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Les associés de l'horloger

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Vyl Vortex

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FINALISTE
Sélection Jury

Déjà vingt-deux heures et pas une occasion ne s’était présentée. La grande première commençait à une heure du matin. Le temps semblait s’écouler plus vite à mesure que son rythme cardiaque s’accélérait. L’homme courrait à présent au hasard des rues, hagard. Les passants se retournaient sur son passage, il entendit même une remarque blessante à propos des ravages de la drogue. Pourtant, il était très élégant, portait beau le smoking et le seul élément étrange de sa vêture, une cape noire doublée de velours rouge, lui donnait un air plus noble encore.

— Toutes mes excuses, monsieur. Mon épouse n’osait pas vous aborder, mais il nous semble vous reconnaître.

L’importun était un homme laid au visage de gras bourgeois repus. Il lui faisait perdre un temps précieux. Il était détestable.

— N’êtes-vous pas Genaro d’Algasto, le fameux comédien ? Nous vous avions vu à la Comédie Française, dans le rôle du Faust. Vous étiez admirable, vraiment, on vous aurait cru réellement damné ! Gloria en frissonnait d’effroi, n’est-ce pas, très chère ?

Derrière le gêneur, une rombière pincée s’apprêtait à entrer dans la conversation avec un frétillement de joie snob. Genaro coupa court à cette tentative de fraternisation.

— Je n’ai pas le temps de te parler, bougre d’andouille. Remballe ton épouvantail à dentelle et lâche-moi les basques !

Sur ces mots indignes de lui, il se précipita à nouveau dans le dédale des ruelles du vieux Paris, sans un regard pour le couple interloqué. Après quelques dizaines de mètres, il repéra un bar glauque, éclairé d’une lumière mauve putassière ; il avait une chance de trouver là ce qu’il cherchait. Il franchit le seuil : au comptoir, deux punks draguaient d’une voix rauque une barmaid ravagée. Ça ne convenait pas !

Genaro repartit de plus belle, ses coûteuses Berlutti pataugeant sans précaution dans les caniveaux. Tout en courant, il se répétait sans s’en rendre compte le texte qu’il lui faudrait ce soir déclamer, celui d’Othello. Il tenait le rôle-titre. Dans les loges, ils devaient tous paniquer. Marcus, son metteur en scène, s’acharnait sûrement à appeler tous les lieux où il pouvait se trouver et sa doublure piaffait à la perspectived’accéder enfin à la lumière des projecteurs.

Mais il pouvait encore s’en tirer, arriver à temps et faire un triomphe, comme toujours. Il lui fallait juste obéir encore une fois à la tradition. Il se morigéna intérieurement. Il avait voulu braver l’héritage familial. Il s’était dit qu’il pourrait monter sur les planches sans auparavant sacrifier à la coutume ancestrale, au moins pour ce soir. Il s’était foutu dans un sacré merdier. Et tout autour de lui défilaient les magasins, les salons de thé, les brasseries, les clubs privés, autant d’endroits fréquentés qui ne convenaient pas à ses desseins.

Quand il s’engouffra dans la minuscule ruelle décrépite, il se pensait perdu. Son cœur bondit lorsqu’il vit l’enseigne rouillée de la crêperie. Il se précipita à la rencontre de la devanture crasseuse. Miracle ! Personne ne mangeait sur les tables pauvrement décorées de petits drapeaux bretons. Une femme famélique était assise, le visage fermé, dans le fond de la pièce. Sans hésiter, il poussa la porte. Une clochette tintinnabula, annonçant sa présence. La serveuse releva brusquement la tête, les yeux pleins d’espoir.

— Monsieur ? Vous... vous désirez manger ? demanda-t-elle dans un souffle.
— Manger ? Oui, c’est cela, je veux manger, répondit Genaro d’une voix hachée.

Il se glissa devant la première table venue, rassemblant déjà le courage nécessaire pour passer à l’acte. Tandis qu’il l’observait, noyé dans ses sombres pensées, elle dressait le couvert, encore timorée mais déjà plus guillerette. De là où il était, il pouvait voir la cuisine. Pas de signe de vie, elle était bel et bien seule. Cela était parfait.

— Je vous laisse regarder la carte, osa-t-elle en déposant devant lui un morceau de carton racorni.

Il grommela un remerciement et se réfugia dans l’observation distraite de cette nouvelle documentation. Comme il se tortillait sur sa chaise depuis un bon moment, elle crut bon d’approcher :

— Vous souhaitez peut-être des conseils ?

Il leva les yeux. Derrière elle, il pouvait voir le cadran d’une belle horloge. Un meuble magnifique, d’apparence très ancienne, au bois poli, soigneusement entretenu, il dénotait dans ce misérable bouge poussiéreux. Les aiguilles indiquaient vingt-trois heureset cinquante-cinq minutes. Il n’était plus temps de tergiverser.

— Madame, pourrais-je vous raconter une histoire que j’ai sur le cœur ? Sans cela, je crois que je ne pourrais pas manger au calme.

La serveuse, surprise par cette demande insolite, prit un air méfiant. Cependant, sans doute désireuse de ne pas perdre son unique client, elle esquissa un sourire forcé, signe qu’elle l’écouterait.

— Vous le croirez ou non,commença-t-il, mais je suis issu d’une famille d’acteurs. Mon père, mon aïeul et trois de mes ancêtres ont laissé leurs noms au firmament des artistes. Ils étaient tous des brillants comédiens et dès mon adolescence, je voulus rejoindre leurs rangs. Pourtant, à mon grand désespoir, j’étais extrêmement mauvais. Tout sonnait faux dans mon jeu, j’étais le raté de la famille, sans talent, sans avenir, je me désespérais.

Genaro baissa la tête, mortifié par ces souvenirs.

—Un soir, après la représentation, mon père m’admit dans sa loge, ce qu’il ne faisait jamais. Il avait un air grave que je ne lui connaissais pas. Il me révéla, à la lueur secrète des chandelles, le secret familial que je devrais alors porter tel le plus lourd des fardeaux. Il me dit que son trisaïeul, mon ancêtre, avait obtenu ses talents de la manière la plus vile qui soit, en pactisant avec le diable. Cet Algasto des temps anciens, ce maudit, a vendu les âmes de notre famille sur des générations en échange du talent convoité. Et encore, ce pacte était un marché de dupe, puisque pour contenter le démon et conserver toute la splendeur de son art, mon ancêtre avait juré que chaque soir de première, il sacrifierait une nouvelle âmeà son bienfaiteur.

Le comédien porta son regard fou sur la femme et, fébrile, lui agrippa le poignet.

—Il ne faut pas me juger, vous savez... Qui n’accepterait pas ce que j’ai accepté ? La gloire contre l’infamie ! La richesse contre les vies de gens sans importance ! Mon père l’a fait avant moi, et avant lui mes aïeuls. C’est leur faute avant tout, pas la mienne, vous comprenez... »

Sous le regard horrifié de la serveuse, Genaro d’Algastodégaina un poignard sacrificiel, tout ciselé d’argent et d’or, héritage impie d’une lignée meurtrière. Il levait le poing au-dessus d’elle pour lui planter la lame dans le cœur quand l’horloge se mit à sonner les douze coups de minuit.

Le temps s’immobilisa. Genaro restatel une statue de marbre, les yeux révulsés, son expression folle figée comme dans de l’ambre. L’Horloger entra. Il venait chaque soir à la même heure. Il portait une salopette bleue, de la poche ventrale de laquelledépassaient des outils, et un béret, difficilement positionné sur le haut de son crâne à cause des cornes immenses qui y poussaient. Il s’avança, et voyant Genaro immobilisé, il apostropha la serveuse.

— Dis-donc, cette âme est déjà à moi. Tu n’aurais pas pu trouver autre chose ?

L’expression de la femme était la grimace hideuse d’une vieille sorcière lorsqu’elle répondit :

— Une âme est une âme, ne joue pas au plus malin. J’ai respecté ma part du contrat ce soir comme tous les autres soirs, à toi de respecter la tienne.

Avec un soupir, l’Horloger se pencha et de ses lèvres charnues, il but toute l’âme de Genaro. Puis, il se dirigea vers l’horloge, et au moyen d’une drôle de pince, il fit pivoter les aiguilles d’un tour de cadran en arrière. A mesure que son travail avançait, la peau de la sorcière reprenait des couleurs et perdait des rides. Lorsqu’il eut terminé, la femme était très jeune, extraordinairement belle, comme chaque matin. L’Horloger quitta la crêperie.

— A demain soir, claironna-t-il.

La sorcière ne répondit pas. Lorsque la porte se referma, le temps reprit son cours, le corps de Genaro s’écroula sur le plancher, vidé de toute vie.

Ce soir-là, sans Genaro, la représentation fut exceptionnelle.

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Coucou! · il y a
Oh, je ne pense pas qu'elle le juge.
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Le petit Léo · il y a
très bonne histoire
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Даниил Красный · il y a
como puedo dejar un poema aqui ? how can i let the poem here ?
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Keith Simmonds · il y a
Quel talent! Un vote tardif pour cette belle œuvre si bien écrite! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste que quelques heures avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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Vyl Vortex · il y a
Merci à vous pour ces commentaires aimables !
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Prijgany · il y a
+1 pour ce texte superbe et très bien écrit. Je t'invite à voir mon monde décalé (très), à l'occasion...
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Dolotarasse · il y a
Palsembleu !!! mon vote très tardif...
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Philshycat · il y a
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Élodie Lécrit · il y a
Bien vu et bien écrit! ;) Merci!
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