Les bateaux ont-ils une âme ?

il y a
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J'aime écrire de courtes histoires, souvent vécues, parfois imaginaires. À travers l'écriture j'aime susciter des représentations mentales et peut-être parfois des émotions.

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Je travaillais au port, en cette fin d’après-midi d’été.
Vers 18 h, un vieux cargo rouillé que je connaissais depuis longtemps a largué les amarres.
Il s’est lentement détaché du quai, comme d’habitude. Mais une fois dans le bassin, il a donné trois énormes coups de sirène qui ont fait résonner le quartier. Les mouettes et les goélands se sont envolés en braillant.

Le vieux cargo a commencé à se diriger lentement vers la sortie du port. Alors il a redonné de la corne, trois coups longs, puis de nouveau trois coups longs, et puis encore...
Pourtant, il n’y avait aucun obstacle, aucun autre bateau manœuvrant...
On n’entend jamais ça quand un navire quitte le port. C’est même interdit.

Le sémaphore de sortie du port clignotait avec trois feux blancs superposés.
Oui, trois feux blancs... Ce signal n’a aucun sens dans le code maritime.

Le vieux cargo a longé la grande digue, en continuant à sonner...
Alors j’ai vu le bateau-pilote venir contre son bord, rejoint par le canot orange des Sauveteurs en Mer, et enfin par le bateau-pompe des marins-pompiers.

Et tous l’accompagnaient lentement...

Je le suivais du regard, lorsque soudain le bateau des pompiers a mis en marche ses motopompes, juste devant l’étrave du vieux cargo, le saluant d’un immense panache d’eau de mer.

Le vieux cargo a enfin dépassé le phare rouge de sortie du port. Encore quelques coups de corne, gigantesques... Encore... Et encoooore... Les collines renvoyaient l’écho...

Le vieux cargo saluait sa propre fin.
La fin de sa vie sur l’eau, cette eau salée dont il ruisselait à présent, arrosé par le bateau-pompe.
Cette eau salée qui l’avait porté, bercé, caressé... qui l’avait secoué, fouetté, torturé, rouillé pendant tant d’années.

C’est un docker qui terminait son service qui m’a renseigné : le vieux cargo partait pour son dernier voyage : le chantier de démolition.

C’était un soir de fin août. Il faisait très chaud. La mer était comme un lac.
J’ai eu comme un frisson.
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Les Histoires de RAC · il y a
Vous devriez envoyer le scénar à Pixar ♫ Il ont déjà fait Cars, Planes mais pas encore de Boats ♫
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Ray dit Kourgarou · il y a
J'en ai frissonné, sérieux.
Les bâtiments de 'ma' marine ont tous fini à la ferraille, triste fin.
Je suis sûr que les bâteaux ont une âme, une âme d'acier même, au vu des contraintes qu'ils ont à subir faut qu'elle soit solide...

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Parfois dans la rade de Lorient, je les vois ces bateaux tout rouillés d'avoir trop vécu, d'avoir été trop secoués, forçats des mers, presque ridés. Bravo pour ce texte !
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Christian Gilabert · il y a
Merci Pierre-Hervé. Oui, ces vieux cargos, ce sont des forçats des mers. Je garde votre expression.
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Gilles Pascual · il y a
Quelle ambiance ! Superbe ! Bravo Christian, j'ai adoré.
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Christian Gilabert · il y a
Merci Gilles. C'est du vécu, dans les moindres détails, émotion comprise.
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Gilles Pascual · il y a
J'ai partagé le frisson final :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je suis d'accord avec vous, certains objets ont quelque chose de magique et de fort J'ai ressenti cela avec une voiture et une moto que j'avais possédé pendant des années. ( Une R12 et une XJ..)
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Roll Sisyphus · il y a
Je ne sais si les cargos, sur leur fin, ont une grande âme.
Mais ces cargos qui animés, de leur dernier souffle de vie, se jettent sur les plages d'un autre continent pour se faire dépouiller ne me laisse pas sans émois.
Ce récit du salut à l'âme est accompagné par une larme salée qui sur ma joue vient s'échouer.
Merci pour ce coup d'émotion.

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Christian Gilabert · il y a
Merci Roll, vous venez de m'offrir le plus beau des commentaires à propos de cette mini-nouvelle qui est un moment vécu.
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Daisy Reuse · il y a
La fin d'un cargo après une longue vie de bons et loyaux services...

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