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Les autres

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Guillaume Amorin

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Le cocon s'anima d'un bruit inhabituel. Un halo de lumière violette se répandit dans l’eau glaciale. Le rayonnement se propagea en un rythme régulier, des suites de battements lumineux et sonores. Xio fut pris d'une brusque terreur face à cette chose et voulut revenir précipitamment à son cocon pour s'y protéger. Mais le seul endroit où il se sentait en sécurité s'obstinait à émettre des pulsations et à répandre ses puissantes phosphorescences dans ce recoin des abysses. La fine poussière du fond marin, les roches éparses dans le paysage morne, l’eau immobile et éternellement froide semblèrent transfigurées par cette propagation régulière. Xio se cacha derrière une roche et ne bougea pas. Dans un mélange de peur et de fascination, il contempla l’irradiation chaude tout autour. Cela lui rappela les battements d’un cœur, son cœur, mais d’une dimension gigantesque. Le sien cognait sous l’action de la peur et, à chaque palpitation, il en émanait une phosphorescence violette infiniment plus discrète et sombre. Son cocon battait de la même tonalité, à un rythme bien plus calme, puissant, d’une amplitude qu’il aurait été incapable d’imaginer.
Xio se hasarda à sortir de sa cachette et contempla la source éblouissante. Elle continuait à émettre à la même fréquence. Sa frayeur s’estompa quand il reconnut, dans ces immenses vagues de photons, quelque chose qui lui ressemblait. Il s’approcha et une mémoire s’éveilla en lui. Des pans entiers de connaissances se révélèrent graduellement. Avec une clarté jusqu’alors inconnue, son existence lui apparut dans ses moindres détails. Il se tourna et considéra son activité, les alignements d’alvéoles, façonnées sans relâche là où il trouvait une matière suffisamment malléable. Il les bâtissait les unes tout près des autres, à une distance raisonnable des sources incandescentes qui émergeaient des fractures terrestres et fournissaient la chaleur vitale. Chaque alvéole allait accueillir une vie en gestation, il le savait à présent, tout devenait clair. Il avait atteint l’âge où l’on devient ouvrier. Et sa fonction primordiale consistait à bâtir ces réceptacles de vie. Le temps de la gestation était clos. Il contempla à nouveau la source violette et sa mémoire s’étoffa jusqu’à retrouver les formes de son passé.
Le cocon ; grande sphère scindée en deux qui lui offre protection et lui permet de sortir pour explorer son milieu. Et lui, matière informe au départ, s’était imprégné du milieu aquatique dans lequel son voyage l’avait mené. Sa première quête avait été celle de la chaleur. La source chaude, brûlante non loin, l’avait sauvé. Elle lui avait permis ses premiers mouvements et ses premières explorations. Si le cocon était tombé un peu plus loin dans le grand vide froid, Xio n’aurait eu aucune chance de survie.
Masse informe, lors de ses premiers mouvements à l’extérieur, il s’était avancé vers les éruptions chaudes puis découvrit de multiples formes de vies qui les peuplent.
Antennes frétillantes, pattes solides, mouvements rapides, un crustacé eut la maladresse de s’approcher. Il fut sa première capture. Xio l’avait englobé de sa matière gélatineuse et en avait absorbé lentement, d’une part la matière nutritive, de l’autre les informations génétiques. La pâte flasque de son enveloppe avait alors commencé à muer en reproduisant les caractéristiques de sa proie : une première forme de cuirasse externe, des membres articulés pour une locomotion plus rapide et un cœur pour rendre le système autonome. Il n’avait pas jugé nécessaire de développer ces moignons oculaires qui ne présentaient plus aucune utilité dans le milieu présent. En échange, les capteurs de mouvements, de chaleur et de photons se multiplièrent. Ces trois premiers paramètres lui avaient parus indispensables pour se donner une chance de survie. Quand sa constitution se fortifia, le processus de mûrissement lui avait impérieusement commandé de bâtir des alvéoles.
Les crustacés n’utilisent pas d’alvéoles ; ni pour naître, ni pour vivre. Mais ceux qui vont venir en auront besoin. Des êtres dont il ignorait encore la forme mais qui lui ressemblaient. Il se tourna encore vers la source violette et comprit qu’elle émettait un appel. Elle appelait les autres.
Xio se souvint alors du temps où il était dans la sphère, son cocon. Il avait voyagé longtemps, extrêmement longtemps, dans un milieu qui n’était pas aquatique. Ce n’était pas un milieu. C’était rien. La sphère avait voyagé dans le rien pendant des cycles et des cycles ; une infinité de cycles. Xio comprit pour la première fois qu’il ne venait pas d’ici.
A peine se fut-il habitué à sa nouvelle vie dans un corps cuirassé qu’un poisson à la nage lente, frôlant le sol pour se mouvoir, fut sa proie suivante. Xio ramena sa prise sous la cuirasse où il avait conservé une part de sa nature première, informe et réceptive aux informations, au niveau de l’abdomen. Un nouveau flux d’informations fut absorbé puis généré. Des nageoires latérales et caudales apparurent. Xio avait allongé son corps pour affiner l’extrémité arrière et avait accepté de rendre cette zone plus vulnérable pour permettre le développement de la nageoire caudale. De plus, la présence de la carapace était plusieurs fois entrée en conflit avec le mouvement ondulant nécessaire pour activer le nouvel appendice de propulsion. Des aménagements avaient peu à peu engendré un système de boucliers capables de glisser les uns sur les autres.
Il avait aussi perçu les modes de reproduction de cette essence de poisson nouvellement intégrée : elle répandait la vie en éjectant de minuscules œufs. D’autres conservaient leur fœtus dans leur ventre. Mais aucun des deux n’utilisait d’alvéoles, dont la fonction lui demeurait confuse. Xio remarqua toutefois que les œufs éjectés avaient une forme sphérique comme son cocon.
Une clarté nouvelle le submergea. Il perçut clairement son évolution depuis l’aube de son existence. Il avait voyagé à une époque où le temps n’existait pas. Il avait été fragile matrice dans une sphère qui traversait les espaces sans vie, pendant des cycles et des cycles. Jusqu’à ce qu’un premier frémissement survienne. Sa trajectoire l’avait amené vers un système solaire. Le soupçon de vie dans son cocon en avait capté la chaleur et comprit que là se trouvait peut-être une chance. La sphère identifia une des planètes dont les photons lui indiquaient une bonne compatibilité, aligna la densité de sa masse interne sur celle-ci, rectifia la polarité de ses molécules de manière à être magnétiquement attirée par la planète de son choix, et sa trajectoire s’incurva vers la nouvelle destination. Le cocon avait eu à subir de terribles tremblements en entrant dans le manteau atmosphérique, et une chaleur intense s’était générée. Cette chaleur l’avait réveillé. Puis il y eut un choc. Le cocon avait frappé l’élément liquide et s’était enfoncé, lentement, dans son nouveau placenta. A mesure de la descente, le cocon s’était laissé pénétrer par ce nouveau milieu pour réguler la pression toujours plus importante ressentie par la paroi externe. Il se posa sur un sol régulier, dans un lieu où la chaleur n’existait pas, sauf à quelques rares endroits où se trouvaient des jets brûlants. La présence de cette chaleur frémissante, et la vie qui s’était développé tout autour au milieu de l’immense désert froid, était probablement ce qui l’avait sauvé.
Le cocon émettait de manière ininterrompue et Xio, pleinement conscient de son nouveau rôle, appliquait une nouvelle mutation à son corps, car la combinaison du crustacé et du poisson s’avérait incapable de bâtir convenablement les alvéoles. La période de l’adaptation aux formes environnantes était close, celle de la construction suivant les particularités morphologiques de son espèce, inscrites dans sa mémoire génétique, commençait. Les pattes multiplièrent les articulations aptes à amasser, façonner, et des glandes apparurent de l’intemporelle mémoire pour générer une salive épaisse en guise de liant.
Il comprit qu’en ayant été capable de s’adapter à son milieu et en revenant régulièrement dans son cocon, il lui avait insufflé l’information que le lieu était propice à un nouveau redéploiement de vie ; la leur. Le cocon, qui disposait encore d’un peu d’énergie, avait absorbé cette information. Et, à présent, comme ultime fonction, il émettait l’appel. Ceux qui, lancés dans la même direction que lui, capteront le signal, plongeront avec précision dans ce même lieu pour le rejoindre.
A présent, Xio savait précisément à quelle distance des sources de chaleur, sur quelle échelle et avec quel matériau il devait bâtir les alvéoles.
Il savait que sa fonction serait de les recevoir tous, de les installer dans les alvéoles et de s’assurer de leur survie.
Il œuvrait pour tous ceux dont le voyage, qui avait duré des cycles et des cycles, les mènerait dans ce nouveau monde compatible.
Il œuvrait pour que les survivants de cette odyssée bâtissent une première colonie à partir de laquelle redéployer la vie.
Il œuvrait pour les autres.
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