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J.B. THIBAUD

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LIVRE PREMIER – HISTOIRE & CIVILISATION
La Création des Douze Piliers, Architecte K, Gardiens du Temps, 8e édition, 3700 ap. Renouveau

Pour beaucoup d’entre nous, la naissance des différentes cultures peuplant la planète Tolyat restait un mystère sans fin. N’ayant que peu de traces et de preuves de leur origine, l’ensemble de nos générations précédentes n’eut d’autre choix que de rester dans l’ignorance. Des milliers d’années s’écoulèrent, effaçant peu à peu les vestiges du passé, ces mêmes qui auraient pu apporter la lumière dont elles manquaient jusqu’alors.
Puis ce jour béni arriva, celui qui fit triompher la vérité aux yeux de toutes et de tous : la découverte des anciennes tablettes de Tol, la cité enfouie. Les fouilles avaient duré des mois, écrasant les Hommes dans le sable et la mort, mais l’acharnement de son commanditaire avait enfin porté ses fruits. C’est grâce au sacrifice de ces milliers d’âmes et à l’admirable organisation de ce peuple que nous purent obtenir réponse à nos plus folles interrogations.

Cet écrit constitue l’héritage unique de notre monde, et explique dans le détail sa création ainsi que son fonctionnement dès l’origine. Il saura, nous l’espérons, vous transmettre ses plus vibrants messages pour que jamais plus ces derniers ne soient oubliés.

Tolyat est un homme et ses peuples son visage, leur union éternelle seule le gardera dans les âges.

Lorsque les Bâtisseurs posèrent le pied sur Tolyat, celle-ci n’était qu’une sphère sans aspérité. Malgré la beauté apparente de sa forme, ils ne purent se résoudre à la conserver en l’état. Des années durant, ils réunirent leurs pouvoirs pour tout transformer. Montagnes, lacs, déserts, terre... tout prit soudainement vie de manière harmonieuse. Ils étaient de véritables dieux, et aucun obstacle ne pouvait les empêcher de prospérer comme bon leur semblait. La planète jadis si terne entra ainsi dans un cataclysme de splendeur où chaque élément avait sa place.
L’équilibre leur sembla parfait des siècles durant, puis vinrent le chaos et la peur dans leurs paisibles vies. D’autres êtres, vivant au cœur même de Tolyat, s’étaient rassemblés en nombre à sa surface, furieux à la vue de tels envahisseurs. Ces derniers, les Destructeurs, semblèrent terrassés à l’idée que d’autres peuples puissent les égaler, voire pire... les devancer. Cette planète était la leur depuis des milliers d’années, et ils ne comptaient certainement pas en partir.
Dans l’inconnue la plus totale, les Bâtisseurs virent dans cette apparition une occasion d’asseoir leur maîtrise et leurs pouvoirs, abaissant de ce fait totalement leur garde. Ce jugement les mena droit au désespoir. L’arrivée des Destructeurs leur fit perdre petit à petit tous leurs pouvoirs, et ceux-ci en profitèrent pour mener d’importantes attaques partout sur leur territoire. Les assaillants, êtres sombres faits de chaînes et de vapeur, semblaient voler sur le sol, avançant à une vitesse terrifiante. Ils n’étaient toutefois pas sans failles, ce qui permit aux Bâtisseurs de contenir leurs assauts tout en limitant leurs propres pertes.

Des années passèrent, douze exactement, et la guerre s’était presque mise en pause. Chacun des deux camps s’était retranché aux deux extrémités du plateau de Lokaï, sans doute pour revenir plus fort et mieux organisé. Chacun comptait le même nombre de victoires et de défaites, et rien ne semblait fonctionner pour l’heure. Pour autant, les Bâtisseurs étaient épuisés par la peur et l’échec, et leur société était en proie à de sérieuses déchirures au sein du peuple. Des groupuscules se formaient, émettant le souhait de se rendre indépendants, tandis que d’autres en profitaient pour détruire le pays de l’intérieur. Il leur fallait trouver un plan ultime, une dernière tentative pour l’emporter et quitter pour de bon cette situation cauchemardesque.

─ Messieurs, au rapport ! Je veux un bilan complet de nos ressources et forces actuelles. Il n’y a pas de temps à perdre, cette offensive sera la dernière, vous êtes prévenus.
La femme qui venait de parler n’était autre que Maliel, Générale des corps armés des Bâtisseurs. Suivie de près par sa scribe attitrée, Pèki, elle était entrée dans la tente avec beaucoup d’emportement, faisant sursauter les hommes du conseil qui l’attendaient depuis plusieurs minutes. Comme à leur habitude, ils étaient tous présents à l’exception du Guérisseur en chef, douloureusement emporté lors des derniers conflits. Assis vers l’entrée se tenait Tlanon, doyen de Tol, légendaire capitale transformée en quartier général depuis plus d’une décade. À sa droite se trouvaient Jherr et Davy, Commandant en chef des premières infanteries et Conseiller de guerre respectivement. Pour compléter l’effectif, trois autres hommes effacés dans l’ombre avaient eux aussi répondu à l’appel, représentant l’ensemble des autres corps de bataille.
─ Quelques deux mille hommes sont en état de se battre malgré la fatigue, et nos forgerons travaillent d’arrache-pied pour les équiper dans les meilleures conditions. Les trois quarts de nos champs ont été capturés par les Destructeurs, et nos réserves s’épuisent doucement. Quant à notre cavalerie... elle a été décimée lors de la dernière bataille, presque aucun n’est rev...
─ ... Si vous aviez établi un plan concret au lieu de les envoyer au casse-pipe !
─ Assez ! intervint sèchement Maliel pour anticiper tout conflit éventuel. Je comprends votre impatience Jherr, mais laissez parler le Conseiller Davy, nous ne gagnerons rien à nous détruire mutuellement.
D’un ton plus calme, elle se retourna vers celui-ci.
─ Vous disiez que les réserves s’amenuisaient ?
─ Oui, mais je n’ai pas le compte exact, ce genre d’information est très difficile à évaluer.
─ Bien, dans ce cas vous irez voir Lannie pour en savoir plus, je veux savoir le nombre de jours restants, et soyez pessimistes de manière à ne pas avoir de mauvaise surprise.
Le voyant acquiescer de la tête, elle lança un regard à Pèki pour s’assurer que tout serait noté. Cette dernière écrivait de manière passionnée, son crayon de bois frottant bruyamment contre la tablette. Satisfaite, elle s’engagea en direction de la carte qui trônait au centre de la tente. Ses mains calleuses se posèrent sur le cuir de la nappe, dévoilant quelques fraîches marques de bataille.
Elle leur expliqua alors qu’elle les avait convoqués afin qu’ils puissent définir la vision stratégique dont ils avaient manqué, et décider d’une ultime marche à suivre pour l’emporter sur leurs adversaires. Mais alors que chacun y allait de sa théorie militaire ou logistique, le vieux Tlanon leva son bras avec grande peine afin d’attirer leur attention.
─ Cela fait maintenant des années que je chéris l’espoir de finir ma vie en paix, et depuis tout ce temps, rien n’a changé. Vos soi-disant stratégies n’ont jamais porté leurs fruits, car il vous manque un élément essentiel. Vous vous répétez inlassablement, et jamais vous ne m’avez réellement écouté.
À ces mots, tous se figèrent. Surpris par le discours du vieil homme, ils se turent pour le laisser développer ses propos.
─ Vous n’avez en tête que la guerre, mais vous oubliez la paix.
─ Sauf votre respect Maître doyen, je vous rappelle que ces engeances n’ont guère fait preuve de dialogue avant de nous envahir, commença Maliel.
─ Vous êtes-vous posé la question, ne serait-ce qu’une fois, du pourquoi de cette guerre ? Avez-vous déjà saisi les raisons qui les ont poussés à nous envahir, comme vous dites ?
La générale respira d’un grand coup puis se bloqua, consciente qu’elle n’aurait aucune réponse à cela.
─ Nous sommes les envahisseurs, renchérit Tlanon avec tristesse. La clé de cet affrontement ne réside pas tant dans nos offensives mais dans notre capacité à rentrer en contact avec eux et à communiquer.
En l’espace de quelques instants, toute l’animosité du groupe avait été réduite à néant, chacun ayant réalisé à quel point ces mots étaient d’une vérité implacable. Comme à son habitude, le Conseiller Davy rouvrit la parole pour proposer son opinion sur le sujet.
─ Ces créatures ne semblent pas communiquer entre elles, et pourtant elles se coordonnent à la perfection durant chacun de leurs assauts. Peut-être pourrions-nous en garder une prisonnière pour l’étudier ?
─ Et vous croyez quoi ? Qu’elles vous raconteront leurs vies ? lui répondit sèchement Jherr.
─ Non, bien sûr que non. Toutefois, peut-être qu’à l’aide d’un dispositif particulier, nous pourrions déchiffrer quelque chose...
─ J’en ai assez de vos idées saugrenues, je suis un homme d’action, moi. Très sincèrement, en étudiant une nouvelle stratégie, je reste persuadé que nous pouvons l’emporter sur ces fichus spectres.
Soudainement, Pèki s’avança au cœur du rassemblement et se renforça pour donner du ton à sa voix
habituellement si douce.
─ Vous devriez parler à Eÿv, peut-être qu’elle pourrait vous aider à inventer ce dispositif, elle est très talentueuse pour ce genre de choses.
─ Et voilà, on aura tout vu ! Ces Conseils n’ont plus lieu d’être si l’on accepte d’écouter une enfant...
─ Assez ! cria Maliel. Aussi difficile qu’il me soit de l’accepter, Tlanon a raison, une décision militaire ne nous suffira pas pour nous en sortir ! Les nouvelles idées sont donc à prendre très au sérieux, qu’elles émanent de la bouche de n’importe qui. La Générale se tourna vers Pèki. Où est cette Eÿv ? Je veux la voir dès que possible.
─ Aux dernières nouvelles, avec Lannie aux cultures afin d’optimiser nos récoltes.
─ Dans ce cas, ce Conseil est clos. Jherr, raccompagnez Tlanon dans ses quartiers puis exigez un rapport des éclaireurs de ce matin. Pèki, vous nous mènerez le Conseiller et moi-même jusqu’à notre amie commune, j’espère pour vous que vous avez raison de lui faire confiance.

Le groupe se sépara en deux, fendant à de multiples reprises le tissu rouge de la tente de commandement. Une nouvelle piste se dessinait pour Maliel, ce qui lui emplit le cœur d’espoir et elle bouillait d’impatience d’en savoir plus. Pèki, quant à elle, était partagée entre la fierté de s’être fait entendre et la peur d’avoir mené ses dirigeants dans un mauvais chemin. Cependant, au point où ils en étaient, tout cela n’avait peut-être plus vraiment d’importance.

La nuit tombait à toute allure, et bientôt les petites ruelles de Tol allaient disparaître dans l’ombre, laissant la place à une population bien mal intentionnée... À l’angle d’une minuscule coursive, trois silhouettes s’étaient retrouvées avec empressement, les yeux rivés tout autour d’eux en quête d’une éventuelle menace.
─ Alors ? Où est-ce qu’elle est ?
─ Pas d’impatience, petite femme, je n’allais quand même pas la trimballer dans la rue...
─ Je suis très patiente Gruuh, répondit-elle avec calme mais fermeté. Toutefois, j’aimerais m’assurer de ne pas vous avoir embauché pour rien.
─ Suis-moi dans ce cas, tu ne seras pas déçue.
Voyant le troisième homme emboîter avec entrain le pas du mercenaire, Savii le retint d’un coup sec par le bras.
─ Kota, méfie-toi petit frère, ce gars-là cherche peut-être à nous enfler, rappelle-toi qu’il a négocié une très grosse somme pour son service.
─ Il ne peut rien contre nous, détends-toi un peu ! Et surtout réfléchis bien, quel serait son intérêt de nous balancer ?
─ Crois-moi, ça fait des années que je réfléchis pour deux avec toi... Je te demande pas de comprendre, juste d’être prudent. Elle rajusta sa capuche pour camoufler au mieux son visage. Allez, bouge de là.

Les deux frères et sœurs s’empressèrent de rattraper le mercenaire, qui lui ne semblait pas particulièrement vouloir rester trop longtemps à découvert. Après s’être engouffré dans de nombreuses ruelles plus étroites les unes que les autres, ce dernier les avait finalement menés dans une impasse peu engageante. Se figeant soudainement devant un monticule de ferraille, il fit un quart de tour de la tête sans déplacer son torse avant de poser son regard sur Kota. Savii, quant à elle, avait déjà la main posée sur le manche de sa dague, plus alerte que jamais.
─ Ramène tes fesses le costaud, aide-moi à déplacer tout ce bordel, lui ordonna-t-il avec dédain.
Le jeune homme, très confiant, s’exécuta immédiatement. Il se plaça face à lui de manière à tirer cette montagne de meubles, de terre et de chutes métalliques. Après plusieurs efforts, l’espace gagné par l’opération leur dévoila un accès à une toute petite porte en fer, elle-même enchaînée aux murs. Cette précaution ne manqua pas de rassurer Savii quant à la nature de ce qu’elle allait y trouver. Sans attendre davantage, Gruuh défit les chaînes avant de se saisir de la poignée en fer. De l’autre main, il fit signe à ses clients de rester prudents.
Dans un grincement métallique ahurissant, la vieille porte s’ouvrit, dévoilant une pièce haute sous plafond au centre de laquelle se trouvait une sorte d’autel. La pierre qui le composait semblait s’être effritée avec le temps, et le sol était jonché de gravas et de cire fondue. Le mercenaire pressa les deux jeunes gens pour refermer la porte derrière eux, puis se dirigea vers l’autel. Au passage, il souleva la manche de son veston en jetant un regard noir à la jeune femme.
─ J’ai failli perdre mon bras en capturant cette horreur, j’exige une prime de risque supplémentaire...
─ De ce que je sais, je n’ai encore pas eu la preuve que votre travail a été accompli Gruuh. Montrez-moi ce que j’ai demandé et nous discuterons des termes après.
Le géant avait beau la dépasser de trois ou quatre têtes, il ne l’intimidait pas le moins du monde. Dans un grognement enfantin, il rhabilla son bras puis se concentra à nouveau sur sa prise du matin. Il pinça très légèrement entre ses doigts le drap qu’il avait posé par-dessus puis le fit voler derrière lui d’un geste ample et démesuré. Le spectacle qui s’offrit alors à eux fut encore plus terrifiant que dans leur imagination. La créature, d’abord recroquevillée sur elle-même, se mit à se tordre douloureusement à la vue de ses geôliers. Sous un épais nuage de fumée noire, l’on pouvait distinguer des membres plus ou moins longs qui devaient très certainement lui faire office de bras et de jambes. Il était tout bonnement impossible de définir dans quel sens elle se trouvait, et c’est bien pour cette raison qu’elle était aussi effrayante. Comme serrées dans du vide, des chaînes rouillées entouraient son corps et glissaient dans un grincement glaçant à chaque fois qu’elle bougeait. Comment une telle engeance pouvait-elle provenir d’une aussi belle planète ? Voyant la peur déformer le visage de Savii, Gruuh se mit à ricaner.
─ Regarde-toi, tu me paies pour te ramener cette horreur, et v’là que tu restes dix pas plus loin pour ne pas t’faire bouffer...
─ Elle n’est pas attachée ? Le coupa-t-elle sèchement.
D’un rire narquois, il fit le tour de l’autel avant de soulever une chaîne qui était solidement attachée à celui-ci. Presque instantanément, la créature rugit de douleur et fit courir dans toute la salle l’écho d’un des sons les plus stridents qu’ils avaient eu l’occasion d’entendre.
─ T’es pas très observatrice pour une petite femmelette, je l’ai attachée avec ses propres chaînes, tu ne crains rien... ‘fin pas pour le moment !
Le visage blême, elle posa son front contre la paume de sa main, visiblement exaspérée par ce qu’elle voyait. D’un coup sec, elle pointa du doigt le mercenaire et fit mine de s’approcher doucement.
─ Vous n’avez pas respecté les termes du contrat Gruuh, je la voulais enfermée et dissimulée dans une cage ! En l’état, je ne ferai pas long feu en la détachant.
─ Foutaises ! C’est que...
─ ... J’annule la transaction ! Reprit-elle en s’énervant. Quand vous aurez ce que j’ai demandé, rappelez-moi et nous reparlerons de votre paiement.
─ J’ai failli payer de ma vie sale petite peste ! Donne-moi l’argent tout de suite ou j’te saigne comme un goret !
À ces mots, la jeune femme projeta sa cape en arrière avant de sortir deux dagues de son ceinturon. Devant cette provocation, Gruuh se saisit de la masse qui pendait le long de sa cuisse, plus alerte que jamais. Voyant son frère se pétrifier à côté d’elle, Savii se rapprocha de lui tout en conservant sa garde.
─ Kota, garde la sacoche avec toi et vas-t-en ! Ne pose pas de question et laisse-moi m’en occuper !
─ Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Il nous a donné ce qu’on voulait, on n’a plus qu’à se servir...
Son frère approchait dangereusement de la créature, le visage rongé par une curiosité plus que
perturbante.
─ Dégage de là idiot ! Ne la libère surtout pas ! cria-t-elle avec effroi.
Mais il était déjà trop tard. Le jeune homme était têtu, et avait pour seule envie de suivre son instinct malgré les avertissements de sa sœur. Il se saisit du maillet que son père lui avait donné puis frappa un grand coup sur le rebord de la pierre. Cette dernière, un peu friable, éclata en morceau presque instantanément, libérant ainsi le Destructeur. Malgré cela, Kota se précipita pour attraper avec confiance la chaîne qu’il venait de déloger. Mais au contact de sa main, une douleur abominable traversa tout son corps : le métal était si froid qu’il l’avait brûlé par le gel, le forçant à définitivement lâcher prise.
Comme consciente de son premier ravisseur, l’ignoble créature s’éleva dans les airs, embrumant tout sur son passage, puis fondit sur le mercenaire en jaillissant de nulle part. Le géant s’écroula au sol en laissant tomber sa masse, mais redoubla de courage pour se défendre à mains nues. Malgré la douleur des chaînes qui l’entouraient, il se battait d’une formidable brutalité. C’était le meilleur moment pour fuir pour les deux frères et sœurs.
─ Kota ! Suis-moi, les murs vont s’écrouler, vite !
─ Le sac, je l’ai laissé par terre...
─ Laisse tomber, partons !
Tiraillé de toutes parts entre le combat, la récompense et sa propre vie, le jeune homme finit par entendre raison et sortit à grandes enjambées jusque dans la ruelle, laissant derrière lui les deux féroces combattants. Rien ne s’était passé comme prévu, mais il avait au moins évité la perte de sa sœur. S’il n’était pas intervenu, elle aurait très certainement succombé aux coups de cette brute de mercenaire.
Savii, quant à elle, maudissait son frère pour le moment. Il ne l’écoutait jamais, et ils avaient failli mourir par sa faute. La grande taille de Gruuh, selon elle, n’aurait pas été une difficulté insurmontable selon elle, et celui-ci mort, ils auraient eu tout le temps du monde pour réfléchir à un plan plus que fiable ! Une fois encore, elle devrait maîtriser sa colère et faire profil bas pendant quelque temps. Mais voilà tout l’objet de sa crainte : combien de temps le mercenaire résisterait-il face à un si terrible adversaire ?

Au même moment, à plusieurs centaines de mètres de la ville, Maliel arrivait au terme d’une longue discussion avec Eÿv, la fameuse ingénieure de Tol. Cette dernière, surprise par la précipitation de la générale, ne savait plus trop où donner de la tête. Initialement, elle avait rejoint les deux sœurs Den et Lannie car ces dernières voulaient accélérer l’efficacité de leurs champs, rares survivants des derniers assauts. Mais avec cette histoire de dispositif de communication, ses priorités allaient être bien bouleversées.
─ Alors ? Que pensez-vous pouvoir faire ?
─ Vous êtes marrante vous, on ne sort pas un outil pareil de sa poche vous savez ! répondit Eÿv, légèrement agacée.
─ J’entends bien, mais la situation est critique. L’ennemi est à nos portes, vous devez trouver un moyen de percer le secret de leur communication...
─ Bon écoutez-moi bien, ça n’est pas que je n’ai pas envie, mais on n’étudie pas un phénomène sans données tangibles ! Sans aucun spécimen, je ne pourrai rien créer !
Un bruit sourd fit écho au loin, puis des cris s’élevèrent juste après. Den tendit l’oreille, extrêmement suspicieuse.
─ Vous avez entendu ça ? On dirait que ça venait de la ville...
Tous se tournèrent vers les lumières de Tol, surpris de voir autant d’oiseaux s’envoler dans leur direction. Quelque chose clochait, mais il leur était impossible de deviner quoi.
─ Écoutez, je vais envoyer une équipe récupérer une de ces engeances. Vivante. Il doit forcément y avoir un moyen de...
Elle eut à peine le temps de finir sa phrase que Den lui passa devant en courant, manquant de la faire trébucher. Son instinct ne s’était pas joué d’elle : deux silhouettes venaient de passer la lisière des bois et se ruaient déjà vers eux. Un jeune homme et une femme tous deux encapuchonnés, à bout de souffle et le regard terrifié tentaient d’échapper à une ombre volant à vive allure juste derrière eux. La générale ne put retenir son excitation.
─ Un Destructeur ! Bon sang, quelle chance !
Elle retira l’épée courte de son fourreau et bondit en avant comme un animal pour rejoindre Den et affronter la créature, l’occasion était rêvée...

Arrivée au niveau de Savii et de son frère, Den s’interposa avec courage devant le monstre. Armée d’une simple faux, elle se mit à préparer son coup mais son adversaire était bien trop puissant. En l’espace d’une seconde, elle sentit ses jambes se soulever dans les airs avant d’être projetée comme un boulet de canon contre Maliel. Les deux femmes se percutèrent douloureusement, laissant tomber leurs armes sur le sol.
Les deux fugitifs, quant à eux, venaient d’arriver au niveau de Lannie, Eÿv et Groblo, le nouveau guérisseur de la cité. Le Conseiller Davy, lui, était resté en retrait avec Pèki à proximité d’une petite bâtisse. Dans leur course effrénée, les deux frères et sœurs avaient été gravement blessés par le Destructeur, qui selon leurs dires n’avait cessé de les combattre. Les vêtements arrachés laissaient paraître d’abominables plaies, et leurs bras étaient couverts de sang, lacérés des mains aux épaules. Groblo entreprit de leur prodiguer quelques soins sommaires malgré l’intensité du combat actuel. Paniquée, Lannie s’agenouilla devant les deux rescapés.
─ Comment est-ce que cette bête est entrée ? Je croyais nos défenses invaincues !
─ Je n’en ai pas la moindre idée, soupira Savii.
À ces mots, Lannie ne manqua pas d’observer le regard surpris du jeune homme, et décida d’insister un peu plus encore.
─ Alors pourquoi s’en est-elle prise qu’à vous ?
Le silence qui suivit lui sembla révélateur. Rongé par le remords, Kota décida finalement de prendre la parole.
─ Nous avons engagé un mercenaire pour la capturer, ma sœur et moi avions l’intention de l’utiliser pour faire pression sur les Conseillers de Tol.
─ Vous avez bien fait, renchérit Eÿv en surprenant tout le monde. C’est le moment ou jamais de l’étudier !
Vue l’urgence de la situation, Lannie décida de ne pas chercher davantage d’explications. Le combat qui se tenait face à elle lui donnait des frissons dans le dos : si les deux femmes mouraient, elle serait probablement la suivante...
Mais de manière surprenante, un homme robuste fit également son entrée puis chargea le Destructeur avec un élan formidable. Blessé lui aussi, il se battait avec une férocité admirable. En le voyant ainsi, Savii et Kota restèrent à terre, visiblement sidérés. « Voilà leur fameux mercenaire » , se dit l’agricultrice.

En position de faiblesse, la créature marqua alors un temps d’arrêt, ce qui permit à ses assaillants de reprendre un peu leur souffle. Cette attitude était très surprenante, d’autant plus qu’elle n’avait jusqu’alors trahi aucun signe de fatigue. Avec une grâce que personne ne lui aurait prêtée, elle se plaqua presque tout entière contre le sol, plongeant lentement ses membres dans la terre. Rien ne se produisit pendant plusieurs secondes, puis le cauchemar reprit de plus belle : émergeant de l’herbe comme un homme jaillirait hors de l’eau, deux nouvelles créatures apparurent, renversant cette fois-ci l’équilibre du combat !
— Mais d’où sortent-elles ? tempêta Maliel avec horreur. Que quelqu’un parte chercher des renforts !
Malgré la logique de ces mots, tout le groupe resta paralysé, incapable de réagir. Puis dans un élan de bravoure, Savii se leva d’un coup sec avant de se ruer vers le premier Destructeur. Certainement pleine de remords, elle avait décidé de tenter le tout pour le tout. Ses deux dagues sorties et bien empoignées, la jeune femme compta sur l’effet de surprise pour sauter derrière sa cible avant de lui asséner un coup de poignard à travers ses chaînes. Le monstre hurla de douleur puis se convulsa, faisant glisser ses épaisses chaînes les unes sur les autres. Savii s’extirpa du combat in extremis, échappant de peu aux morceaux de ferraille maudits. Malheureusement, elle fut contrainte d’abandonner son arme, tristement coincée dans la chair du démon.
Le Destructeur, bien que déboussolé, retrouva rapidement ses esprits. Bien décidé à se venger, il fit virevolter une de ses chaînes pour frapper la jeune femme. Persuadée de son sort, la jeune femme ferma les yeux en attendant son sort. Mais contre toute attente, elle fut propulsée en arrière, en sécurité : Den s’était interposée entre les deux ennemis, encaissant l’intégralité du coup. Elle resta au sol, totalement immobile.
— Den ! hurla sa sœur au loin.
Lannie commença à s’avancer pour rejoindre la blessée, mais Groblo la retint par le bras, plus calme que jamais.
— N’y va pas, je sais que c’est terrible, mais tu ne pourras pas l’aider entourée de ces trois engeances.
— À quoi bon, on va tous mourir de toute façon !
— Il doit bien y avoir un moyen...
Silencieuse depuis tout ce temps, Eÿv s’accroupit puis plongea sa main dans la terre, perplexe.
— Le premier Destructeur... Ce mouvement qu’il a fait à l’instant...
— Tu veux parler de l’invocation ? interrogea le guérisseur.
— Oui, il a forcément dû communiquer d’une manière ou d’une autre.
— Je ne te suis pas mon amie...
Les yeux écarquillés, l’ingénieure plaqua son corps au sol, collant son oreille contre la terre.
— Les vibrations ! Ces créatures doivent communiquer avec leurs membres à travers le sol sous forme vibratoire !
Dans un éclair de lucidité, elle repensa au dispositif qu’elle avait développé pour les deux sœurs : une sonde accélérant l’activité végétale... une sonde vibratoire ! Avec tout l’espoir du monde, l’inventeuse se dépêcha de récupérer l’engin dans la petite bâtisse avant de se ruer vers ses alliées.
— Voilà ! Maintenant, je vous écoute ! dit-elle en plantant le curieux objet dans le sol.
L’espace d’un instant, les trois Destructeurs tournèrent tous la tête en direction d’Eÿv – ce qui ne manqua pas de la faire paniquer – puis dans une formidable impulsion d’énergie, leurs chaînes disparurent, la fumée noire se dissipa, cédant la place à trois curieux êtres de lumière. Bien que personne ne le vit, il était assez évident d’imaginer toutes les autres engeances dans un état similaire. Toute la coterie était restée plantée là, abasourdie devant un tel spectacle. Aucun coup n’avait été porté, tout cela n’était que magie à leurs yeux. Puis l’un des êtres s’approcha d’Eÿv, la fixant du regard avec une douceur déconcertante.
— Vous avez découvert notre véritable visage, jeune fille. Cette guerre est désormais révolue...
— ... mais comment ? Nous n’avons rien fait d’autre que nous battre, puis j’ai planté mon dispositif et...
— ... et il vous a mené à nous. Vous nous avez prouvé que votre peuple était digne d’intégrer notre monde. Vous êtes la représentation d’un possible dialogue, et cette composante est essentielle à la vie.
— Mais alors, tout ça n’était qu’un test ?
— C’est une conception acceptable. Voyez plutôt cela comme une leçon.
— Que va-t-il se passer à présent ?
L’être lumineux posa son regard sur chacun des membres du groupe, son visage exprimant une
profonde réflexion. Son tour effectué, elle reprit lentement la parole.
— Je ferai de vous les douze piliers de votre nation, car c’est par l’ensemble de vos caractères que vous façonnerez ce monde.
Comme par magie, tous furent transportés dans une sorte de salle circulaire baignée de lumière. À la surprise générale, ils étaient au nombre de douze, Tlanon, Jherr et Den se retrouvant face à eux sans que personne ne puisse imaginer comment. Le silence était de mise, personne ne parvenait à croire ce qui leur arrivait, il devait sans doute s’agir d’un rêve.
— Ensemble, vous êtes le visage de votre monde, vous avez gagné le droit d’y prospérer, mais à la seule condition de guider tout un chacun durant toute votre vie.
L’être de lumière, qui se tenait au centre de la salle, passa devant chacun d’entre eux puis matérialisa tour à tour entre ses mains un casque doré aux formes d’animaux uniques.
— Vous avez tous été choisis pour mener à bien la vie sur Tolyat.
— Attendez, attendez ! interrompit Jherr, perdu comme jamais. Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? À quoi servent ces casques ?
— Le Gorille pour l’ingéniosité, le Lion pour la droiture, le Pygargue pour l’ouverture d’esprit, le Markhor pour l’indépendance...
— Ces casques invoquent des esprits ? demanda Kota en touchant le sien.
— ... La Grenouille pour l’ésothérisme, le Loup pour l’altruisme, le Cobra pour l’honneur, le Scarabée pour la protection...
— Den, est-ce que tu vas bien ? demanda Lannie, bouche bée devant le miracle qui s’offrait à ses yeux.
— ... La Murène pour la ruse, L’Éléphant pour la sagesse, le Sanglier pour la brutalité et le Cerf pour le respect.
— Mais qu’attendez-vous de nous exactement ?
— Un monde de diversité évoluant dans la paix.

À ces mots, tout disparut. L’être lumineux s’évapora, la salle blanche s’effaça pour laisser place à Tol, et les douze protagonistes se retrouvèrent en cercle au beau milieu du champ de Den et Lannie. Un seul sentiment se dégageait de manière unanime : l’incompréhension. Ils se fixèrent – eux et leurs masques – pendant plusieurs minutes, puis l’un d’entre eux se remit en marche vers le cœur de la cité.

Beaucoup de choses allaient changer. Ils ne savaient pas exactement comment, mais ils en étaient intimement persuadés. Ce n’était qu’une question de temps avant de le découvrir.

PRIX

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50

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
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Pherton Casimir · il y a
Une très belle histoire !
Une invitation à découvrir LES TOURMENTS DE LA MORT. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-tourments-de-la-mort
Merci.

·
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Saffar · il y a
Une histoire riche et intéressante toute en actions, et un mélange fantasy/ science fiction qui me plait beaucoup! J'aurai aimé cependant que ces créatures de l'ombre/ lumière soient plus développées, mais comme vous le dites; pas évident de rentrer dans le format Short lorsque l'on veut mettre en place un univers complexe ! Mes voix et encouragements pour la suite!
·
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J.B. THIBAUD · il y a
Bonjour Saffar, merci beaucoup ! C'est vrai qu'être concis demande pas mal d'efforts et j'en suis encore loin mais ce sera un beau challenge pour moi ! J'ai hâte d'étoffer un peu plus ces personnages dans mes prochaines histoires !
Encore merci pour tout, très sincèrement

·
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Eisas · il y a
Oups ! J'avais oublié de voter ! C'est réparé.
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Eisas · il y a
Un tres beau sens de l'écriture qui demanderait plus d'espace pour s'exprimer.
J'ai réellement hâte de lire encore...
1lors je vous encourage de mes suffrages...
+5 mais persévérez !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" en finale dans la catégorie Poèmes.
Amicalement Éric

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J.B. THIBAUD · il y a
Bonjour Éric,
Un énorme merci, vraiment, ce commentaire me touche beaucoup aussi !
Je me suis senti "restreint" par le format, car je n'en ai pas l'habitude. Pour autant, j'ai réellement hâte d'apprendre à écrire dans le respect de celui-ci sans pour autant précipiter mes actions ! Merci pour cette référence, j'irai la lire dès que possible.
Bien amicalement, Jean-Baptiste

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Aurélien Azam · il y a
De la science-fiction / fantasy, intéressante à lire. L'écriture est vive, à l'image de son scénario aventureux. L'ensemble est plaisant à lire, et ces engeances de chaînes apportent une identité à ce récit. Quelques défauts : trop de personnages, la fin est confuse, les enchaînements entre les scènes pas toujours clairs... Mais en tout cas, c'est original et ma lecture a été divertissante. Mes encouragements. :)
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J.B. THIBAUD · il y a
Bonjour Aurélien,
Ton commentaire m'a beaucoup touché, je te remercie énormément ! Concentrer mes idées dans un format adaptable à Short Edition est un gros challenge pour moi, et je suis très fier d'être parvenu à me lancer. Savoir que ça a pu te plaire est une vraie réussite pour moi. Je prends note de tes critiques, et j'ai hâte de les neutraliser pour la prochaine fois !
Un grand merci et au plaisir.

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