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Les amateurs de Cognac*

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Sensen

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Suite de "Dernière correspondance"


Vanille Veilleur ressentit une sensation de chute typique des premiers instants d'un assoupissement. Immédiatement, son corps eu un sursaut réflexe. Elle repris alors partiellement ses esprits et constata qu'elle était affalée dans un large fauteuil en cuir capitonné. Où était-elle ? Son esprit embué de fatigue se souvenait d'un musée. En effet, elle aurait juré qu'elle participait, quelques instants plus tôt, à une inauguration au Musée des Beaux Arts de Tournai. Vanille repoussa laborieusement une couverture épaisse qui la recouvrait partiellement, tout en regardant vers le haut.

Une verrière, un hippopotame volant : le plafond ressemblait effectivement à la salle principale de l'édifice conçu par Victor Horta. Quelque chose ne collait toutefois pas. D'où ce fauteuil pouvait-il bien venir ? Et pourquoi s'était-elle endormie ? Pourquoi tout ce silence ?

Laissant libre cours à ses pensées, elle ne vit pas tout de suite l'homme immobile à sa droite. Chauve et de forte corpulence, chapeau melon et canne à la main, il attendait, impassible. Une bonne minute passa, sans un bruit, sans un geste, Vanille profitant du silence en fixant la lune à travers la verrière. La lumière tamisée ainsi que la douce chaleur l'encourageait à s'endormir de nouveau.

Comme las de ne pas avoir été remarqué, voyant les yeux de sa voisine se refermer, l'homme émit un soupir sonore et tinté d'un certain agacement distingué. La proximité du bruit interrompant un silence absolu et prolongé, Vanille tressaillit. Les membres tétanisés, les dents serrées, le souffle court et saccadé, et en un mot terrorisée, elle fixait maintenant l'homme toujours immobile.

Celui-ci partit alors d'un rire gras et sonore que Vanille jugea plutôt bienveillant mais fort agaçant tant il s'éternisait. La peur cédant le pas à l'agacement, Vanille engagea la conversation brutalement :

- Allons ! Il conviendrait de vous excuser, toute de même ?

Madame, dit-il en inclinant la tête avec lenteur, je ne voulais vous créer aucune angoisse. A ma décharge, il s'avère que j'étais là bien avant vous (il brassa l'air de ses mains dans un geste ample désignant ainsi tout le musée).

- Ah oui ? dit-elle. Cela m'étonnerait, je suis ici depuis sept heures du matin pour organiser le vernissage de cette exposition. Deux heures avant l'ouverture au public ajouta-t-elle l'index levé.

Vanille se redressa en fixant l'homme. Le gentleman lui renvoyait un regard amusé accompagné d'un sourire malicieux. Puis, Vanille détourna le regard vers la gauche. Ne reconnaissant pas les œuvres exposées dans la salle centrale du musée, elle fit un tour complet sur elle même.

- Où sommes nous... en fait ? Questionna-t-elle avec étonnement. Que se passe-t-il ici ?

- Eh bien, nous sommes au musée. Vous venez de le dire à l'instant et je dois préciser...

A quelques mètres devant le fauteuil de Vanille, se dressait une table basse sur laquelle était posée une énorme pipe en bois de noyer tenue par un présentoir. Se détachant de ses questions précédentes, elle lui coupa la parole :

- Je connais cette pipe.

- Elle est un peu grande pour votre propre consommation, s'amusa l'homme.

- Mais, qui êtes vous,  Monsieur ? Ne seriez-vous pas...

- Allons Madame, c'est une très mauvaise façon de nous rencontrer. On ne pose pas de telles questions tout au début. Parlons d'autre chose voulez-vous, dit-il sévèrement. Je suis là pour vous aider. Mais que diable ! Ayez la dignité de maintenir un peu de suspens.

Étonnamment, Vanille ne fut pas consternée de cette réponse. Elle s'approcha de la table basse, captivée par l'objet qui y trônait.

- Elle est belle. Elle ressemble fortement à la pipe de Magritte, s'exclama-elle. Ceci n'est pas une pipe ! Vous connaissez ? C'est vraiment très célèbre.

- Là, Madame, vous me faites plaisirs ! toussa le gentleman. On rentre dans le vif du sujet.

- A bon... fit-elle d'un air ahuri.

- Mais bien sûr. C'est pour cela que vous êtes là. Je ne crois pas aux coïncidences.

Il se leva avec difficulté. L'homme devait souffrir de la hanche ou du genou car il boitait quelque peu. Il se dirigea vers une desserte où étaient disposés deux verres vides et une bouteille de Cognac.

- Je vous en sert un, dit-il d'un ton qui ne souffrait aucun refus. Un petit Courvoisier pour discuter, débattre, lire ou simplement écouter de la musique. J'adore ça.

Il tendit le verre à Vanille qui ne fit aucun geste pour le prendre, méfiante.

- Vous savez que ce producteur fournissait la cour du roi George VI d'Angleterre ? La bouteille est de 1936. Je pense que vous n'aurez pas d'autre occasion d'en boire un d'aussi ancien. Il s'est très bien conservé. N'ayez crainte.

- Merci, dit-elle finalement en prenant le verre délicatement après une longue hésitation.

L'homme en fut ravi et alla joyeusement toucher une antiquité avec ses doigts dodus tandis qu'elle se rasseyait. C'était un gramophone à cornet de cuivre qui produisit un son d'une incroyable pureté.

- Tocata et Fugue en ré mineur, Madame. J'ai toujours pensé que cela donnait une saveur, que dis-je, une grandeur particulière au lieu.

- Pas très moderne, tout de même, répliqua-t-elle, alors que le son des orgues prenaient de la vigueur.

- Oui, mais... pensez-vous vraiment que dans un lieu tel que celui-ci, l'année 2018 revêt une quelconque importance ? Le Musée vaut mieux que Thunderstruck, non ?

- Mais comment savez-vous que...

-...que vous avez mis du ACDC à fond ce matin tout en finalisant les préparatifs du vernissage de l'exposition ?

Vanille resta sans voix.

- J'étais là. Madame. Je suis souvent là. Savez vous pourquoi ?

Vanille secoua négativement la tête, tout à coup timide et inquiète.

- Parce que j'adore cette pipe... dit-il. Vous avez d'ailleurs raison. Il s'agit bien de celle de Magritte, ajouta-il d'un air entendu.

- Mais, c'est impossible. Il était peintre. Pas sculpteur. Il n'a jamais produit ce type d’œuvre.

L'homme rit de nouveau grassement. Cela le fit tousser. Il devait beaucoup fumer. D'ailleurs, à bien y réfléchir, il sentait le tabac froid. Redevenant sérieux, le gentleman s'arrêta brusquement de rire et se pencha vers Vanille en posant le coude sur l'accoudoir de son fauteuil. Il jeta un œil légèrement à droite, puis à gauche et dit sur le ton de la confidence :

- De ce côté ci de la toile, Madame, j'ai bien peur que ce soit réellement un pipe...

Vanille n'eut d'abord aucune réaction. L'homme constata ensuite que son visage exprimait un étonnement incrédule. Enfin, Vanille explosa d'un rire dément, ce qui l'amusa beaucoup car il avait prévu cette réaction. C'était bien lui qui maîtrisait la situation. Il sut donc exactement quoi lui dire pour s'assurer qu'elle le croirait.

- Vous avez bien enfermé ce pauvre Monsieur Polak dans cette très belle œuvre qui sera exposée à la New-York Public Library dans un mois. Vous savez, la scène qui représente le New-York Grand Central Terminal à l'heure de pointe**.

Cette réplique fit l'effet d'une douche froide. Vanille ne sut que répondre. Elle se sentait à nu. L'un de ses secrets les plus intimes était connu de cet étranger. Elle retrouva soudainement un peu de hargne et se défendit contre l'accusation :

- Je ne l'ai pas enfermé, comme vous le dîtes. Il m'avait passé commande pour reproduire l'une de ses photos... dit-elle en criant presque.

Le silence se fit quelques instants.

- Mais la toile était si réaliste, continua-elle avec tristesse. Et cette fille, dans la toile, cette même fille qui apparaissait sur d'autres clichés de M. Polak... Elle l'a attiré comme une sirène l'aurait fait avec l'équipage d'Ulysse...

- Oui. Mais le résultat est là, Madame. Il a perdu la vie un soir, en regardant votre œuvre. On peut supposer son âme captive, encore maintenant, dans un « univers » comme celui-ci, précisa-t-il en regardant autour de lui.

Nouveau silence.

-... et vous ? Êtes-vous aussi prisonnier d'une œuvre ? Questionna Vanille.

- Non. Dans mon cas, il s'agit d'un choix. Et puis, j'ai mes petits... disons trucs... pour... euh... voyager.

- Je pensais Monsieur Polak mort, reprit Vanille. J'en étais persuadé et en nourrissais jusqu'à maintenant de profonds désespoirs... passagers. A l'instant, je réalise que son âme est toujours piégée quelque part... il s'agira donc d'un désespoir... éternel.

Elle fondit alors en larme. L'homme ne dit alors plus rien et la regarda de nouveau d'un regard sans émotion. Cette situation dura. Vers minuit, il rompit le silence :

- Pleurer vous fera certainement du bien momentanément. Il faudrait pourtant vous assurer d'un avenir meilleur et ne pas devoir supporter une sensation persistante de remord.

Elle fit oui d'un hochement de tête.

- L'âme est complexe, reprit-il. Ce n'est pas de votre faute... certes... mais vous vous sentirez coupable le reste de votre vie si vous ne faîtes rien. Je ne vois qu'un remède. Devenez une randonneuse !

- Comment ? Fit-elle, surprise.

- Nous nous appelons comme cela, entre-nous. D'autres préfèrent se qualifier d'amateurs de Cognac. Allez savoir pourquoi. Artistes, cinéastes, simples amateurs de toiles, nous avons tous trouvé le moyen de traverser les œuvres, de séjourner dans leur atmosphère, d'y vivre pour certains.

Vanille releva la tête et regarda l'homme d'une moue incrédule. Il s'était relevé pour changer le disque du gramophone. Il montra la pochette du vinyle à Vanille. Il s'agissait d'une version de Thunderstuck interprété par Cristina Kiseleff au violon électrique. Il lui fit un clin d’œil en guise de soutien complice, puis reprit :

- Buvons notre petit remontant, Madame, car à nos verres, nous n'avons encore pas touché.

Il leva son propre verre.

- Santé, dirent-ils l'un après l'autre.

Vanille ne but pas tout de suite, regardant le gentleman qui portait déjà son Cognac aux lèvres. Il but en dégustant, par petite gorgée, s'arrêtant parfois pour éloigner son verre et le regarder à travers la lumière. Il appréciait la robe de l'alcool. A la dernière gorgée, il ajouta :

- Et puis, je pense qu'il vous faut une petite démonstration de toute manière. Une œuvre de Magritte, c'est bien gentil. Mais j'ai toujours préféré Brueghel l'ancien. Le triomphe de la Mort, notamment.

Finissant son verre, il disparut progressivement dans une certaine élégance vaporeuse. Vanille en resta bouche bée.

Devant le phénomène, sa réaction fut de se lever et de se diriger vers le lieu où le gentleman se trouvait l'instant précédent.

- C'est à n'y rien comprendre, dit-elle. Je suis dans un rêve.

Silence prolongé et respiration rythmée par l'excitation d'une rencontre avec l'insolite.

- Vous ne m'avez pas dit qui vous étiez, cria-t-elle dans la salle vide sur le ton du reproche.

Rien ne se produisit. Il était bel et bien parti. Résignée et quelque peu déboussolée, elle dégusta son Cognac de la même manière qu'il l'avait fait. A la dernière gorgée, elle parla de nouveau sur le ton du dépit. Cette fois, ce fut pour elle-même :

- Je suppose qu'il faut formuler un souhait avant de vider le verre... Je souhaite donc revenir au vernissage de l'exposition.

Le noir se fit alors quelques instants. Elle se savait debout et en sécurité. Mais ne parvint pas à se mouvoir. Une image floue apparut progressivement. Cette image devenant nette, elle réalisa qu'elle se trouvait devant une œuvre de Magritte, tenant un verre vide à la main.

- Vanille, tu as l'air absente. Qu'y-a-t-il ? On m'a dit que cela faisait un bon quart d'heure que tu fixais ce tableau. Tu sais pourtant que ce n'est pas une pipe ! C'est marqué dessus ! dit une femme sur le ton de la boutade.

Elle reconnut Maureen, la directrice du Musée. Vanille en fut soulagée. Elle réalisa qu'elle s'était écarté de la salle de vernissage afin de s'isoler un peu. Son amie venait de la retrouver.

- Tiens, dit la directrice, puisque nous sommes proches de la réserve je vais te montrer une pièce que nous allons bientôt mettre en valeur. Les invités peuvent bien se passer de nous cinq minutes de plus.

Arrivée au cœur des rayonnages, la directrice s'arrêta devant un objet haut de trois mètres environ. Il était recouvert d'une couverture de déménagement. Après avoir vérifié que Vanille avait toute son attention, Maureen tira sur ce feutre de protection et dit triomphalement :

- Tada ! L'originale trône sur la promenade d'une plage de Dinart. C'est une reproduction de la statue du maître du suspens... Alfred Hitchcock ! Pas mal, non ?

Vanille en resta coi. C'était bien lui qu'elle avait rencontré derrière la toile.

- Qu'en dis tu ? demanda la directrice avec excitation.

- Eh bien, tu ne verras sans doute pas le lien. Mais je t'assure qu'il y en a un. Saurais-tu me dire où puis-je acheter quelques spiritueux français de bonne qualité ?

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* Bien que l'auteur pense ne pas y être contraint, ce dernier souhaite préciser que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé. On peut très bien en évoquer le nom sans le consommer. D'ailleurs certains collectionneurs achètent des bouteilles pour leur esthétique sans jamais les boire.

** Ce passage fait référence à Dernière correspondance, nouvelle précédente (disponible sur le profil de l'auteur) où Vanille veilleur réalise un tableau sur la base d'une photographie pour M. Polak. Ce photographe professionnel à la retraite est fasciné par une inconnue apparaissant sur ces photographies en pose longue.

L’œuvre achevée, M. Polak finit par être entraîné définitivement dans l’œuvre de Vanille. L'hypothèse de Vanille est que cette inconnue est une sirène, une harpie au sens mythologique du terme.
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Charieau · il y a
je continue l'aventure, alors à la prochaine page.
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Sensen · il y a
Ne manquez pas la suite de "Dernières correspondances" et des "Amateurs de Cognac" :

- https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-supplice-du-marquis

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Elisabeth Marchand · il y a
Encore une énigme et cette atmosphère étrange...
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Sensen · il y a
Vous avez des tableaux chez vous ?
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Elisabeth Marchand · il y a
Oui... mais pas de grands maîtres... certains sont des photos que j'ai faites, que j'ai faites agrandir en poster et mises sous cadre...
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette œuvre envoûtante, Sensen !
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Miraje · il y a
Entre rêve, surréalisme, ou fantastique, chacun trouve son conte ☺☺☺ !
Et je te propose de découvrir ce qui se cache derrière les musiques ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/derriere-les-musiques

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Sensen · il y a
Aller ! Ca marche. On se tutoie ? C'est cool. Merci à toi.
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FlorianeG · il y a
Décidément, j'aime beaucoup votre univers. Je m'y retrouve.
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Sensen · il y a
J'apprécie tout autant le votre. En tout cas, n'hésitez pas à parcourir le mien.
Vous êtes la bien venue !

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Nelson Monge · il y a
Surprenant ! C'est ce que l'on attend d'une bonne lecture.
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Sensen · il y a
Commentaire très sympa. Je savoure. La suite de la suite sort bientôt Ne la ratez pas ;-)
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Aristide · il y a
Au comble de l'onirisme poétique... bravo !
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Sensen · il y a
Vous ne serez donc pas déçu de la suite... merci à vous
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thierry · il y a
Quand on est sous l'emprise d'une oeuvre tout peut arriver si on sait laisser notre imaginaire mener le jeu. Et inconscienmment on voit de belles choses. j'aime votre façon de nous le faire comprendre.
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Sensen · il y a
merci à vous.
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