Les angelots

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Un potimarron jaune-orange, en forme de grosse poire à peau lisse, glissa dans le panier en osier tressé de Marco. Le rejoignit une belle feuille de chêne, un bouquet de brocoli, une botte de carottes, un chapelet de pommes de terre rouges. C’était bien assez pour la semaine. Plus loin, le fromager lui emballa trois chèvres frais ainsi qu’une chaîne de rigottes fermes. Au charcutier, il commanda du boudin noir, et des cuisses de poulet au boucher, qui se trouvait être le frère du charcutier avec qui il partageait le camion réfrigéré aux trois portes isothermes. Son marché était fait. Il pivota lentement, en portant par-dessus son épaule son lourd fardeau, évita un landau, contourna un groupe de bavards et remonta à petits pas le boulevard en longeant les étals assaillis d’acheteurs.
À cette heure-là, le dimanche matin, la place sur laquelle il déboucha grouillait de badauds. Les bars se remplissaient. Des gens discutaient, panier au pied, cabas à l’épaule. Effervescence et nonchalance habitaient le lieu. Marco leva la tête en direction de leur bistro. L’un de ses deux potes attendait déjà, à deux tables de l’écailler à la manœuvre près des bourriches d’huîtres aux senteurs marines. Longs cheveux châtains lui donnant un style capillaire d’intellectuel, et lunettes cerclées d’argent, Armand le salua d’une main molle, avec juste le minimum de mots : ça va ? Ils ne s’étaient pas vus depuis le dimanche précédent, trop affairés qu’ils étaient tous, et éprouvaient un grand bonheur à venir prendre l’apéritif à la même terrasse.
Va bene, répondit Marco. Bonne semaine ? Armand hocha la tête. Plutôt bonne, certains jours, à d’autres... la routine quoi ! Un petit blanc sec ? Pour Armand, l’apéritif du dimanche matin était un moment sacré. Il répugnait à parler travail et à évoquer quelque désagrément que ce soit. Il voulait conserver son humeur bonne, et propice aux délices du palais.
On n’attend pas Nathan ? demanda Marco en lorgnant les huîtres. Tu as passé commande ?
Je vous attendais. D’un bond, il fut debout. De bonne corpulence, le ventre rebondi, on ne pensait jamais qu’Armand puisse être aussi tonique, à 45 ans passés, il passait deux heures en club par semaine à transpirer ses toxines au cours de cardio-training et squats alternés de cinq minutes en cinq minutes. Il en ressortait vidé et se sentait régénéré de l’intérieur. On pouvait dire que, pour maigrir, ses efforts, s’ils lui coûtaient, n’étaient pas payés en retour. Néanmoins, bon mangeur, amoureux des bons vins et travailleur sédentaire, l’homme, plutôt casanier, ne faisait pas de gras, selon sa propre expression. Il revint avec trois assiettes de beaux mollusques luisants dans leur eau exfiltrée. Ça va faire venir notre Nathan, pronostiqua-t-il en déposant un plateau rond sur la table. Effectivement, les deux amis n’avaient pas pris place devant leur apéritif gastronomique qu’un bruit de sonnette aigrelet les alerta de la venue de Nathan. Loin dans la rue en pente douce, ils virent le cycliste éviter des caddies colorés, louvoyer entre les piétons égarés sur la chaussée, activer son klaxon furieusement, puis se lever droit sur les pédales et terminer son approche en danseuse, en grillant bellement le feu. Un dérapage contrôlé succéda à un crissement de freins, détachant un peu de gomme sur le macadam. Tout sourire sous son casque bleu cobalt, Nathan salua ses amis d’un petit geste puis sangla son vélo à un poteau de voirie.
Le soleil du début d’automne a une douceur lénifiante. On s’en laisse asperger comme d’un musc, il semble pénétrer chacun de nos pores et ramollir chacun de nos muscles. On le boit. Il se replie sous nos paupières. Il est un appel à la tranquillité, au farniente, à l’inertie. Les trois hommes buvaient joyeusement et avalaient les mets charnus et flasques, en riant, insoucieux, atteints d’une ivresse agréable, gaie, légère. Quand un coup de tonnerre résonna dans l’azur de leur frivolité dominicale.
Ce fut lorsque le jeune Nathan, cadet de la bande, narra ses exploits de la veille. À la sortie d’un concert, avec une bande de potes, ils étaient partis en virée. Avinés pour la plupart, ils avaient déambulé dans la ville en fomentant une action d’éclat qu’on pourrait lire au matin sur les visages apitoyés des paisibles bourgeois du cru. Nathan, exilé là pour ses études, n’appréciait pas le côté embourgeoisé de la ville. Trop propre selon lui pour être honnête. Nihiliste, idéaliste et imbécile. Ainsi se définissait-il. Il n’était, selon ses amis du dimanche matin, pas très loin de la vérité.
D’ordinaire, on riait à gorges déployées de ses bêtises d’enfant gâteux - il approchait de la trentaine. Mais ce jour-là, on l’avait écouté d’une oreille compatissante évoquer ses gamineries, on avait souri à ses frasques, rigolé franchement à la vue de ses fesses bleuies par le froid photographiées auprès d’une statue représentant Aphrodite, déesse grecque de la beauté et de l’amour. Mais quand sa bande de margoulins s’était excitée, à l’approche d’une église, en avait fracturé la porte de bois aux moulures en torsades puis s’étaient déchaînés à l’intérieur, mettant par terre toutes les chaises de la travée, renversant les bancs de la nef, un par un jusqu’au dernier, puis, après avoir insulté les anges figurant sur les tapisseries, leur avaient dessiné des seins volumineux, et des moustaches hitlériennes. À ce passage de la narration, Marco faillit en avaler de travers sa bouchée de pain.
Mais c’est dégueulasse, ce que vous avez fait là ! ragea-t-il. Comment vous pouvez faire des choses comme ça dans une église.
Marco était catholique, par culture plus que par choix, on l’avait nourri de cette religion depuis sa plus tendre enfance, il aimait les églises, les conversations intimes avec Dieu, et le folklore de sa religion. Tout l’amusait, les encensoirs, les vases sacrés, les burettes, les vêtements sacerdotaux, les christs en croix, les angelots, la Vierge et Saint-Jean Baptiste, les représentations de la Cène et celles du Calvaire. À l’intérieur d’une église, il était comme chez lui. Les fragrances d’encens le transportaient de joie, il se signait pour le plaisir dix fois après avoir puisé un peu d’eau dans les grands bénitiers de pierre. Parfois, il portait un bouquet au pied de la statue d’un saint guérisseur, pour aider un ami à se rétablir, il allumait des cierges par poignées, pour ranimer sa ferveur alanguie plus que pour envoyer des prières au ciel ; il n’aimait pas l’idée de déranger Dieu pour des petits tracas.
Mais Nathan n’en avait pas fini de ses grivoiseries. Comme s’il ne suffisait pas d’avoir souillé les gravures, ils avaient pissé dans la chaire du prédicateur, puis tagué les murs d’obscènes scènes pornographiques. Et, avant de s’enfuir comme des hordes barbares, ils avaient décapité les têtes de plâtre des apôtres, ses fidèles de Jésus.
Là, c’en était trop. La chaise de Marco avait basculé derrière lui, et, sans se soucier du fracas, il avait levé la main au-dessus de Nathan, comme pour le frapper. L’autre le regardait de sa frimousse rigolarde.
Tu mériterais, tu mériterais... insistait Marco, sans parvenir à achever sa phrase.
Calmez-vous, calmez-vous, leur recommandait Armand, en agitant les bras pour faire se rasseoir Marco.
Mais je suis calme, répliquait Nathan. C’est Marco qui s’énerve parce qu’on a décapité des saintes reliques.
C’est scandaleux, c’est tout ce que j’ai à te dire. Vous êtes des petits cons !
C’est pas plus con que d’aller dézinguer des canards sur l’étang, riposta le jeune Nathan.
Allons, calmez-vous, calmez-vous mes amis, tenta à nouveau Armand. Mais sa force de dissuasion était plutôt faible.
Quoi ? Parce que tirer des canards c’est interdit ? Toi, tu fais des choses interdites et sacrilèges. Oui, sacrilèges !
Pour moi la chasse est foncièrement sacrilège, Marco. Ce n’est pas parce que tu as acheté à des maquignons un permis de tuer que tu dois te croire honnête et pure comme une brebis. Je place la vie des animaux au-dessus de toute ta fichue bimbeloterie.
Ah ! le beau parleur. Il a de jolis mots dans la bouche, mais de vilaines choses dans la tête. Il fait des saloperies dans les églises et après il se prend pour Zola à défendre la veuve et l’orphelin. Tiens, tu me dégoûtes. Je m’en vais, on ne se reverra pas. Tchao Armand.
Mais... mais, attends, le suppliait celui-ci, embarrassé par la tournure des événements. Il bougeait les bras dans tous les sens comme une marionnette détraquée. La matinée lui échappait totalement.
Et toi, lança Marco en se retournant vers Nathan, si t’aime tant la vie, pourquoi tu la bouffes. Réfléchis bien à ça.
Saisissant l’anse du panier au pied de sa chaise, il hissa ses emplettes sur une épaule et, droit et fier comme un toréador quittant l’arène sous les vivats, s’arracha à l’atmosphère délétère du bar-restaurant où l’air dominical était devenu irrespirable.

Il avait bien mangé et se sentait repu. Cenerina avait emmené les filles avec elle chez sa mère et lui avait laissé de côté une part de civet de lièvre et de Penne Rigate aux poivrons. De septembre à fin février, leur petite famille fonctionnait sur le rythme des week-ends de chasse de Marco. Et tout le monde s’en satisfaisait. Sa femme chouchoutait leurs deux fillettes, les emmenait au cinéma ou faire du shopping, puis rendait visite à sa mère dans son petit appartement résidentiel où elles jacassaient en grignotant des ciocchini ou autres petits biscuits accompagnant généralement une pana cotta que l’hôtesse réussissait divinement bien. Elles prenaient toutes trois des kilos durant cette période de l’année qu’elles s’efforçaient ensuite de perdre les mois suivants, Cenerina en salle d’entraînement sur des tapis de course mécaniques, les filles à la piscine du club les mercredis. Marco jouissait de son temps libre avec d’autant plus de bonheur que son entourage s’en accommodait bien. D’autant qu’il n’exagérait pas. Il chassait, certes, tous les week-ends, hors période des fêtes, mais un seul jour sur les deux, en général le dimanche, réservant l’autre jour à la vie de famille, aux devoirs des filles et aux exigences conjoncturelles.
Cette après-midi était tout à lui. Haro sur le lapin, le faisan et la perdrix ! Sa gibecière serait ce soir plus remplie que son panier de légumes du marché. De quoi se réjouir neuf jours sur sept. Il chasserait en solitaire. Il détestait les battues où le chasseur posté en ligne attendait « fusil au pied » que les rabatteurs lèvent du gibier ; il s’ennuyait ferme. Il leur préférait les déambulations en duo ou en trio, et plus encore en solo. Quant à la chasse à l’approche, autorisée pour le chevreuil et le sanglier dans sa région, il ferait sa demande administrative pour le début janvier. Le chevreuil avait sa préférence sur le sanglier, pour les gros gibiers, mais, jusqu’à aujourd’hui, il était toujours « rentré bredouille ». Trois conditions devaient être réunies pour cette chasse, la bête devait être à l’arrêt, positionnée de travers et aucun obstacle ne devait s’interposer entre le chasseur et l’animal. On appelait cela, en termes de chasse, tirer « une balle propre ». Les trois conditions étaient rarement réunies. Évidemment. Sinon, où était le panache ? Seuls les meilleurs parvenaient à leurs fins. Des années de patience et d’apprentissage.

Il se rendit à la salle de bains où il s’aspergea le visage d’eau fraîche. Il sentait son corps s’appesantir et ce n’était pas le moment de se laisser aller au farniente. Dans la chambre à coucher de leur couple, il s’accroupit et tira un grand sac noir rangé sous le lit. Il avait pour habitude de fourguer son matériel de chasse à l’abri des regards. Les petites pouvaient être curieuses, et, en l’absence d’adulte, même pour une courte durée, se mettre à fouiner un peu partout. Les cartouches étaient rangées séparément, au fond de la penderie, dans une boîte métallique cadenassée elle-même à l’intérieur d’une boîte à chaussures en carton. Son fusil, sous le lit, démonté et nettoyé comme il se doit.
Il descendit au parking, déposa le sac dans le coffre de sa Range Rover 4, rangea le fusil sur le râtelier fixé sur la plage arrière et démarra en trombe. Les pneus crissèrent sur le revêtement du sol lisse ce qui procura à Marco une légère excitation. C’est parti mon gars ! se dit-il. Le portail de fer gris s’ouvrit automatiquement et la voiture fila dans la rue. Il avait trois quarts d’heures de route avant de rejoindre les bois. Mais pas besoin de passer prendre Pipo chez son père. Aujourd’hui, c’était relâche pour l’épagneul. Il s’était légèrement blessé à la patte le dimanche précédent et Marco préférait attendre qu’il fût bien remis pour l’emmener à nouveau avec lui pister le lièvre.
D’ailleurs, là-bas, le petit étang privé où l’on pouvait tirer avait été approvisionné en canards la semaine précédente. Une aubaine. Il marcherait deux heures dans la campagne en quête de petit gibier et terminerait son périple au bord de l’eau ; juste avant la tombée de la nuit, les colverts venaient en nombre puiser leurs vivres. Et avant la chute du soleil, ce serait l’hécatombe. Il espérait seulement que les chasseurs ne viendraient pas trop nombreux à la levée, même si l’étang était grand, il fallait respecter les règles de distance, et prendre, si possible, la meilleure place.
Il frétillait d’excitation et bientôt se prit à rire à gorge déployée au souvenir d’une anecdote de chasse. Il traversait des vignes, Pipo la truffe au sol, quand il croisa le chemin d’un type en tenue kaki, gibecière sur le ventre. Le gars avait perdu son chien et lui demanda s’il l’avait vu. Marco avait fait : c’est quoi comme chien ? Un Beagle, avait dit le type, et Marco l’avait fait répéter, car le gars prononçait bigle. Et comme le type disait à nouveau un bigle, le regard de Marco s’était arrêté sur la figure du type dont les yeux se contrariaient. Un bigleux, il avait alors manqué exploser de rire au nez du chasseur et seul le visage couperosé et l’air ombrageux de l’homme l’en avait-il dissuadé.
Sa rue débouchait sur l’arrière de l’église Saint-Angèle et, pour rejoindre le boulevard et filer vers les grands axes, il fallait la contourner. Poussé par un besoin instinctuel, Marco freina vivement et se rangea sur un côté de la chaussée, en grimpant deux roues sur le trottoir. Le curé laissait pour ses ouailles désireuses de venir se recueillir les portes de sa chapelle ouvertes tous les dimanches entre quatorze et quinze heures.
Sa fébrilité s’apaisa. La belle était intacte. L’ensemble de sa pierre d’une blancheur immaculée. Il avait eu peur, un moment, qu’on s’en fût pris à son église. Qu’on l’eût souillée. Mais non, elle respirait le propre, le bon, le calme. Il se signa et avança dans la nef, un rien euphorique, s’agenouilla sur un banc. Il pria quelques ferventes minutes, les yeux fermés, le front baissé. Quand il releva la tête, il regarda autour de lui. Il était seul. En compagnie de lui-même et de Dieu. Fatalement, en ces lieux, sa présence était plus que probable. Il s’excusa, même s’il n’avait pas à le faire, pour les exactions commises par Nathan. Il dit à Dieu de lui pardonner, car il ne savait pas ce qu’il faisait et combien il avait pu l’offenser. Lui savait et il était prêt à faire pénitence pour le repentir de Nathan. Il pourrait demeurer à genoux et prier plusieurs heures, s’il le fallait. Tassé sur le grand banc de bois verni, il attendit longtemps un signe.
Quand il sortit de sa prière, il avait les paupières lourdes et se sentait envahi d’une énorme fatigue. Non point du poids du temps passé à égrener un chapelet d’aves et de patenôtres censés intéresser les cieux. Non, du poids de la bêtise des hommes. Au-dessus de lui, des angelots polychromes sculptés dans le bois et portant divers instruments de musique semblaient s’amuser. Joufflus, un air enfantin, les cheveux frisés, ils souriaient au monde, leurs petites ailes déployées dans leur dos. Puis, comme Marco les observait attentivement, ému et le cœur confit dans une chaleur bienheureuse, d’étranges mouvements se mirent à les animer. Parcimonieux, délicats au début puis de plus en plus vifs et persistants et alors, comme si un flux électrique les traversait tous, la ribambelle de séraphins s’activa. Marco entendit la musique des cieux qu’ils jouaient, et ce n’était pas une illusion, ou un orgue s’étant mis en branle en tribune, au-dessus du portail occidental. Il s’agissait de bien autre chose. Une merveilleuse musique céleste à son intention à lui.
Alors, les petits êtres se libérèrent de leur socle et se mirent à voleter, battant l’air de leurs ailes au rythme de l’aria, comme de gros insectes débonnaires et quelques instants plus tard une myriade d’angelots s’envolèrent, formant un nuage tourmenté et vrombissant, tous les anges peints sur les tableaux, les anges de pierre des bas-reliefs, ceux gravés dans le bois, des séraphins et des chérubins replets et gracieux se détachaient, se libéraient de leurs supports, de leurs piédestaux, de leurs entraves matérielles et tous s’envolaient, voletaient et jouaient une musique harmonieuse et divine.
Marco était au spectacle, comme un enfant au cirque, le cœur palpitant, les yeux hors de lui, luisant de plaisir. Il aurait pu battre des mains et lancer des oh ! et des ah ! Jamais un émerveillement aussi délicieux ne l’avait ainsi troublé. Il riait et pleurait en même temps. Remué au plus profond de lui tandis que les angelots se rassemblaient en un essaim coloré, le fêtant en tourbillonnant au-dessus de sa tête et claironnant leurs sons magnifiques et purs.
Marco s’enchantait de la sarabande virevoltante. Il s’aperçut combien les petits êtres grossissaient de minute en minute. Combien leurs ailes s’étaient développées qui se couvraient à présent d’un soyeux duvet de plumes. Il remarqua à la place de leur bouche pulpeuse, un bec qui leur poussait à tous. Une queue et des pattes. Le duvet devint plume, les corps, corps de canards. La belle musique s’enraya. Elle faisait à présent le bruit de vieilles chaînes couinant sur des poulies rouillées. Les chants devinrent discordants, ça grinçait et nasillait de toute part. Dans les yeux des volatiles, une fureur émergeait. Leurs prunelles brûlaient d’un combustible rouge. Un feu de vengeance, terrible et inéluctable ; ainsi le comprit Marco. Le temps de se lever, il était trop tard, on l’assaillait. Se protégeant des violents coups de bec assénés par les gros oiseaux déchaînés, en se couvrant la tête de ses bras, il parcourut en tanguant d’une foulée lourde la distance du cœur de la nef à la porte de sortie la plus proche. Une fois à l’air libre, il put respirer et reprendre son souffle. Les démons ne l’avaient pas suivi. En sueur, encore éprouvé par le drame, il regagna sa voiture à pas traînants.
Comme s’il agissait en automate, il arracha son fusil de chasse du râtelier, le cassa en deux et enfourna dans le magasin deux cartouches rouges remplies de billes d’acier. Il glissa dans sa poche la boîte de Winchester Drylock et courut arme au poing combattre ce qui ne pouvait qu’être l’œuvre de Satan.
Dire qu’il fit un carnage serait peu dire encore. La bataille engagée, enragée, bien qu’au-dessus de ses forces, il la conduisit et la gagna malgré une armée ennemie bien entendue supérieure en nombre et également en force, une armée de bêtes démoniaques, qui lançaient des cris perçants effroyables et descendaient en piqué sur lui, comme des avions kamikazes. Ce fut un combat terrible où sang et plumes se mêlaient à la poussière du sol, aux gravats échus des explosions des murs, des colonnes des frises et des voutes. D’épaisses volutes de fumées grises voilaient en partie la scène des affrontements. Malgré tout, Marco chargeait et rechargeait son arme, visait, tirait, souvent à l’aveugle, rechargeait, épaulait, tirait, bien campé sur ses jambes, la joue collée à la crosse, le courage plaqué sur le cœur. Pas un colvert, pas une sarcelle, pas un canard n’en réchappa. Chasseur opiniâtre, guerrier farouche, combattant courageux, il triompha des volatiles diaboliques avec la bravoure digne d’un héros.
Il s’en tirait avec quelques égratignures. Le sol était jonché de carcasses d’angelots fragmentées, fauteuils et chaises éventrées, d’ossements de retable et de chaire, de têtes décapitées de saintes statues, de portions d’objets solennels, de croix, de bannières et de calices, d’éclats de bois et de métal, d’un fatras de plâtre, de pierres, de morceaux de cadres dorés, de bouts de verre de vitraux et tandis que les fumées se dissipaient sur l’étang de la nef, au cœur de l’église de pierre blanche, Marco contemplait en pleurant le désastreux spectacle, le sanctuaire dévasté de son pauvre combat d’homme.
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Ozias Eleke · il y a
Un récit plaisant et instructif. J'ai aimé. Au plaisir de vous relire.
Je vous prie de jeter un coup d'œil à mon texte et m'apporter votre éclairage dessus. Merci

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Mireille Bosq · il y a
Il est fort imprudent de boire avant d'aller à la chasse !
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Jean-Michel Philibert · il y a
Bon récit de chasse et de châsse... Qui va à la chasse perd sa place... au paradis !
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Albane Charieau · il y a
un texte surprenant, avec une ambiance bien particulière mais dont la lecture est très plaisante.
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Guy Pavailler · il y a
Merci Albane. Heureux que cette histoire vous ai sincèrement plu. Ce texte fait partie d'un corpus de 11 nouvelles rassemblées pour un recueil en vue d'être édité, Vivement Après-Demain livre 1. L'adieu aux larmes, aux thèmes environnementaux (société, environnement, écologie) dont je réserve la primeur à short.
La Dernière Carte, Copain comme cochon, Le Rapport Gaudin, Tchaïkovski, La Cible, Plumages et papotages - En songeant à Montaigne, Ne m'appelez plus jamais Bob, Addiction, Le Chaperon Rouge, Les Angelots, ( et à paraître le trimestre prochain) L’Homme de la Forêt 1 & 2.