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Les assises

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Gigiseptember

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Elle s’est assise au dernier rang. Si elle n’avait pas été tirée au sort pour être jurée on pourrait s’imaginer qu’elle est coupable et s’est trompée de banc. Dans la salle d’audience entièrement boisée, les jurés répondent avec la même solennité à leur nom. Lorsque le sien retentit, elle l’écorche un vibrato en fond de gorge. Sa tête s’enfonce dans les épaules, personne n’a prêté attention à la consonne défaillante, le souffle retenu de perdre l’éloquence sur une telle banalité.

Il se présente dans le box. C’est donc lui l’homme qu’elle va juger. Nul doute dans son esprit. Il incarne le mal. Et le mal, on le chasse de la communauté. Les yeux des autres jurés le scrutent. Sa présence éclipse déjà le dérapage verbal. Elle ignore quel visage revêt le mal et ne cherche pas à le côtoyer. Elle s’emberlificote au creux d’un quotidien édulcoré de mère au foyer et d’épouse aimante, abreuve ses deux enfants trépidants d’attentions, susurre des mots doux à l’oreille de son époux, s’emploie à baigner leur foyer de tendresse, de générosité et se récompense en décorant avec beaucoup de gout son intérieur cosy. Un cliché diront certains, un trésor penseront d’autres,  elle ne démentira rien, son intérieur, c’est son tout, son unité profonde alors elle en prend soin.

Parfois elle s’octroie une extravagance dans un salon de beauté. Un instant fugace de calme absolu au cours duquel son esprit se vide des mots égrenés à longueur de journée dans les cervelles frétillantes de sa progéniture que rien ne pénètre.

 Si on l’interrogeait sur sa définition du bonheur, sans fausse modestie, parée d’un sourire éclatant elle déclarerait le toucher du bout des doigts.

A la lecture de la convocation, contrariété et exaltation sont devenues ses compagnes de journée. S’extraire de ce quotidien relève d’une certaine providence. Du jour au lendemain elle va endosser un rôle tourné vers d’autres personnes que celles de son unité. Pourtant elle décèle dans les yeux de ses proches un relent de curiosité malsaine pour le fait divers, alors qu’elle se prépare à mener un combat contre elle-même, à ne pas en sortir indemne. Un acte citoyen, une mission complexe qui va battre froid ses conceptions, ses représentations.

 

Elle n’est qu’un numéro lorsque le tirage au sort débute, un parmi vingt-trois. Le premier numéro se voit récuser comme un malpropre, une sentence qui glace l’ensemble de l’assistance. S’ensuit cinq autres tirages. Au sixième elle se renfrogne malgré le pressentiment qui lui colle à la peau. Le dernier juré décolle son arrière train du banc et déjà le rassied. Récusée.

La main de la présidente remue les cubes dans la boite en bois. « Juré 27 » C’est elle. Elle s’avance au milieu de la salle. La foudre des récusations ne s’abat pas. Elle prend place sur la chaise en cuir rouge.  

A quelques mètres, les traits tirés, les yeux verts, cernés, les joues mal rasées, entouré de deux policiers, l’accusé l’impressionne. Les témoignages s’enchainent, ébranlent ses certitudes, ses convictions, sordides, glauques, putrides. Droit comme un I, il répond aux sollicitations de la présidente, se défend brillamment, bouleverse l’avis du psychiatre, demande pardon, s’émeut. Les dés sont pipés selon lui.

Les suspensions d’audience apportent une bouffée d’oxygène. Les jurés se retrouvent dans une petite salle aux murs blancs lézardés, loin du panache dont regorge le bâtiment, des moulures et du parquet en chêne massif, des petits salons d’époque et des vastes bureaux ministériels, des huiles historiques et des photographies de magistrats.

Placardée sur l’un des murs la seule instruction qu’elle devra suivre : « […] la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d'assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait quecette seule question, quirenferme toute la mesure de leurs devoirs :" Avez-vous une intime conviction ? ". »

 

Les premiers échanges entre jurés se veulent discrets puis se teintent de hargne au fil des jours. Le questionnement sur la culpabilité de l’accusé divise. Le juré 22 se détache des autres, discute, s’affirme, se positionne. A moins que ce ne soit ses muscles qui se détachent du reste des brioches bon marché. A moins que ce ne soit son sourire parfait qui décribilise les moues dubitatives. A moins que ce ne soit l’intensité de son regard qui la brûle. Elle ne sait plus trop les arguments qu’il avance. Elle ne l’entend plus, le réceptionne uniquement. La salle d’audience s’efface, l’accusé et les victimes s’étiolent, les conseils et l’avocat de la défense, l’avocat général, la présidente et les assesseurs se désagrègent. Le jugement tombe. Elle avec. Les portes de la cour d’appel se referment sur un pan de réalité irrationnelle.

L’air extérieur s’emplit d’un gout de liberté. Le tohu-bohu environnant, les habitudes ouatées, l’organisation huilée, les lessives, le repassage, les courses, les devoirs se parent à nouveau du luxe auquel elle ne prêtait plus guère attention. Pourtant elle suffoque. La cuisine fardée de saveurs n’enchante plus ses papilles. Le week-end la torture jour comme nuit. Elle n’a qu’une hâte, être à lundi.

Il l’embrasse ce matin-là, s’assied à ses côtés. Les langues se délient, s’échangent des banalités. Le courant passe. Sa bouche s’assèche, des suées recouvrent les paumes de ses mains. « La cour ! » Ils se lèvent. Arrive le rituel du tirage au sort. Elle prie. Les deux ou aucun d’entre eux. Les deux ou aucun d’entre eux…« Juré numéro 22 ». Il s’avance, s’installe. Les deux…Ses prières demeurent vaines. La salle d’audience se vide. Deux jours de procès et de nouveau un tirage au sort. Deux jours où elle se languit, le chasse de ses pensées, tient à distance son cœur et ses tempes qui bourdonnent. Deux jours durant lesquels elle se concentre sur sa précieuse liberté, ses enfants, les courses, le ménage, le travail scolaire, les activités sportives, le luxe qu’elle possède.  

Le soir dans son lit elle se tourne, dos à son mari, puis sur le ventre lorsqu’elle sent sa main l’effleurer. Un luxe qu’elle abandonnerait contre une minute avec cet autre juré.

Elle respire à nouveau le mercredi suivant. Ils évoquent l’affaire, elle détaille son regard, lui passe des messages silencieux, s’interrompt. « La cour ! ». A nouveau le rituel du tirage au sort. Les deux ou aucun d’entre eux. Les deux ou aucun d’entre eux. « Juré numéro 22 ». Les deux…« Juré numéro 27 » Elle se lève, s’avance. La déflagration d’une voix d’homme l’ébranle. « Récusée !» Ses jambes chancellent. Elle sourit. Personne ne doit remarquer sa déception. Personne. Elle reprend sa place sur le banc en bois. Quelques minutes encore et tout sera terminé. Le président les libérera définitivement. Du fond de la salle, elle cherche son regard. Ils sont si loin. 

Elle quitte la salle d’audience décimée. Son pas se veut lent à travers le parc. Des enfants crient à l’aire de jeux, des joggeurs s’époumonent, des messages s’affichent sur son téléphone. Son for intérieur s’organise, se met en branle pour chasser l’intolérable, une mécanique précise, une défense sécuritaire, essentielle. Pas de rationalisation, pas de refoulement mais de la résignation saupoudrée de simulacre. Oui, faire semblant. Faire semblant de sourire à la sortie de l’école, faire semblant de se concentrer sur les exercices de mathématiques et les leçons de géographie, d’être débordée par les tâches ménagères, feindre la fatigue et l’envie de dormir, simuler la joie de vivre, la jouissance. Faire semblant de l’oublier. L’oublier un peu…

Le temps passe, les journées qui la séparent de lui s’amoncellent, les mois, les années. Pourtant elle n’oublie pas que le jour où elle a quitté la cour d’appel, elle n’a plus été à même de donner une définition précise du bonheur. Il lui a échappé alors qu’elle se rendait à une convocation de juré d’assises et n’a plus eu l’occasion de le croiser. En place et lieu, une trace indélébile, profonde prenant parfois l’aspect d’une cicatrice ancienne aux berges brunes recousues d’un fil ténu et puis sans prévenir le fil cède, les berges s’écartent, la plaie s’ouvre béante, hémorragique, l’aspire vers des anfractuosités douloureuses dont elle peine à réchapper. Alors elle reprend un fil, pique sa peau, son âme et recoud, rapproche les berges et les yeux embués se dit qu’elle est une piètre couturière.

A ceux qui la questionnent à propos de son expérience singulière, de sa plongée dans le monde pénal, elle ne s’étale pas sur la perversion de l’âme humaine elle détourne le regard et leur avoue seulement ne pas en être sortie indemne…

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