Les Assis

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Auteur de divers romans (anticipation et autres) à trouver sur le site que voici : http://ck7166.wixsite.com/christophekauffman mais aussi de théâtres, nouvelles, poésies... au plaisi  [+]

Image de Eté 2017
Tu verras bien qu’un beau matin, fatigué...
Alain Souchon.

Lorsque les premiers Assis firent leur apparition, personne n’imagina un seul instant qu’ils pourraient représenter une menace. En vérité, il y eut même quelques journalistes peu habiles dans l’analyse qui les prirent pour une catégorie nouvelle de grévistes, d’étranges grévistes silencieux, sans revendications ni doléances, sans défilés ni banderoles, sans slogans ni corporatismes. Personne ne songea donc à s’en inquiéter le moins du monde.
Il faut avouer que l’année 2014 avait connu suffisamment de débrayages dans tous les domaines d’activités pour que ceux-ci n’éveillent plus que des sentiments d’habitude, proche du confort rassurant d’un home sweet home.

L’homme qui, le premier, fut saisi de cette pulsion nouvelle se nommait Georges et lorsqu’il se réveilla en ce 13.876e matin de son existence, rien ne pouvait lui laisser supposer qu’il connaissait là le dernier matin de son espèce.
Un peu plus de trente-deux années de saut du lit lui avaient appris à se méfier de ses réflexes matutinaux. C’est pourquoi il ne s’étonna guère de renverser coup sur coup sa tartine (du côté qu’on lui connaît), sa tasse de café puis, quelques secondes plus tard, de voir un dossier important lui échapper des mains pour aller rejoindre les deux premiers sur le sol.
Georges en aurait peut-être même souri si une immense lassitude ne s’était emparée de lui au moment de se pencher pour éponger les dégâts sur le carrelage.
Il avait pourtant passé une nuit excellente, mais il se sentit alors si soudainement fatigué qu’il faillit aussitôt aller se recoucher. Il tournait même les talons vers sa chambre, laissant là le café, la tartine de confiture et une bonne trentaine de feuillets souillés, lorsqu’il prit conscience de l’inanité de son geste.
— On ne se remet pas au lit comme ça, Nom de Dieu ! J’ai du boulot...
Mais déjà, son corps s’ankylosait, refusant presque de lui répondre. Tout son être ne tendait plus qu’au repos, pressentant l’immense plaisir qu’il aurait à retrouver son lit, à poser sa tête (si lourde !) sur son oreiller et à dormir... Dormir !
Georges lutta. C'est-à-dire qu’il tenta de lutter. Comme tout ceux, si nombreux, qui allaient très vite succomber au même mal, il tenta de résister à cette envie (ce besoin !) énorme de repos qui l’embrumait déjà de rêve ouaté.
Mais il ne put se battre longtemps.
Armé d’une volonté déjà bien défaillante, il parvint néanmoins à franchir les quelques pas qui le séparaient de son arrêt de bus. Ses pieds lui semblaient peser des tonnes, il se sentait le dos douloureux, chaque muscle tiraillé par une sourde envie de relâchement, d’abandon, de lâcher-prise. Au bout de ses doigts tremblants, sa mallette ne tenait plus que par le miracle de l’habitude. Il parvint ainsi jusqu’au pied de la tour Kennedy dans laquelle il avait ses bureaux, mais, arrivé là, il n’y tint plus. La bordure du trottoir l’appelait à grands cris, lui faisant miroiter un mirage de chaise longue et de sieste ensoleillée auquel il ne put que répondre. Vaincu, Georges s’assit par terre, les genoux ramenés vers lui au niveau du visage, les mains croisées sous les jambes, le dos courbé.

Le spectacle qu’offrait Georges ce matin-là, de nombreux autres travailleurs ne tardèrent pas à en faire l’étrange expérience. Chacun d’eux (les cadres supérieurs furent les premiers touchés) passait à peu près les mêmes étapes : lassitude soudaine, âpre lutte contre une fatigue qu’ils ne comprenaient pas, abandon total.
Lorsqu’un passant plus compassionnel que les autres leur demandait pourquoi ils s’arrêtaient, là, comme ça, au beau milieu de rien, ceux qui en avaient encore la force répondaient souvent « Pourquoi ? Pourquoi pas... » avant de retomber dans un mutisme épuisé.

Très vite, les cas se multiplièrent, se signalant bientôt aux quatre coins du pays. Ce qui, au départ, n’avait inquiété que le petit monde de la psychopathologie arriva bientôt aux oreilles d’un gouvernement toujours fragilisé par d’inintéressantes querelles internes. Mais il était alors bien trop tard et déjà, quelques ministres refusaient de quitter leur fauteuil de parlementaire... lorsqu’ils étaient arrivés jusqu’à lui.
Les Assis se firent chaque jour plus nombreux. On les avait ainsi nommés à la suite d’un journaliste, qui ne profita guère de ce trait de génie puisqu’il succomba lui aussi très vite à cet étrange engourdissement des sens.
Il devint rapidement évident que les Assis étaient plutôt du genre masculin. Le mal avait bien atteint quelques femmes d’affaires, quelques présidentes de parti ou encore quelques militaires, mais elles restaient plus rares et parvenaient à lutter plus longtemps que leurs homologues masculins.

Le 28 juin, à la veille des vacances, l’état d’urgence fut décrété.
La communauté scientifique du monde entier se penchait d'ores et déjà sur les causes de cette maladie nouvelle. On ne tarda pas à s’apercevoir que plus l’activité dispensée par le malade était grande, plus celui-ci succombait rapidement aux atteintes de ce qu’il fallut nommer SIDA (Syndrome Intellectuello Déficitaire Assis). Hélas, les chercheurs ne purent aller beaucoup plus avant dans leurs découvertes. Les ironiques symptômes qu’ils étudiaient avec tant d’acharnement décimant les plus travailleurs d’entre eux avec une impressionnante célérité.

Entreprises, universités, multinationales de commerces... Pas un rouage essentiel de la société qui ne fut atteint. Les plus performants s’asseyaient en premier, suivit de près par les plus courageux. Tous ces braves humains qui avaient consacré leurs vies au travail, sacrifié leurs familles au rendement, s’asseyaient maintenant par paquets sur les bancs, les murets, les parvis, les escaliers des métropoles du monde entier. Leurs yeux, lourds de fatigue, semblaient silencieusement reprocher au monde de ne pas s’être, comme eux, arrêté de tourner stupidement sur lui-même...
Bientôt, il ne resta en activité que les artistes, une bonne partie des fonctionnaires, pas mal d’enseignants et la plupart des chômeurs de longue durée.
Quelques semaines s’envolèrent ainsi, dans une atmosphère légère, une joie de vivre retrouvée par les RD (les restés debout, comme ils finirent par se nommer entre eux).

Il y eut, bien sûr, quelques velléités d’action. L’un ou l’autre ministres, que l’on avait jamais vu prendre la parole autrement que pour réclamer des indemnités de départs, l’adresse d’un restaurant ou une nouvelle voiture de fonction, se prirent soudain pour les prochains sauveurs de l’humanité. Fort heureusement, leurs entreprises furent toutes vouées à l’échec. À peine se lancèrent-ils dans le travail que la maladie les saisit, plus virulente que jamais, leur faisant ainsi grossir les rangs de ceux qui décoraient les trottoirs.
Forts de ces expériences, les autres RD veillèrent jalousement à préserver leur absence de travail.
Il fallait pourtant bien nourrir tous ces assis. Si la plupart d’entre eux arrivaient encore à porte la fourchette aux lèvres, il n’était pas question qu’ils aillent eux-mêmes quérir leur nourriture ! Les RD se voyaient donc obligés de faire le tour de leurs anciens collègues, de leurs amis, de leurs parents pour leur déposer une assiette pleine sur les genoux. Cela n’allait pas sans quelques difficultés, bien entendu. Il fallait aux immunisés une attention constante pour ne pas céder au désir d’un surcroît d’effort. Doser sa fatigue était devenu le maître mot de la santé.

Puis, la vie se réorganisa.
Il y eut même quelques rires lorsque l’on prit conscience que, somme toute, les Assis coûtaient bien moins cher à la collectivité dans cet état que lors de leur période active. Ils ne roulaient plus, ne polluaient plus, ne fumaient plus, n’exploitaient plus personne...
Il y eut même quelques rémissions, totalement inattendues.

La première, justice immanente peut-être, fut celle de Georges. Une coïncidence qui, pour extraordinaire qu’elle soit, ne fut jamais connue de personne. Georges lui-même ne sut jamais qu’il avait été le premier cas de maladie puis de guérison.
Lorsqu’il se réveilla de sa longue léthargie, quelque chose en lui avait profondément changé. Il semblait plus vivant, plus rayonnant, plus éveillé que jamais auparavant. Tout cela semblait l’avoir profondément... reposé.
Les premiers mots que Georges prononça ne furent entendus que de sa femme et jamais elle ne les répéta.
— L’homme, soupira Georges, n’est pas fait pour travailler...
Sa femme lui sourit. Elle le savait déjà, bien sûr.

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Clément Dousset · il y a
une idée bien conduite dans cette nouvelle drôlement philosophique
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Zooave · il y a
il faut juste je pense redéfinir le travail...
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Valoute Claro · il y a
Travail:Tripalium! (Un instrument formé de trois pieux, auquel on attachait les esclaves pour les punir.)Très bon texte , contente de vous avoir découvert!L'être humain devrait en effet pouvoir faire une activité qui lui convient et non un travail qui l'esclavagise ..
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Francine Lambert · il y a
Assis, donc assistés . . . une maladie contagieuse par la force des choses puisque ceux qui sont épargnés doivent se surmener pour nourrir les malades ! Ce cercle vicieux est intéressant car il montre que l'excès de travail conduit à sa négation ! A méditer en cette période électorale ! J'aime cette idée originale et vote . . .
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Jean Calbrix · il y a
Bien sûr que l'homme n'est pas fait pour travailler ! Travail : Etat de celui qui souffre, qui est tourmenté. activité pénible. Voilà ce que dit le Robert sur l'origine du mot. J'ajoute : activité réservée aux esclaves dans la Grèce antique ! Bravo, Christophe, pour ce texte qui règle quelques comptes avec le fonctionnement de notre société. Il devrait être affiché demain devant tous les bureaux de vote ! +1
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Lily Rose · il y a
Quelle idée incroyable ! J'adore ! A quoi bon se tuer à la tâche en oubliant de vivre ?
Original, bien mené, prenant et drôle, ce texte mérite largement mon vote !

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Charly · il y a
Idée originale bien exploitée, bravo.
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Philshycat · il y a
L'écureuil a aimé cette histoire! ! Venez lui rendre visite : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Arlo G · il y a
Excellente apologie de la paresse. Je veux bien devenir membre non actif des "assis" . Bravo pour votre imagination et pour les messages sur notre société que vous faites très bien passer par vos mots. Le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" prix été poésie. Bonne soirée à vous.
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Christophe Kauffman · il y a
Merci ! Je me réjouis de découvrir votre texte...
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Coucou Céruléen · il y a
Je suppose que ce monde ne connaît plus de personnes hyperactives: ont-elles succombé?

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