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Philippe Collas

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La famille d’Hassan était l’une des plus riches de la ville. Un beau riad à la cour pavée de carreaux bleus leur servait de résidence. Des serviteurs logeaient à demeure, épargnant à leurs maîtres les tracas de la vie quotidienne. Hassan pouvait se consacrer à ses loisirs, qui en fait étaient ses seules activités : la musique, l’équitation, la poésie, le jeu de dés, le jeu d’échecs... Il était le dernier fils d’un riche caravanier qui parcourait les déserts d’Afrique. Ses frères accompagnaient leur père dans ses pérégrinations inlassables dont il rapportait l’or et l’argent qui maintenaient leur rang. Ses sœurs étaient mariées et ne vivaient plus sous le toit familial. Hassan ne paraissait pas prêt à se prendre une épouse. Il préférait la compagnie de jeunes hommes qui lui ressemblaient et qu’il rejoignait le soir ; parmi eux : le second fils du gouverneur. Quelquefois un ou deux solides laboureurs se mêlaient à eux.

Hassan ne faisait donc rien et y réussissait parfaitement. Tout cela irritait son père qui à chaque retour d’expédition ne manquait pas de piquer une mémorable colère, mais il revenait rarement. Ses frères étaient également furieux. On lui avait quand même vaguement confié la gestion de la maison et des affaires familiales, qu’il traitait avec une aristocratique désinvolture. La mère d’Hassan le maintenait dans ce surprenant état d’enfance, et apaisait son mari et ses autres fils. Au final, la quiétude revenait.

En ville, ses costumes de soie et son allure faisaient murmurer. Le prophète avait interdit ce tissu aux hommes. Hassan avait quand même consenti à se vêtir plus simplement le vendredi, pour la prière à la Mosquée. Une des promenades favorites d’Hassan le menaient au souk, et à l’épicerie de Mahfoud, leur principal fournisseur et quasiment leur ami. Mahfoud l’accueillait toujours avec un immense sourire ; ils riaient ensemble, plaisantant de tout et rien, se moquant de presque tout et de presque tout le monde, surtout quand le magasin était vide de clients. Parfois apparaissait Hadara, l’épouse de Mafhoud, une femme plus que discrète, effacée, qui mettait de l’ordre dans l’échoppe, baissant la tête et ne répondant à personne. Mafhoud souvent la renvoyait avec des grossièretés qui choquaient Hassan, mais ce n’était pas sa famille. Les enfants de Mafhoud étaient du même genre : tellement impressionnés par leur père qu’ils n’osaient bouger.

L’épicier chargeait son âne et livrait leurs achats. Les sacs de semoule, les couffins de fruits séchés, les paniers d’oranges et de citrons... Rien à porter, ni à transporter. Mahfoud ou ses serviteurs s’en occupaient. Quel homme serviable ! Dans l’entrée de l’épicerie, sous un auvent, abrité du vent et de la pluie par quelques planches disjointes, allongé sur une couche de foin somnolait un vieux mendiant barbu aux vêtements usés et sales. Cet homme grimaçait toujours, montrant un sourire édenté ; il ne craignait pas d’exhiber les quatre dents jaunâtres qui meublaient ce qui lui restait de bouche ; des filets de salive coulaient le long de sa barbe poivre et sel. Hassan frissonnait en le voyant, et glissait quelques pièces entre ses doigts aux ongles noirs. L’épicier lui donnait tous les soirs des restes de pain, quelques fruits sûrs, un peu de semoule cuite. On appelait ce mendiant Mohand, du même nom que les hérissons, mais en fait personne ne savait qui il pouvait être ou qui il avait été. Certains disaient que jadis Mohand avait possédé quelques biens, avant de tomber dans le dénuement actuel.

Mohand envoyait parfois de longs jets de salive à travers la rue. Cela ne dégoûtait pas Mahfoud qui toujours défendait celui qui était – aussi étonnant que cela paraisse – son protégé.
Quel homme charitable que cet épicier ! Il aidait cet homme de rien, le nourrissait assez pour qu’il ne meure pas. Depuis de longues années, Mohand lui devait la vie ! Quelquefois, on voyait Mohand nettoyant à grande eau des bassines appartenant à son bienfaiteur ; ou bien il portait des sacs, balayait avec des branches souples le sol devant le magasin. Hassan admirait encore plus Mahfoud : il donnait un peu d’ouvrage à cet homme incapable de subvenir à ses besoins, et ainsi Mohand devait se sentir un peu utile. Quelle belle charité que de permettre à un pauvre d’avoir le sentiment de mériter le pain rassis qu’on lui concède à la fin du jour ! Mohand était reconnaissant, quand on lui avait jeté quelques pièces de monnaie, il les dépensait chez l’épicier, rendant à celui-ci ainsi un peu de ses bienfaits.

Hassan en avait les larmes aux yeux. C’était ce que sa mère aimait le plus chez lui : sa sensibilité. Mais les jours passaient et il vint de sombres nouvelles.

Bien au sud, la guerre avait éclaté entre le sultan Ahmed Al-Mansour et Ishak, l’empereur songhaï. L’essentiel du commerce de la famille se faisait du côté de Teghazza, d’où on extrayait le précieux sel que convoyaient le père et les frères d’Hassan. Plus de nouvelles des caravanes, plus de nouvelles des caravaniers. L’armée du Sultan se heurtait aux guerriers songhaï, qui, vaincus une première fois sur le champ de bataille de Tonbidi, livraient maintenant une guerre d’usure.

Plus de sel, plus de dromadaires, plus de père ni de frères... L’or cessa d’affluer. Il fallut commencer à puiser dans les réserves, puis à vendre des bijoux, à congédier des serviteurs. Il n’y en eut bientôt plus. On alla moins chez Mahfoud, dont le fameux sourire se réduisait en même temps que le volume de leurs achats. On commença à discuter un peu les prix, à réclamer des fruits un peu moins beaux. Mahfoud ne plaisantait plus autant avec Hassan, il n’avait plus de temps à lui consacrer et leur complicité s’évanouissait au fur et à mesure de l’épuisement de leur fortune. La fin arriva vite : le père d’Hassan était prisonnier, et il fallait payer rançon, en plus des autres dettes. On vendit les meubles, Mahfoud ne se priva pas de choisir les plus jolis ; on vendit le riad, en espérant que le produit de cette négociation permette de vivre quelque temps. Des voleurs s’introduisirent une nuit et trouvèrent leur cassette. Le père d’Hassan revint mort, cousu dans une peau de bœuf, son épouse n’y survécut pas.

Hassan se retrouva seul, sans toit et sans famille. Ses beaux-frères qui le méprisaient refusèrent de le recevoir, et laissèrent à peine ses sœurs venir lui porter quelques aliments. Plus de musique, plus de poésie. Ses anciens amis l’ignoraient maintenant, les riches ne pardonnent pas les retours de fortune. Le peuple se moquait ouvertement de lui, les pauvres ne pardonnent pas aux riches d’avoir perdu leur rang. Hassan n’avait plus que ce qu’il portait sur lui : une tenue de toile solide et une couverture épaisse. Il chercha de l’ouvrage, mais il ne savait rien faire, il avait les épaules étroites de celui qui n’a jamais travaillé et les mains douces de celui qui n’a jamais pris l’outil. Un vieux garçon lui proposa d’être sa dame de compagnie pour une soirée, il accepta pour un dinar.

Il se retrouva donc un soir au souk. La nuit tombait et il passait la tête basse devant l’épicerie de Mahfoud. Une voix l’interpella :

— Eh, l’ami... tu cherches une place où dormir ?
Hassan n’avait jamais entendu la voix de Mohand. Celui-ci ne parlait pas et ne répondait jamais que par des mouvements de tête. D’un grand geste, celui-ci l’invitait à le rejoindre. Hassan eut un mouvement de recul, puis s’assit près du mendiant. Mohand partagea devant lui une boule de pain que Mahfoud avait du lui donner dans l’après-midi.
— Prends ! Il n’est pas trop dur celui-ci... 
De ses ongles noirs, il partagea une orange un peu écrasée, en léchant ses doigts il en offrit la moitié à Hassan.
— Tiens, mon frère, nous voilà égaux maintenant. Je vais t’apprendre à mendier. 
Hassan mangea tout cela en pleurant, se souvenant de sa fortune perdue et regrettant amèrement de ne pas avoir su la préserver. Le lendemain matin, les yeux de Mahfoud s’ouvrirent de surprise en contemplant Hassan accroupi près de Mohand, mais il ne le chassa point. Toute la ville vint défiler pour voir ce spectacle, et Mahfoud en profita pour faire de bonnes affaires et s’attacher de nouveaux clients.

La seconde nuit était tombée. Hassan dormait mal sur la paille tassée, le vent soufflait, il avait froid. Mohand lui parla. L’homme qui ne disait rien depuis des années devenait prolixe.

— Hassan, je n’ai pas toujours été ce mendiant sale et repoussant ! J’ai jadis eu une terre et une petite ferme, loin là-bas, vers la montagne. J’avais des oliviers, je cultivais des pois chiches, j’avais des poules. J’avais un peu de bien, et j’étais même marié. Cela t’étonne, Hassan... Sais-tu qui était mon bon client ? L’épicier Mahfoud. Il achetait ma farine, mes fruits et mes légumes. J’ai eu des enfants, mais ils sont morts tout petits. Ma femme ne s’en est jamais remise...
Sa voix tremblait en se confessant ainsi.
— Moi non plus d’ailleurs... J’avais pris de l’âge et je voyais le moment où je ne pourrais plus travailler. Mes épaules me faisaient mal, je ne pouvais plus me lever le matin. Je me faisais frotter le dos avec des racines de tamus fraîchement coupées, avec de l’huile d’olive mélangée avec du citron, mais rien n’y faisait. Je m’essoufflais. J’en parlais avec Mahfoud, et il m’a proposé de m’héberger ma vie durant en échange de ma maison et de mes terres. Il m’a dit «  Tu seras protégé du froid ! Je t’abriterai et te donnerai du pain ! » Nous sommes allés chez le cadi et je lui ai tout cédé. J’étais content, je me voyais finir mes jours comme un membre de leur famille, traité comme un oncle. Les deux premiers jours, j’ai logé chez eux. Puis ils m’ont désigné cette place qu’ils avaient construite pour moi. «  Tu seras bien là ! ». Ils m’y ont poussé et ont cessé de me nourrir à leur table. J’ai couru chez le cadi, je lui ai dit : regarde ce qu’ils font de moi, je leur ai tout donné et ils me mettent à la porte ! Le cadi l’a convoqué, et il a dit «  Le contrat est respecté : il est à l’abri du vent et de la pluie, je lui donnerai de la paille et des couvertures et s’il le faut un brasero pendant l’hiver. Il n’a pas faim : je lui ai promis du pain et je lui en donne en quantité, et même des fruits et des légumes. S’il veut davantage, je veux bien lui offrir du travail pour l’occuper et payer le reste de sa nourriture. J’ai respecté ma parole, devant Allah et au nom du Prophète, je jure que je suis honnête ! Mohand a perdu la raison, pardonne-lui cadi ! ». Le cadi était son ami, comme il est celui de tous les gens fortunés. On m’a renvoyé avec dix coups de bâton pour avoir dénoncé un honnête homme. Depuis, je ne dis plus rien et j’accepte mon sort... 

Hassan se sentait accablé, ses épaules se voûtaient davantage, Mohand aurait pu en rester là, mais il poursuivit :

— Ma place n’est pas si mauvaise. Sais-tu ce qu’elle a de bon ? Je vois tout sans qu’on me remarque et j’entends sans paraître écouter. Je sais bien des choses et je connais des mystères de cette ville. Je ne dors pas toujours, la nuit...
— Que veux-tu dire ?
— Quand Mafhoud me donne du vin des Andalous, le soir, c’est pour me faire dormir lourdement. Je l’ai compris et c’est pourquoi et je fais semblant de l’avaler. Ainsi je vois ce qui se passe dans le ventre de la nuit. 
Les yeux de Mohand brillaient. Hassan n’en pouvait plus, ses pieds s’excitaient.
— Caresse-moi, et je te dirai le reste... 
Hassan le caressa et Mohand dit le reste :
— Certaines nuits, Mafhoud sort, avec des complices. Je les vois se déplacer silencieusement, longer les murs, passer dans l’ombre en évitant les lanternes. Je ronfle fortement, ils ne viennent jamais vérifier si je dors vraiment. Quand ils reviennent, ils sont chargés de sacs. Ils entreposent tout dans les réserves de l’épicerie. Je le sais : j’ai pu m’y’introduire et j’ai un peu fouillé. Je n’en revenais pas de tout ce que j’ai trouvé. Mafhoud revend tout ça petit à petit, au meilleur prix dans d’autres villes à l’autre bout du pays. Personne le soupçonne : c’est le grand ami des riches et des notables, c’est ainsi qu’il a les bonnes informations.
— Pourquoi ne l’as-tu pas dénoncé ?
— Qui m’aurait cru ? J’ai déjà été battu pour avoir défendu mon bon droit, je ne vais pas risquer davantage pour défendre celui des autres, ne crois-tu pas ? Non, il faut être plus malin... Regarde ce que j’ai pris discrètement – Mohand exhibe un tarbouche usé et déformé, blanchi de transpiration – c’est une des coiffures de Mafhoud, ce radin est connu pour ses couvre-chefs sales et usés. Tout est sale chez lui. Il était tombé, je l’ai ramassé, il ne l’a pas cherché longtemps : il en a d’autres aussi dégoûtants. As-tu compris ?

Hassan bouche ouverte, ne voyait pas où Mohand voulait en venir.

— Très simple, reprit le mendiant. Si on trouve un objet appartenant à Mafhoud dans une maison qui a été cambriolée, les hommes du cadi et du gouverneur viendront ici pour fouiller...Et que trouveront-ils ? Le butin qu’il n’aura pas déplacé ailleurs. Mafhoud se croit plus intelligent que tout le monde, il croit que personne ne peut l’atteindre ni le découvrir. Il vole depuis très longtemps et personne ne le soupçonne.
— Pourquoi n’as-tu pas déjà appliqué ton plan, puisqu’il te semble si bon ? Hassan allongeait le visage, ne paraissant pas converti au stratagème de Mohand.
— Regarde-moi, vois mes jambes... Me vois-tu courir, me vois-tu ramper et me cacher, ou escalader un mur ? J’attendais cette occasion depuis longtemps.

Hassan songeait. Il voyait le moyen d’exécuter à sa façon le plan de Mohand.

— La réserve de Mafhoud, comment est-elle fermée ?
— Avec un loquet, j’y suis entré facilement : les planches sont disjointes. Tu soulèves le loquet comme tu veux avec une lame de couteau et tu le replaces avec un bout de ficelle. Il y a bien un verrou, mais Mafhoud ne le pousse presque jamais.
Le visage de Mohand était transfiguré. Le bonheur le rendait beau.

Hassan se disait qu’on serait bientôt en lune pleine. Il faudrait un peu de clarté. Il fallait aussi que le plan mûrisse. Les jours qui suivirent, Hassan joua bien son rôle de mendiant, quêtant obséquieusement les piécettes des passants, abaissant l’épaule, prenant des poses suppliantes. Mohand le conseillait, d’un coup sur le genou, d’une main sur l’épaule, il lui faisait corriger la position. Mais Hassan était encore trop connu, Mohand venait à son aide en flattant habilement le passant.

Un matin, Hassan vit Mafhoud, le visage contrarié et tendu, ramasser un paquet de baguettes et de branches sèches de coudrier, vérifier que leur diamètre ne dépasse pas celui de son pouce, et rentrer dans sa maison. Des pleurs et des cris suivirent. Mafhoud ressortit souriant, jetant près des mendiants le faisceau de badines. Hadara apparut un long moment après, elle avait pleuré et avait du mal à marcher ; elle se pencha devant Hassan et Mohand pour ramasser ce que son mari avait jeté. Hassan l’interpella :
— Hadara ! N’en as-tu pas assez ?
Elle ne répondit pas.
— Hadara, ne veux-tu pas que ça s’arrête ?
La femme de Mafhoud eut un moment d’hésitation, elle leva la tête et pour la première fois Hassan vit la couleur de ses yeux.
— Hadara, ta vie peut changer...
— Toi, un mendiant, tu dis que tu peux m’aider ?
Il y avait du mépris et du doute dans sa voix.
— Je ne peux rien te dire. Ce soir, quand Mafhoud sera couché, tu iras à la réserve de l’épicerie, tu veilleras à ce que la porte ne soit fermée qu’au loquet et demain matin, avant le lever du soleil, verrouille-la. Que ton mari ne se doute de rien. En attendant, continue de lui être soumise ; dis-toi que ta liberté est proche.
Hadara s’était redressée, elle le regardait fixement.
— Je ne comprends rien à ce que tu me demandes. Mais, après tout... 

Hassan s’était décidé. Il agirait cette nuit. Quand la nuit fut bien avancée, les lumières éteintes, que Mafhoud eut bruyamment exprimé sa satisfaction conjugale et se fut endormi en ronflant, quand la ronde de nuit des quelques miliciens de la ville eut passé, vérifiant que tout le monde dormait, Hassan se glissa hors de la paille qui lui servait de couche. Il se dirigea vers la réserve, vérifia qu’elle n’était fermée qu’au loquet. Puis se jeta dans la ville. Il la connaissait par cœur ; les yeux et les oreilles aux aguets, il se jetait dans un recoin dès qu’il décelait une présence ou un mouvement. Il arriva au palais du gouverneur. Peu de temps auparavant, il y rejoignait la nuit le fils de celui-ci qui lui avait indiqué les entrées discrètes et le moyen de ne pas être remarqué. Son cœur battait à tout rompre. Des gouttes coulaient le long de son front et lui brûlaient les yeux. La peur lui serrait les entrailles et lui donnait envie d’uriner. Il ouvrit la porte basse qui menait à l‘écurie ; il lui sembla qu’elle faisait un bruit d’enfer. Les chevaux réagirent à peine. Il s’avança vers le bâtiment. Les gardes dormaient. Un grand chaouch s’était allongé en travers de la porte des appartements du maître. Hassan le connaissait : ce soldat buvait en cachette, et à cette heure-ci même un tremblement de terre ne l’aurait pas réveillé. Hassan entra dans la salle d’honneur. Le clair de lune permettait de distinguer les trophées exposés au mur.

Parmi ceux-ci, au meilleur endroit : une longue épée, célèbre dans toute la ville. Une grande épée chrétienne, à la lame bleuie, au pommeau doré somptueusement sculpté de têtes de mouflons. Une arme de parade plus que de combat. Le gouverneur l’avait ramassée une douzaine d’année auparavant sur le champ de bataille de Ksar el Kebir où avaient péri le roi Sébastien du Portugal et la fleur de sa chevalerie. Le gouverneur prétendait que c’était l’épée du roi lui-même, il l’avait présentée comme telle à la porte de la mosquée. On ne l’appelait donc plus que «  l’Épée du Roi de Portugal ».

À ce moment, Hassan ne ressentait plus la peur. Il leva les bras, une main sous le pommeau, l’autre au milieu de la lame, souleva le précieux trophée qui lui parut assez lourd, puis reprit prudemment le chemin du retour. Il crut entendre un pas, faillit perdre la tête à en oublier le chemin de la sortie. Le grand chaouch dormait toujours aussi bien : il avait changé de côté. Arrivé à l’écurie, il se rendit compte qu’il avait oublié de laisser le tarbouche ; il le jeta à terre et ressortit dans la rue, laissant à dessein la porte entrouverte. Il revint vers le souk, encombré par sa grande prise, s’épuisant à passer inaperçu. Avec la lame du couteau de Mohand il souleva le loquet de la resserre de Mafhoud, il poussa deux gros sacs de riz et dissimula entre eux l’Épée du Roi de Portugal. Avec un bout de fil, il repositionna le loquet en sortant.

Mohand ne dormait pas.
— Ça y est  ?
— Oui, j’ai eu la peur de ma vie...
— Tu as raison d’avoir eu peur, qu’as-tu fait ?
— J’ai volé l’Épée du Roi de Portugal.
— Quoi ! Mais tu es fou ! Je m’enfuis, je ne reste pas ici...
Hassan le retint.
— Au contraire, tu restes. Autrement tu serais soupçonné...
Mohand ne se calma pas, et passa le reste de la nuit à trembler.


Le soleil était à peine levé qu’un remue-ménage les sortit de leur torpeur. Les soldats du gouverneur, suivant des chiens de chasse qui reniflaient la piste se ruèrent vers eux, un officier tenait le tarbouche. Les chiens les piétinèrent, aboyant à leur déchirer les oreilles.
— Nous avons les voleurs, nous les avons ! 
Hassan se voyait perdu quand un chien prit la direction de la réserve de l’épicerie, suivi des autres, grattant furieusement la porte. Les soldats tentèrent de l’ouvrir, mais le verrou tenait bien. Ils prirent une hache et la défoncèrent. Des cris de joie ! L’officier ressortit exhibant à bout de bras l’Épée du Roi de Portugal. D’autres cris, et les soldats commencèrent à sortir le butin de Mafhoud : des tapis de soie, des objets précieux. Hassan s’avança et reconnut la cassette volée dans son ancienne maison. Il revendiqua l’objet auprès de l’officier qui prit note.
Mafhoud sortit à son tour, les mains attachées dans le dos, frappé à coup de bâton et à coups de pied. Pour la première fois, Hassan vit sourire Hadara.

Dans les jours suivants, Mafhoud fut jugé. Hassan retrouva la cassette qui contenait des bijoux de sa mère et quelques centaines de dinars d’or. Le cadi s’appropria ce que les habitants de la ville ne réclamèrent pas de suite, mais il se décida à faire rendre à Mohand sa ferme et ses terres et accorda le divorce à Hadara.

Mohand s’apprêtait à revenir chez lui. Hassan le voyait bouger péniblement.
— Es-tu sûr de vouloir revenir dans ta ferme ? Tu l’avais cédée car tu ne pouvais plus travailler, que vas-tu faire ?
— Regarde ! 
Hadara et ses quatre enfants, portant des baluchons, s’apprêtaient à le suivre.
— J’emmène Hadara et ses petits... Je ne serai pas seul. 
En chuchotant :
— Grâce à toi j’aurai une servante et sa famille ! J’aurai les bras pour travailler ma terre, elle est bonne et fertile. Voilà pourquoi on fait des enfants : pour les riches, ce sont des héritiers, pour les pauvres, des esclaves pour travailler.
À voix haute :
— Et toi, tu n’as pas envie de venir avec moi ? Je t’apprendrai à cultiver, je suis certain que tu y arriveras bien.
Hassan s’était approché d’un miroir, il avait posé un des vieux tarbouches de Mafhoud sur sa tête, et se contemplait sous tous les angles.
— Je te remercie, mais je crois que j’ai un autre projet .

Ami, si tu as eu la patience de lire ou d’écouter cette histoire jusqu’au bout, essaie d’en comprendre tous les enseignements. Si tu es un voleur : il faut que ta femme t’aime, elle te protégera ; si tu vois quelqu’un dormir dans la rue, dis-toi que tu n’es pas si différent de lui ; si quelqu’un reste silencieux, dis-toi que cela ne signifie pas forcément qu’il n’a rien à dire. Dis-toi aussi qu’on peut commettre cent crimes et être condamné pour celui dont on est innocent. Et méfie-toi des expéditions lointaines !

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Alberto Trentinher · il y a
Vos récits on les goûte jusqu'à la fin, mes voix et compliments!
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Alain.Mas · il y a
Une belle histoire, justice est rétablie.
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Utilisateur désactivé · il y a
j'aime vos publications, suivez nous ici sur cette page à l'adresse suivante mentionnée juste en bas de ce commentaire...
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Utilisateur désactivé · il y a
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jusyfa *** · il y a
Bravo ! +5*****
Julien.

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Line Chatau · il y a
Merci pour le bon moment de lecture que j'ai passé avec Hassan, Mohand et les autres. Je ne trouve pas cette fable si moralisatrice que cela car nos trois lascars semblent avoir plus d'un tour dans leur sac! Mes voix
Iriez-vous faire un tour sur ma page pour découvrir l"La tuaille"? Un genre bien différent mais qui vous plaira peut-être.

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Philippe Collas · il y a
Et non, ce n'est pas si moral... Mohand ne se révèle pas si sympathique : il récupère la femme et les enfants de Mahfoud pour les faire travailler, Hassan se voit dans un nouveau Mahfoud. Personne n'a relevé les allusions à l'homosexualité de Hassan, qui prostitue à un moment, ni le fait que Mohand en profite lui-aussi.
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Zouzou · il y a
La morale à l'honneur .. çà fait plaisir...mes voix
En lice avec ' Vagues à l'âtre ' si vous aimez

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Samia.mbodong · il y a
Une belle description du souk et des personnages bien campé avec une atmosphère telle que l’on s’y croirait.
Splendides leçons d’instruction civique et de morales, un texte qui a toute sa place ici.
Bravo et merci je soutiens.

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Philippe Collas · il y a
Je vous remercie. Mes personnages ( Mohand et hassan) sont-il si moraux?
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Samia.mbodong · il y a
Dans une telle histoire la moralité dépend du narrateur, donc je dirais OUI
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Bouchama Brahim · il y a
Quelle magnifique Histoire! je vous remercie.
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Philippe Collas · il y a
Merci de votre soutien. J'espère que mes autres textes vous plairont. Ils sont issus d'un recueil que j'ai composé l'année dernière.
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Moniroje · il y a
Si quelqu'un te raconte si bien des histoires à rêver debout, n'oublie pas de lui donner tes voix.
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