Les 4 as (journal de Balthazar)

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Quelle rentrée de oufs! Et pourtant, j’vous jure, j’y allais à reculons ! Ça a commencé avec la prof principale ! Contente, ravie, qu’elle était ! Elle disait : « j’ai tiré le gros lot, le jackpot, le super cadeau ! » Au début, j’ai cru qu’elle avait gagné au loto et je me suis dit que ça n’arrivait jamais aux bons, à ceux qui en ont vraiment besoin (à ma mère, par exemple ; mais elle, vu qu’elle refuse de jouer, le hasard est pas tout à fait responsable !) Mais non, c’était pas ça. Son cadeau, c’était nous : ses élèves ! Imaginez ça, courant août, notre professeur reçoit un courrier de l’établissement l’informant des classes qui lui ont été attribuées. Or, que lit-elle, là dans sa liste ? « 4 AS ». On lui a donné les quatre as ! Waouh ! Bingo ! Banco ! Un, deux, trois, quatre as !
Nous, on comprend vite l’erreur, on est un peu gênés à la regarder s’exalter là toute seule. C’est pas : « As », c’est « A » pour Aide et « S » pour Soutien, avec le « 4 » comme classe de quatrième !!! Question gros lot, y’a mieux. Deux grands costauds s’agitent au fond de la classe : faudrait peut-être la mettre au parfum, s’agirait pas qu’elle meure idiote...
Eh ! bien, non ! Même après nos explications et nos rigolades, elle confirme. Elle a les « 4 AS » pour la première fois de sa carrière, alors pas question de changer la donne... Et là-dessus, elle nous sort un jeu de cartes, tout neuf. « Approchez, prenez : un jeu pour chacun. On va commencer par quelques tours. »
Alors là, elle m’a fichtrement bluffé ! Je sais pas si je vais raconter ça à ma mère. Ça risque de lui faire perdre sa confiance dans la boîte. C’est pour que je m’en sorte qu’elle m’a inscrit ici.
Quand elle a fini le tour de ses tours, la prof nous annonce que pour travailler on va faire des carrés. Justement, on est seize, quatre fois quatre, c’est parfait.
— Pas seize, madame, quinze.
— Quinze élèves et moi égalent seize, d’accord ?
Au point où on en est... OK.
Mais, attention, pas n’importe comment les carrés. Il va falloir qu’on sache de quoi on se rapproche le plus. Elle commence par les plus faciles à repérer : les cœurs.
— Pour les meufs, les cœurs...
— Pauv’ tâche ! Et d’ailleurs, on est six !
La prof demande ce que ça représente pour nous, les cœurs. Il y a d’abord un petit silence gêné, puis : l’amour, le prince charmant, les chansons, la maladie... Comment ça, la maladie ? Ben, la maladie d’amour, pardi ! On rigole au fond, je sens que ça va déraper.
— Allons, toi, dis-nous ce que tu en penses ?... Lui, c’est un gros garçon blond aux cheveux en crête, aux yeux genre porcelaine.
— Ben... La baise, m’dame !
Ça a dérapé ! Mais, no panic, vu que la prof est entièrement d’accord. Elle ajoute que c’est aussi la générosité, le partage, la tendresse...
— Bien, alors, qui s’y voit ? Pas foule pour l’instant. Une grande fille se décide. Mince, longue et douce : conquis d’un coup, moi aussi, comme la prof. Je me retiens de m’inscrire dans la foulée, mais je suis déjà malade à l’idée de ne plus trouver de place dans son groupe. Tout à l’heure devant le bureau, quand la prof faisait glisser ses cartes pour nous épater et qu’on était là, collés à la regarder, cette fille, tout à coup, je l’ai sentie près de moi joyeuse et libre. Ses cheveux me frôlaient le bras. Ça m’a paralysé. J’ai plus bougé d’un pouce. Même les yeux, j’ai pas osé les tourner vers elle, mais je perdais rien de ses mouvements, de ses rires, de son étonnement. Sûr qu’elle m’a même pas calculé.
— Bon, on laisse les cœurs en attente, on passe aux trèfles. Alors, le trèfle, que pourrait-il bien nous dire ?
Le trèfle, il est dans le pré, comme le bonheur... Et justement, à quatre feuilles, il le porte, le bonheur. Le trèfle, il fond sous la langue des ruminants, des lapins, des vaches...
— On y mettra les écolos, les amoureux de la nature, ceux qui aiment la botanique, les sciences. Qui s’y reconnaît ?
Bof ! La nature, pour se rouler dans l’herbe et effeuiller les marguerites, d’accord : nouvelles vannes, nouveaux rires. Quant aux sciences... C’est encore une fille qui se décide la première. Une fille aux cheveux criblés de petites pinces en forme de fleurs, de nuages, y a même un trèfle, ça tombe bien. Elle a des ongles d’une longueur vertigineuse, laqués en bleu violine. Pas d’autre volontaire, dommage.
Les carreaux à présent. À quoi pourraient-ils nous faire penser ?
« Aux fenêtres... » propose une voix. Tu parles d’une trouvaille ! Dans l’genre génie, t’iras loin, c’est sûr... Ripostes aigres-douces, premiers coups de gueule. La tension monte, les yeux mitraillent, les clans se forment plus vite que les carrés. Mais la prof. qui fait celle qui n’a rien entendu, hop ! ça lui plaît le coup des carreaux en fenêtres. On y mettra les laveurs de carreaux des grands buildings américains, les intrépides, les acrobates, les John l’enfer...
— Qui c’est celui-là ?
John l’Enfer ? Un indien. Un Indien ? Avec un nom pareil ! Et alors, qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils s’appellent tous Bison Futé ou Plume de Coq ? C’que j’crois surtout, c’est qu’les indiens, ça fait un bail qui en a plus !
— Bien sûr que si, il y en a encore dans toute l’Amérique et à New-York, naturellement ; ils sont même très appréciés dans ce genre de travail, ces fils d’apaches...
Et là, mine de rien, la prof, elle leur pique la parole à tous ces teigneux qui démarrent au quart de tour, elle raconte John l’Enfer et les voilà bouche bée, comme des mouflets au cirque et moi aussi, je l’écoute dire John l’Enfer... Il craint rien dans sa nacelle à cent mètres, deux cents mètres au-dessus du bitume. Deux-cents mètres ! Faudrait peut-être pas pousser, hein ? Comment ça, deux cents mètres, c’est de la broutille ?... La tour Chrysler, l’Empire State Building... Elle nous file le vertige à bondir de tour en tour. Tout est là dans cette grande voie blanche, de Manhattan au Bronx. Du béton, du verre, de l’acier. Le ciel, on sait même plus qu’il existe. Y a que John qui le voit quand il est tout en haut. Il vit là dans sa nacelle, glissant sur les façades des tours vertigineuses, jetant un coup d’œil à la vie... Y aura de l’amour, bien sûr, une jeune fille aveugle, un rival... C’est Didier Decoin qui a écrit ça. Sympa, ce nom-là, facile à retenir. Je vais dire à ma mère de le lire. Elle adore lire. Moi, j’peux pas ; mais elle me racontera page après page. Finalement, elle pensera que je suis vraiment bien tombé : un livre, le jour de la rentrée, c’est jamais arrivé.
Tope là ! Pour les aventures de Johnny, y a d’la demande. Ils marchent bien, les carreaux. C’est le premier carré à afficher complet. Moi, ça m’éclate grave ; quatre rivaux potentiels éliminés d’un coup !
Reste les Piques. Ça paraît facile, c’est armé, taillé pour tuer. Les Piques, ça se brandit, ça rend superpuissant ! Ils sont blessants et peut-être un peu blessés ajoute la Prof. On y mettra les bagarreurs, les soupes au lait... Ceux qui sont mal à l’aise dans leur peau ; ceux à qui il ne manque pas grand-chose pour devenir de bons gardiens de l’ordre... Un, deux garçons, et une fille, éteinte, genre renfrognée.
— Voilà, dit la Prof. On va tout de même prendre quelques semaines pour s’assurer qu’on ne s’est pas trompé. Il faudra parler un peu de soi, s’observer les uns, les autres, et s’installer dans le bon carré.
Eh ben ! Moi qui pensais que c’était déjà plié pour les trois quarts, va falloir jouer serré. Et comme je suis du genre ultra-timide, c’est pas gagné..
Fin du cours. La sonnerie déclenche une cohue plus furieuse qu’une alerte à la bombe. J’en reste assommé. Quand je me ressaisis, la salle est vide, sauf là, juste devant moi, ma brune Princesse. Elle plante ses yeux très loin au fond des miens et me dit :
— Alors, cœur ? Avec un sourire qui me fait faire le saut périlleux à l’intérieur ! Je suis scotché de bonheur, mais complètement muet. Je secoue la tête avec l’ardeur d’un chiot à l’arrière d’une bagnole...
C’est ma mère qui va être contente parce que c’est sûr, cette année je vais me surpasser : je suis rai-de-a-mou-reux !

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