Les abîmes du loch Morar

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J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Été 2019

Écosse, 1967.

Trois longues heures de route pour se rendre au manoir Mac Goohan depuis l’aéroport d’Inverness. Heureusement pour l’écrivain Tony James, la généreuse baronne Mac Goohan n’était pas du genre à lésiner sur le confort de ses invités. Un chauffeur taciturne nommé Raoul avait réceptionné le londonien au sortir de l’avion, et l’avait entraîné jusqu’à une rutilante Rolls-Royce Silver Wraith de 1954. La carriole était équipée d’un minibar bien pourvu, et la réserve d’alcools pouvait aisément débrider l’imagination d’un auteur durant la rédaction de plusieurs manuscrits. Une fois à l’intérieur, Tony ôta ses chaussures, se servit un whisky, et s’affala sur la luxueuse banquette de cuir afin de contempler les déprimants paysages écossais. Rocheux. Brumeux. Volontiers sous-peuplés une fois loin d’Inverness. L’ambiance extérieure était aussi froide qu’un macchabée, et Tony James, grisé par l’alcool et le raffinement de son carrosse, se fixa avec optimisme le but de traduire en mots la rugosité de cette atmosphère, afin d’en imprégner son prochain roman noir.

La Rolls longeait désormais les berges du loch Morar sous un ciel chargé, et Tony fut troublé par le côté inquiétant du panorama. Le lac n’était pas si vaste, une vingtaine de kilomètres de long, mais il était d’une couleur déconcertante, dans les tons grisâtres, presque noirs, et les vaguelettes hérétiques qui ondulaient sur la surface semblaient annoncer l’apparition imminente d’un monstre échappé du loch Ness.
— Dites-moi, mon bon Raoul, avez-vous une bestiole du style « Nessie » sur celui-là aussi ? se renseigna le passager en pointant de l’index le morne plan d’eau.
— Oui, monsieur. Notre monstre à nous est surnommé « Morag », et il est bien plus gros et plus terrifiant que Nessie, précisa le pilote d’une voix détachée.

Raoul actionna les essuie-glaces de l’automobile lorsqu’une soudaine averse englua son pare-brise. Le véhicule poursuivit sa course le long de la rive supérieure du Morar. Le chauffeur indiqua qu’au nord de leur position s’étendaient les hautes terres d’Écosse, les fameux highlands, région la plus désertique du pays depuis que la grande famine de 1746 avait condamné les clans à un exode stratégique vers le sud de l’île, qui connaissait à l’époque une période d’expansion historique.
— C’est passionnant, tout ça ! ironisa ouvertement Tony en remplissant à nouveau son verre.
L’auteur éméché attrapa au vol le regard glacial que Raoul lui adressait via son rétroviseur, ce dernier n’avait visiblement pas apprécié le sarcasme de son voyageur en transit.
— Pardonnez-moi, mon p’tit Raoul, il n’était pas dans mon intention de me moquer de votre nation ! Simplement, j’ai effectué des recherches sur l’Écosse pour ma nouvelle intrigue policière, alors je connais déjà tout ce que vous me dites, voilà tout.
Raoul laissa planer un silence tendu avant de reprendre la parole :
— Vous êtes donc invité par madame la baronne pour terminer votre livre, Monsieur ?
— Exact, mon cher. C’est arrivé comme un cheveu sur la soupe, elle a pris des renseignements sur moi auprès de mon éditeur, parait-il ! Et me voilà !
— Puis-je vous demander ce que raconte votre œuvre en gestation ?
— Un meurtre mystérieux dans un château écossais.
— Hmm... Pas très original, si vous voulez mon avis. Vous devriez plutôt écrire une histoire de fantôme, ou, pourquoi pas, donner dans l’horreur en parlant de Morag !
— Mon p’tit Raoul, je vous remercie pour vos précieuses remarques littéraires, mais je préfère les énigmes criminelles en huit-clos, façon Le coupable est parmi nous.

Tony James devina une ombre éphémère, voilée et irréelle, sur le bas-côté de la chaussée. Celle d’une sinistre chapelle égarée dans les ondées. Une poignée de seconde plus tard, il aperçut sur sa gauche la silhouette massive du manoir Mac Goohan émergeant du brouillard. L’impressionnante bâtisse avait été édifiée sur une avancée de terre encerclée par les flots du loch. Une moyenâgeuse tour crénelée s’élevait au centre de la construction, entourée de deux ailes symétriques aux lignes plus baroques, avec un tas de fioritures sculptées habillant les arêtes.
La Silver Wraith s’engagea lentement dans une allée bordée de saules pleureurs, contourna le terre-plein au milieu de la cour principale et s’immobilisa devant le perron.
Tony James admirait l’architecture majestueuse du patio lorsque Raoul se tourna vers lui :
— Nous allons nous occuper de vos bagages, Monsieur. Vous pouvez garder votre verre avec vous, si vous le désirez.
— Merci d’avance pour les valises, mon brave, cependant je préfère porter moi-même ma Remington.
— Votre... Remington, Monsieur ?
— Ma machine à écrire. Si quelqu’un doit la casser, j’aime autant que ce soit moi.
En ouvrant la portière pour s’extraire de la berline, James nota la présence, sur la place du mort, d’un exemplaire relié du mythique Dix petits nègres de Christie.

Tony s’empara de la mallette contenant son irremplaçable Remington Rand de 1943 et se précipita dans le hall pour échapper au déluge. Le vestibule sentait bon l’opulence et le marbre tout juste lustré. Une table ronde centrale était rehaussée d’un titanesque bouquet de fleurs au sommet duquel pointaient diverses orchidées. Au-delà du bouquet, un garçon en costume de groom s’ennuyait, perdu derrière son immense comptoir d’accueil. Tony James déambula vers ce valet tout en admirant de somptueuses tentures agencées sur les murs.
L’homme de plume suspendit sa marche entre deux colonnes haussmanniennes, aux abords d’un fastueux salon au sein duquel siégeait une surprenante assemblée. Un individu en complet sombre se tenait debout, entouré par une dizaine de personnes assises qui semblaient boire ses paroles. Le gentleman était paré d’une énorme moustache et portait régulièrement une pipe très cintrée à sa bouche. Dans le dos du tribun, Tony releva la présence d’un épais tapis blanc enroulé sur lui-même et disposé près d’une ample cheminée. L’une des extrémités de la carpette était souillée d’une importante tache cramoisie.
Une fois à la réception, James interpella le laquais sapé en groom, qui releva le nez du bouquin dans lequel il était plongé.
— James, Tony. Je suis invité par la baronne pour une résidence d’écriture.
— Bien entendu, Monsieur. Nous vous attendions avec impatience, assura hardiment le personnage en refermant son Rebecca de Daphné du Maurier.
— Dites, que font tous ces gens dans le grand salon qui est là-bas ? interrogea Tony.
Le jeune serviteur parut embarrassé par la question du romancier, il bégaya une réponse qui ne séduisit pas totalement le méfiant Tony James :
— Ce sont... Ce sont d’autres invités de madame la baronne, et ils... Ils ont spontanément organisé une séance de lecture en groupe.
Un gaillard chauve et très large d’épaules fit résonner les claquements de ses bottines en gravissant les marches de l’escalier qui desservait les étages. Le costaud trimbalait les valises de Tony, et ne donnait pas l’impression de produire le moindre effort. Le réceptionniste sauta sur l’occasion pour éloigner la conversation du groupe de lecture :
— Ah mais voilà notre dévoué Fergus qui monte vos effets, Monsieur, on vous a attribué la chambre 13, située au troisième. Une jolie vue sur le loch vous attend. Elle se trouve dans l’aile est, tous les invités logent dans l’aile est.
— Et dans l’aile ouest, c’est le personnel ?
— Tout à fait, Monsieur. Ainsi que les quartiers de madame la baronne qui occupent tout le dernier étage.
— Quand aurai-je l’honneur de rencontrer la baronne ?
Le groom éluda la demande d’un sourire contrit, et désigna du bras une cabine d’ascenseur béante abandonnée entre deux tentures :
— Ne vous fatiguez pas à suivre Fergus, Angus va vous faire monter.
— Angus ?
— Notre liftier.

Tony, sa Remington sous le bras, se rendit d’un pas nonchalant jusqu’à l’élévateur en s’envoyant quelques gorgées de whisky supplémentaires.
— Bien l’bonjour, M’ssieur, chantonna Angus, j’suis sûr que vous grimpez au troisième, pas vrai ?
— Comment vous avez deviné ?
— Le troisième, l’étage des écrivains !
La diction du liftier était manifestement ramollie par une récente absorption de bourbon, ce qui lui valut la sympathie immédiate de Tony James :
— Et comment vous avez deviné que j’étais écrivain ?
— Vot’ verre d’alcool m’a mis la puce à l’oreille, mais c’est la machine à écrire qui m’a convaincu.
Une fois la grille refermée et l’ascension vers le troisième entamée, Angus sortit une flasque chromé de sa poche intérieure, la fit tinter contre le verre de Tony, et s’envoya une bonne rasade de bibine avant d’enchaîner :
— Eh, m’ssieur l’écrivain, savez que la nuit dernière on a eu un assassinat dans la baraque ! Un d’vos confrères, on l’a retrouvé avec un pruneau dans l’buffet, ouaip, dans une des salles à manger... J’crois que quelqu’un a voulu soulager la culture moderne de sa prose approximative !
Le rire gras d’Angus le soiffard retentit dans toute la cage d’ascenseur, déclenchant au passage l’hilarité de son touriste embarqué.
La cabine s’immobilisa au bon niveau, Tony James salua Angus et se glissa dans le couloir à la recherche du numéro 13. Le liftier pompette l’apostropha :
— M’ssieur l’écrivain, est-ce que vous auriez eu le bon goût de vous munir d’un pétard pour votre séjour ?
— Non. Pourquoi, j'aurais dû ? 
— En cas d’besoin, y’a un P38 dans l’tiroir du bas de vot’ table de nuit, chuchota Angus avec un accent badin.
— Qu’en savez-vous ? C’est vous qui l’avez placé là ?
— Pfff, non. Y’a un P38 dans toutes les tables de nuit d’la boutique ! Ceci-dit, dans la vôtre, j’suis pas si sûr...
Éclats de rire éthyliques, fermeture de grille, recherche de piaule.

13.

L’ébriété de James avait beau être avancée, il fut suffisamment lucide pour être satisfait de ses appartements.
Un lit à baldaquin merveilleusement moelleux, un magnifique bureau de travail digne de celui d’un notaire, et un nouveau minibar copieusement rempli. C’est en détaillant la table de nuit ancienne qui trônait près du plumard que l’auteur devint soupçonneux. Il s’en approcha avec prudence, s’agenouilla, et ouvrit d’un coup sec le tiroir du bas.
Il n’y trouva rien d’autre qu’une bible couverte de poussière.
Tony organisa ensuite son coin d’écriture, il disposa sur le bureau sa Remington bien-aimée, une ramette de papier ainsi que son manuscrit en chantier. Il avait intitulé l’opus La comtesse ingénue, le majordome affable et le tueur psychopathe, il ne lui restait que trois chapitres à pondre avant d’expédier le pavé chez son éditeur. Cette résidence d’écriture inattendue offrait un cadre idéal pour lui inspirer une résolution marquante.
Il griffonna sur un calepin rempli de notes sporadiques « liftier bourré » en tant qu’idée pour une future histoire, après quoi il amorça la liquidation du minibar. Le séjour étant gratuit, autant en profiter.
Tony James ne se joignit pas aux autres convives pour le souper, il sombra dans le sommeil tout habillé, l’esprit si confus qu’il dormit en dépit du bon sens, les souliers sur le traversin.

Les matinées étaient on ne peut plus fraîches dans la région, et selon Angus, que Tony avait croisé dans l’ascenseur en gagnant le rez-de-chaussée pour le petit-déjeuner, l’alternance des saisons n’y changeait absolument rien.
Tony James se gelait les phalanges en fumant une cigarette dans les jardins situés sur l’arrière du manoir, au bord du loch Morar. Des nuées de brouillard très denses l’empêchaient d’y voir à plus de trois mètres, et tout ce blanc duveteux accentuait sa gueule de bois. Après s’être laissé aller à la flânerie sur une pelouse humectée de rosée, il discerna, droit devant lui, la naissance d’un ponton. Les planches de celui-ci se perdaient dans la brume qui recouvrait le lac.
L’attention de Tony fut attirée par de soudains remous sur l’étendue de flotte. Il se rendit prudemment jusqu’à l’extrémité de l’embarcadère et constata que la surface du Morar était d’huile. Ni vaguelette, ni ressac. Il en conclut qu’un banal saumon, ou un poiscaille du même acabit, était à l’origine de la série de plouf entendue. L’apparition d’une forme curieuse sur l’horizon le cloua sur place. Un machin franchement balèze, à quelques brasses de sa position. La silhouette menaçante, aussi longue que la Rolls de Raoul, évoluait lentement sur le bassin. Une sorte de cou allongé et disproportionné s’étirait sur le devant de la bête, prolongé par ce qui ressemblait à un abominable bec.
Tony James recula d’effroi en balbutiant :
— Merde alors, on dirait bien ce foutu Morag !
Il se préparait à fuir en hurlant au monstre, mais la chose se mit à parler d’une voix nasillarde :
— Guide-moi, Fergus, parce que je ne vois rien du tout dans cette purée de pois !
Ce que Tony avait pris pour le dos d’un dinosaure écossais était en définitive une barque, et Fergus, le bagagiste, se tenait debout au niveau de la proue. Le petit groom de la réception, lui, s’échinait à ramer. Le malabar dressé à l’avant de la coquille de noix portait une casquette dont la visière rappelait le profil du bec de Donald Duck. L’embarcation passa si près du ponton que Tony James eu tout loisir d’apercevoir ce qui était négligemment étalé dans le fond de l’esquif, entre les deux marins d’eau douce. Le tapis enroulé et maculé de rouge qu’il avait remarqué à l’hypothétique lecture en groupe de la veille, et il était cette fois saucissonné par une corde très serrée.
Le romancier tourna les talons vers le manoir en s’interrogeant : pourquoi diable ces deux lascars allaient-ils s’aventurer sur le loch encombrés de ce tapis encrassé ?
Tony, préoccupé, porta ses pas vers la salle à manger. Il tentait sans succès de chasser le mot « cadavre » de ses pensées.

— Ah, voici notre auteur en résidence ! souligna en se levant le moustachu à pipe qui avait animé l’atelier lecture.
Tony James avait depuis toujours une tendance à l’agoraphobie, et il fut légèrement incommodé de voir une bonne douzaine de visages se tourner à l’unisson dans sa direction pour le défigurer sans retenue.
Tous les invités de la baronne Mac Goohan prenaient manifestement le petit-déjeuner au même endroit et au même moment. Un frisson d’anxiété remonta le long de la colonne vertébrale de Tony.
Le moustachu déposa sa serviette près de son assiette et s’empressa de venir à la rencontre du nouvel arrivant. Il offrit à Tony une main chaleureuse en affichant un sourire carnassier :
— Archibald Felton, ex-inspecteur du Yard, retraité depuis deux ans. Venez donc vous familiariser avec notre petite communauté.
Les convives étaient accoudés sur une longue table brune agrémentée de divers napperons et de plusieurs chandeliers. L’ex-inspecteur Felton encouragea James à présider le repas, ce qui intensifia son malaise. Une fois assis en bout de tablée, il constata que tous les regards étaient définitivement braqués sur lui.
— Donc, vous avez ici Barbara, ma chère et tendre compagne, indiqua Archibald en apposant les mains sur les épaules de sa rombière.
Barbara était cintrée dans une robe à corset trop étriquée pour elle, et salua le résident tout frais d’un signe de tête dédaigneux. Felton se tourna ensuite vers un quidam portant une toque de fourrure, et le présenta en tant qu’Anatoli Arefiev, ancien secrétaire du Kremlin, accompagné de sa mutique épouse Natalia. Tony James s’adressa timidement au soviétique et lui demanda la raison de sa présence en Écosse. L’austère Arefiev dirigea sa trogne aride vers son interlocuteur, et lâcha un très guttural :
Cliiimââât !
Les lettres K, G et B se mirent instantanément à flotter dans l’encéphale de Tony. Vint ensuite le tour de Salvatore Escala, italien aussi basané que poilu, qui avait quasiment les mots « Mafia » et « Milanaise » tatoués sur le front. Franziska Ziska, starlette allemande aux allures de femme fatale, depuis peu fâchée avec les plateaux de tournage teutons, puis le rabbin Sameh Abrahamson qui assura être en pèlerinage, à son côté le très ordinaire amerloque John Lindley. Puisque rien ne jurait chez Lindley en dehors de l’épi disgracieux planté au sommet de sa caboche, James en tira la conclusion qu’il était certainement employé par la C.I.A. Felton poursuivit avec Bjorg Berggreen, physicien nucléaire danois qui n’avait à priori pas grand-chose à foutre au bord du Morar, l’enturbanné fakir Ashraf El Firhi en plein exil politique, et pour finir Jules Dumoulin, boulanger parisien qui claquait un généreux gros lot empoché grâce à la loterie nationale française.
— Et la baronne Mac Goohan, compte-elle se joindre à nous ? hésita Tony James.
— La baronne est malheureusement indisposée. Alors, mon cher ami, sur quel genre d’intrigue travaillez-vous actuellement ? s’enquit Felton après avoir regagné sa place.
— Un roman policier. Une histoire de meurtre dans... Un manoir.
Pââs z’originâââl ! martela Arefiev.
— J’ai peur que notre Anatoli ait raison, poursuivit Archibald, vous devriez plutôt écrire une histoire de fantôme !
Le fakir El Firhi étouffa tant bien que mal un rire nasal relativement moqueur. Tony, lui, était bien décidé à ne pas se laisser impressionner :
— Oui, mais... J’écris ce que je veux ! N’est-ce pas votre groupe qui était en réunion dans le grand salon, hier après-midi, quand je suis entré dans la demeure ?
Archibald Felton prit le temps de réajuster sa cravate avant de répondre :
— Moui, effectivement, nous étions en train de... Euh, de...
Face à l’hésitation de son époux, Barbara Felton se pencha vers lui et murmura quelque chose au creux de son oreille.
— Voilà, se ressaisit Archibald, nous pratiquions une bonne petite lecture en groupe pour occuper notre temps !
— Ah. Et qu’avez-vous lu d’intéressant ? rebondit un Tony frénétiquement curieux.
Archibald Felton se dressa sur ses jambes, avança son visage anguleux au-dessus d’un chandelier, et répondit avec grandeur :
— Un livre de Patricia Highsmith, L’homme qui racontait des histoires !
Ashraf El Firhi se bidonna au point d’en faire tomber son turban.

Le sentiment d’oppression qui comprimait la poitrine de Tony James devint si intense qu’il se retira précipitamment de la salle à manger après avoir bafouillé de vagues excuses. Il n’avait même pas touché à ses œufs brouillés. Il reprit sous souffle tant bien que mal en faisant les cents pas dans le vestibule. Son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il constata qu’un nouveau tapis blanc, propre celui-là, avait été réinstallé dans le grand salon, à l’endroit précis où s’était tenu le douteux cercle de lecture.
Tous ces archétypes de suspects idéaux regroupés au même endroit, le trouble manège des deux employés sur le lac, cette baronne irrémédiablement absente, Tony en était désormais persuadé : quelque chose de grave était arrivé ici.
Le gribouilleur paniqué emprunta les escaliers pour retourner en catastrophe dans sa chambre. Il s’enferma à double tour, se rua sur le minibar, et s’envoya une demi-douzaine de mignonnettes de rhum pour remettre ses idées en place. Tony tourna en rond devant sa Remington, et il s’arrêta sur une carte de la région épinglée au-dessus du bureau. Il existait apparemment, à l’est du domaine, un gouffre au fond du loch Morar qui dépassait les trois cents trente mètres de profondeur. La fosse était tout indiquée pour se débarrasser d’un corps. Le puzzle se reconstituait petit à petit dans la cervelle de Tony. Les autres invités étaient tous de mèche, comme dans Le crime de l’Orient-express, ils avaient refroidi la baronne Mac Goohan pour s’approprier son palace, et le grand Fergus accompagné du groom riquiqui, s’étaient chargés de plonger les abats lestés dans les abysses de ce maudit lac !

Tony James promena ses yeux exaltés de sa ramette de papier jusqu’à sa machine à écrire, puis de sa machine jusqu’à son manus... Le manuscrit ! La Comtesse ingénue avait disparu ! Introuvable ! Les malfaiteurs associés du manoir Mac Goohan venaient de faucher le fruit de deux années de labeur ! Probablement dans le but de tout mettre sur le dos du pauvre Tony James ! Un obscur auteur de romans policiers se fait faucher son dernier torchon durant une résidence d’écriture, en signe de protestation il disjoncte et trucide la propriétaire des lieux. Le coupable rêvé ! C’était donc la véritable raison de cette inexplicable invitation !
Pour Tony, la limite était franchie. Sa colère lui dictait de dénicher une preuve irréfutable du trépas de la baronne, et de prendre la tangente avec la Rolls de Raoul pour aller raconter toute l’histoire aux poulets locaux.
L’éventuelle preuve en béton armé se trouvait forcément au dernier étage de l’aile ouest. Dans les quartiers personnels de madame la baronne Mac Goohan.

Tony s’occupa si bien du minibar jusqu’au crépuscule qu’il en arriva au point où il dut se rabattre sur la liqueur de pêche. Lorsque la nuit fut très avancée, il craqua une allumette, enflamma la mèche de la lampe à huile qui ornait sa commode, et s’engagea dans les couloirs sombres du manoir.
Le réceptionniste ronflait, la tête calée entre les pages du Chien des Baskerville, ce qui permit à Tony James de grimper à pas feutrés vers les sommets de l’aile ouest.
Une fois sous les combles, il s’aventura le long d’un corridor où flottaient des odeurs de citronnelle et de cire d’abeille. Au fond de l’allée, une porte entrouverte laissait échapper une lumière dansante, certainement celle d’un feu de cheminée. En se dirigeant prudemment vers la pièce en question, Tony fut saisi par les divers tableaux que le faisceau de sa lampe balaya. Ils représentaient tous des cerfs agonisants dans d’affreuses scènes de chasse à courre.
Sur le seuil, il hésita brièvement à entrer, puis se résigna à pousser la porte qui s’ouvrit dans un grincement théâtral.
Une femme âgée lui faisait face, campée dans un spacieux fauteuil victorien, à proximité d’un âtre où crépitait une bûche tout juste déposée. Les murs alentours étaient tapissés d’étagères où s’entassaient des centaines d’ouvrages.
La mémé releva le menton du manuscrit qu’elle avait sur les genoux, ôta ses binocles, et posa sur Tony un regard consterné :
— Franchement, monsieur James, vous auriez mieux fait d’écrire une histoire de fantôme, déplora la baronne Mac Goohan en balançant La comtesse ingénue dans le foyer de sa cheminée.
La dame pointa ensuite un pistolet tremblant sur son invité, et l’encouragea à gagner un débarras contigu à la bibliothèque. Le fourre-tout était saturé d’une centaine de tapis blancs plastifiés qui s’amoncelaient dans tous les coins.
— Je ne comprends pas, se désola Tony.
— Il n’y a rien à comprendre, répliqua la baronne, déballez donc un de ces tapis et étalez-le bien sous vos pieds !
Tony James s’exécuta et madame Mac Goohan pointa son P38 sur la tempe du malheureux.
— Mais pourquoi ? supplia le condamné.
— Nous sommes tous férus de littérature policière, ici, et les tacherons tels que vous tirent le niveau vers le bas ! Honnêtement, les meurtres dans les manoirs, c’est du réchauffé ! Le polar doit retrouver ses lettres de noblesse, ce qui implique que vous devez nous quitter !
— On peut dire que vous avez le sens de la mesure !
— Un dernier mot, monsieur James ?
Tony fixa la baronne d’un regard agressif, puis proclama en serrant les dents :
— Je vous promets de réfléchir à votre histoire de fantôme, vieille bique !

Archibald Felton, debout dans le grand salon, suçota le tuyau de sa pipe tout en agitant son briquet au-dessus du fourneau de celle-ci. Il observa tranquillement ses complices disposés en cercle autour de lui, se racla poliment la gorge et initia la session du jour :
— Mes chers amis, notre bien-aimée baronne tient à vous signaler qu’elle est fort mécontente d’avoir eu à s’occuper elle-même de monsieur James. Souvenez-vous, ne jamais rencontrer ses invités est une question de principe pour elle ! Aussi allons-nous renforcer la sécurité au niveau de l’aile ouest. En dehors de ces broutilles, la méthode habituelle reste de rigueur.
Felton extirpa de la poche de son veston un calepin qu’il balança à John Lindley, ce dernier le feuilleta et leva un sourcil dubitatif en découvrant « Liftier bourré » inscrit en travers sur la dernière page.
— John, reprit Archibald, en bon faussaire vous trouverez là un large échantillon d’écriture, qui vous permettra de nous concocter les bouleversantes cartes postales dont vous avez le secret ! Le boniment classique sera parfait, monsieur James est parti en voyage pour des repérages dans un pays lointain, blablabla. Je vous fournirai les adresses de ses proches, bien entendu. Et d’ici six à huit mois, il cessera de donner des nouvelles et se volatilisera de façon inquiétante... Disons en URSS, pour cette fois ?
La bobine burinée d’Anatoli Arefiev s'illumina d’un éclatant rictus, avant qu’il n’articule :
Grrand plaizzzir pourrr mouââââ !
— Vive la culture, vive le roman policier, et mort aux écrivains médiocres ! récita solennellement Archibald Felton.
Les yeux de l’ex-inspecteur du Yard se posèrent sur un pauvre bougre qui observait la réunion à distance depuis le vestibule. Un jouvenceau à lunettes qui serrait contre son torse chétif une splendide Underwood Universal de 1938. Le modèle noir à touches rouges.
— Comme toujours, le futur coupable est parmi nous, mes amis. D’ailleurs c’est à qui le tour, cette semaine ? sonda Archibald Felton.

Un peu plus loin à l’est du manoir, dans les eaux froides du lac, un long tapis barbouillé d’hémoglobine et ficelé à un épais pied de parasol s’enfonçait là où plus aucune lumière ne pourrait l’atteindre. Il fut suivi de près par une Remington Rand qui coula en tournant sur elle-même, et qui vint se planter dans la vase près d’une Olivetti Lexikon rongée par la rouille.

La machine à écrire de Tony James fut la dix-septième à disparaître ainsi dans les abîmes du loch Morar.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Olivier, je vous soutiens avec ma voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Utilisateur désactivé · il y a
L'Ambiance mystérieuse nous tient en haleine jusqu'à la fin ! Merci.
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Sandra Mézière · il y a
C'est vraiment prenant. Et quelle atmosphère ! On s'y croirait ! Bon, je sais maintenant qu'il me faudra me méfier si on m'invite à écrire dans un manoir ou tout autre lieu reculé ! Bravo.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment Sandra, ça me fait particulièrement plaisir ! Le petit groupe ne s'en prend qu'aux écrivains médiocres, ce qui veut dire que tu ne risques rien ! ;-)
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Sandra Mézière · il y a
C'est gentil ça ! (Je demeure vigilante tout de même, peut-être est-ce une ruse!)).
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Alain.Mas · il y a
Les brumes de l'Ecosse, les vapeurs de l'alcool, le loch, un manoir inquiétant. On est tout de suite dans 'ambiance d'une histoire passionnante. Félicitations.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Alain pour ce retour touchant ! ;-)
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Long John Loodmer · il y a
J'ai fait l'effort, intrigué par ton com. Là, les descriptions sont exhaustives. Je ne sais pas faire long et ce n'est pas ma vocation, sauf si le sujet m'entraine sans que je m'en rende compte. Il y a pas mal d'auteurs sur Short qui vont recevoir du courrier d'Écosse.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Loodmer !! Une pensée émue à tous ces auteurs en short dans les grands fonds que je vais bientôt rejoindre... ;-))
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Sophie Dolleans · il y a
J'ai adoré tes descriptions et les ambiances. Agatha Christie et Edgar Allan Poe, sortez de ce corps ! :-). Super réussi ! Un grand bravo. Bises
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Sophie, ton commentaire me comble ! Du coup je t'invite à entrer dans le cercle très fermé des auteurs de Haute Savoie qui s'amusent à couler des tapis dans les abîmes du lac d'Annecy ;-)) Biiiises
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Alraune Tenbrinken · il y a
C'est plein d'humour, de mystère et quasiment d'autodérision : "les meurtres dans les manoirs, c’est du réchauffé" m'a bien fait rire. Toutes mes voix.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment Alraune !! Je trouvais drôle de tuer des auteurs dans des manoirs pour les empêcher d'écrire des meurtres dans des manoirs ;-))
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Alraune Tenbrinken · il y a
Et c'est drôle ! Surtout pour ceux qui connaissent un peu le genre de littérature policière d'outre manche, ou le cluedo !
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De Margotin · il y a
Satisfaite
Je vous invite à découvrir Ô amour et à la belle étoile.

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Olivier Darcourt · il y a
Très flatté de vous avoir satisfaite, De Margotin ! ;-))

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