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Les aléas du métier

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Maurice Stencel

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Après avoir décroché un poste de représentant, Jérôme avait épousé Sylvie. En supplément à ses appointements, il avait l’usage d’une voiture dont les frais, carburant, garage, etc... étaient supportés par sa firme. De plus, il avait la disposition d’un studio qui lui permettait de ne pas rentrer chez lui lorsqu’il était fatigué ou que le temps ne s’y prêtait pas. Sylvie l’avait décoré à son goût, elle connaissait ceux de Jérôme.
La société qui l’employait proposait du matériel de laboratoires. Elle était active, disait-on, dans l’industrie de la santé.
Son directeur lui avait dit :
— Vous devez vous efforcer d’inviter vos prospects à dîner. C’est à table que se contractent les meilleures affaires.
C’est à table qu’il avait conquis Geneviève. Elle achetait le matériel demandé par les médecins de la clinique dont elle était la directrice des achats.
Après le repas, il l’avait ramené chez elle. Sur le pas de la porte, elle avait proposé de prendre un dernier verre.
— Vous voulez monter pour prendre un dernier verre ?
— Je ne peux pas. Je dois encore rentrer en province.
Il s’était penché vers elle, il avait appuyé légèrement ses lèvres sur les siennes.
Dans la voiture, il se demanda s’il ne s’était pas conduit comme un imbécile.
Geneviève était séduisante. Plusieurs fois, à table, il avait détourné les yeux de sa poitrine. Après avoir bu quelques verres de vin, elle avait eu chaud, il le voyait, elle avait entr’ouvert son chemisier.
Le lendemain, à la fin de la matinée, il lui téléphona pour prendre de ses nouvelles. Puis comme s’il y pensait soudain :
— Ah, je voulais vous dire, je ne rentre pas ce soir. On peut dîner ensemble ? Je vous le promets, on ne parlera pas d’affaires.
Il devina que le court silence de Geneviève était une hésitation de circonstance.
— Vous avez de la chance, Jérôme, je suis libre ce soir.
Elle l’avait appelé Jérôme. Il se promit de téléphoner à Sylvie avant de se rendre au restaurant. Comme prévu, il passa la nuit avec Geneviève.
Il était en train de se rhabiller lorsqu’elle lui dit :
— Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de te revoir.
Elle l’avait dit en souriant. Il sourit lui aussi avec ce sourire un peu fat qu’ont parfois les amants sortis du lit de leur maîtresse et les garçons-coiffeurs qui présentent un produit coiffant à la télévision.
— On se revoit demain ? Je préparerai une petite dinette.
— Ce n’est pas possible demain, il faut que je rentre.
— Pourquoi ?
— Je suis marié.
Pour le petit déjeuner, elle tint absolument à lui beurrer ses tartines. Et à le regarder manger.

Lorsqu’il revint deux jours plus tard comme il l’avait promis, il trouva, posé sur le lit, un pyjama dont il ne porta que la veste déjà déboutonnée et un pantalon soigneusement plié.
— Maintenant, tu es chez toi, Jérôme. Je t’ai préparé un jeu de clés de l’appartement.
Elle lui avait aussi acheté trois chemises. Il les enfilait dès qu’il arrivait chez elle. En revanche, celles qu’il portait chez lui, il les achetait lui-même. Sylvie n’était pas toujours au courant de ce qui était tendance ou non, disait-il.
Désormais, il avait deux foyers : celui qu’il avait choisi au terme de ses études, et celui dont il se promettait de se défaire à chaque fois qu’il passait la nuit avec Geneviève.
Il en avait conscience sans pouvoir l’expliquer, c’est Sylvie qu’il aimait. Ses remords du lendemain en étaient la preuve.
Dieu sait pourtant combien Geneviève était inventive en matière de sexe. Mais elle était économe de ses démonstrations. Elle connaissait l’adage : qui veut aller loin ménage sa monture.
Les choses auraient pu continuer ainsi pour le bonheur de tous mais le destin, on le sait, fait souvent preuve d’un peu d’imagination.
Un dimanche après-midi alors que Jérôme et Sylvie venaient à peine de sortir de chez eux, ils rencontrèrent Geneviève qui se promenait en regardant les étalages.
— Jérôme !
— Madame Derover !
Il se tourna vers Sylvie.
— Madame Derover est une cliente de la société. Une bonne cliente.
Sylvie la salua d’un signe de tête tandis que Jérôme la présentait.
— Sylvie, ma femme.
— Mes félicitations, Jérôme. Votre femme est charmante. Le hasard est étrange. Je voulais visiter une ville de province. Il faut croire que c’est à la vôtre qu’inconsciemment j’ai songé.
Sylvie l’invita à prendre le café avec eux dans une pâtisserie de la place. Jérôme souriait aux deux femmes, tour à tour. Chaque remarque des deux femmes lui faisait hocher la tête. Il ajoutait de temps à autres :
— Comme c’est vrai !
Ce fut un après-midi parfait.
C’est souvent la nuit que les couples échangent des réflexions importantes, les yeux au ciel, dans l’obscurité de leur chambre à coucher. Sylvie dit en se couchant :
— C’est une jolie femme.
— Tu trouves ? Je la trouve assez quelconque.
— Tu couches avec elle, j’imagine.
Elle lui tourna le dos et fit semblant de s’endormir.
Cette fois, pensa Jérôme, il fallait réagir. C’est de leur vie à Sylvie et à lui qu’il s’agissait. Dès demain, il agirait.
Il avait hâte de se rendre chez Geneviève pour lui dire que leur aventure devait prendre fin. Après leur entrevue, peut-être qu’il rentrerait chez lui ou bien il irait à l’hôtel, il hésitait encore.
Il ne rentra pas chez lui. C’est à l’hôtel qu’il se rendit directement après un repas vite avalé dans un resto chinois. Il ne savait pas comment dire à Geneviève que leur aventure devait prendre fin. Face à face. Il regrettait de ne pouvoir s’en ouvrir à Sylvie, elle était toujours de bon conseil.
Il prit son téléphone en mains.
— Il faut que je te parle, Geneviève. Tu es disponible ? C’est grave ce que je dois te dire.
— Tu veux me parler de Sylvie et de moi ? Viens, je t’attends.
Il raccrocha le téléphone. Soudain, il n’était plus certain d’avoir agi avec intelligence.
Il faisait déjà nuit. La circulation était presque inexistante. Il était pressé d’arriver et, cependant, il roulait lentement comme s’il craignait d’arriver trop tôt.
La porte de l’appartement était entrouverte. Geneviève se trouvait dans la chambre à coucher. Elle dit :
— J’arrive, Jérôme.
Elle était en peignoir. Elle s’avança. Elle l’embrassa au moment même où il pensa à détourner la tête.
— Mon Jérôme, je suis contente que tu sois venu. Je pensais à toi si fort. Tu aimes mon nouveau parfum ? Viens, nous parlerons après. Tu as raison, il en est temps.
Elle était nue sous son peignoir. Le lendemain, il était encore dans le lit de Geneviève.
Jérôme en convint en son for intérieur, il n’y avait aucune raison sensée pour rompre avec Geneviève. Il aurait pu la rencontrer avant qu’il n’ait rencontré Sylvie, et rien n’eut été compliqué. C’est Sylvie qu’il fallait convaincre sans gâcher tout ce qui les liait.
Dès lors, il partagea sa vie entre ses deux amours. Sans bruit et sans éclat. Comme agissent tous les gens raisonnables. Sylvie et Geneviève qui étaient aussi raisonnables que lui firent semblant de s’ignorer. Ce qu’on ignore ne risque pas de blesser.
Devenu directeur de son département, Jérôme avait désormais des horaires réguliers. Plutôt que d’aller au bureau en voiture, il prit le train. C’était moins fatiguant.
C’est dans le train qu’il fit la connaissance d’Arlette, qui devint sa maîtresse.

PRIX

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Eliot-Néo · il y a
Une belle histoire, le coeur hésite la raison l'emporte.
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San-Pat · il y a
Je viens de découvrir ce merveilleux texte, écrit avec émotion mon vote, même si le prix est terminé.
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Angel · il y a
Excellent, je pense que le choix a été difficile pour Jérôme entre Sylvie et Geneviève, mais possible. Je pense qu'il n'avait pas trop envie de couper les ponts.
Et, pour finir il a eut le droit à la cerise sur le gâteau : Arlette !
Une suite pour cette nouvelle, serait sûrement astucieuse, Je vote, car c'est bien tournée.
J'ai des oeuvres qui n'attendent que d'être lus, si vous passez par chez moi, cela me ferait plaisir.

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