-2 ; merci !
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Joëlle Brethes · il y a
A culture et environnement différent, existence différente... C'est cruellement mais justement montré ici.
(Pendant un moment, après avoir lu le premier parallèle, j'ai pensé que les personnages étaient les mêmes à qques années d'écart, les doux bâtisseurs étant devenus de cruels démolisseurs...)

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Emmanuel · il y a
J'ai sincèrement hésité à faire cette construction. Mais l'inspiration m'a fait aller dans le sens de ce texte-ci. J'ai aussi hésité à faire se rejoindre les deux parallèles : les bâtisseurs étant détruits par les démolisseurs.
En fait, je manque encore de techniques littéraires. Je suis obligé de faire "simple". Un vrai grand écrivain aurait été plus hardi ! J'ai du me résigner, quant à moi, à poursuivre ma parallèle.
J'espère continuer à progresser. Les idées, qui me traversent, méritent encore un approfondissement de mon travail. Malgré mes lectures et ma maturité, je manque de pratiques et de technique.

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Sauvagere · il y a
Le contraste est fort. Mais comment faire comprendre à Rachid et Saïd que les vrais héros sont ceux qui ne tuent pas les innocents quand ils ont été eux-mêmes ou leurs proches victimes de la violence, ou quand ils ont été endoctrinés ?
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Emmanuel · il y a
Je ne vise pas à faire comprendre quelque chose à quelqu'un. Ce serait "sacrément" au-delà de mes compétences. Les hommes tuent et détruisent depuis qu'ils sont "hommes"; peu importe leurs raisons : bêtise, ignorance, jalousie, convoitise, cupidité, folie, racisme, revanche, désespoir, religiosité, idéologie... L'endoctriné accepte d'être endoctriné (je crois) : l'innocence n'est pas de ce côté-là de l'histoire. Pour ma part, ce texte était surtout l'occasion de proposer (sur un sujet grave et tragique) une narration originale : deux enfants bâtissent à l'abri de leur chambre, dans un monde occidental, tandis que deux autres, "adultes", détruisent avec passion une ville et ses habitants. N'est-ce pas notre monde actuel ? Hélas, si.
Nous ne pouvons pas échapper à l'absurdité de notre présence sur terre ( au sens de Camus) qui fait coexister l'absolue détresse de milliers de victimes de guerre en même temps que l’absolue décontraction de ceux qui n'ont pas à mourir aujourd'hui. Très franchement, j'espérais juste ne pas avoir à vivre "ça"!

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William Vadim · il y a
Très beau texte
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Emmanuel · il y a
Je suis content que ce texte vous plaise.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un parallèle entre le monde de l'enfance et l'autre, le vrai. C'est touchant et pathétique à la fois. Cela nous rappelle que, à n'en pas douter, ceux qui assassinent aujourd'hui ont, eux aussi, joué aux légos. Un très beau texte.
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Emmanuel · il y a
Pardon pour ma réponse tardive et merci pour votre commentaire.
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