Léon - Partie 2

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Les paysages familiers pourtant si souvent parcourus auparavant avaient une fraîcheur nouvelle aux yeux de Théophile. Son futur semblait s’éclairer grâce à la jonction qu’il réalisait avec son passé. Il avait enfin commencé à combler ce trou béant que représentaient ces dix années.

Il inspira profondément et fixa l’intersection qui apparaissait au loin. C’était l’entrée de La Riboisière, petit hameau fleuri où avait habité la grand-mère de Léon. L’univers sonore bascula d’un ronronnement grave à un crépitement aigu lorsque la Clio emprunta le chemin gravilloneux qui menait aux quelques maisons de la localité. Le plastique de l’habitacle vibra en continu jusqu’à ce que la vieille citadine fut stabilisée derrière le Scénic.

Après un rapide coup d’oeil aux alentours, les deux hommes sortirent de la voiture. Le visage de Lucas se plissa sous l’impact du soleil très lumineux en ce milieu de journée. Théophile, après avoir observé quelques instants la vieille maison de Mamita, qui se trouvait à seulement quelques mètres de celle d’Etienne, poussa le petit portillon miteux et entra dans le jardin de l’individu. Il était suivi par Lucas qui semblait troublé, mal à l’aise.

D’un pas leste, Théophile gravit les trois marches en bois qui séparaient le jardin abandonné de la petite entrée couverte. Il toqua trois fois sur un endroit de la porte où la peinture bleu barbeau résistait encore.

Un son de pas dense et ramassé se fit entendre à l’intérieur puis se rapprocha lentement. La porte s’ouvrit en traînant; un visage aux joues creuses et à la dissymétrie effrayante, dominé par un nez ample et rosé, fit son apparition dans l’embrasure de l’entrée. La taille de l’individu était imposante. Le visage d’Etienne se brouilla quand ses yeux noirs et vitreux se posèrent derrière l’épaule gauche de Théophile. Lucas le regardait fixement, une haine palpable émanait de ses prunelles.

Théo recula d’un pas surpris et manqua de révéler son écoeurement. Il se ressaisit et au moment d’ouvrir la bouche, Etienne s’exclama:

— J’aurais eu du mal à te reconnaitre Théo mais avec l’autre à tes côtés plus de souci à remettre ces putains d’inséparables ! Maintenant barrez-vous de chez moi, il reste plus rien à saloper dans ma vie !

Ses mots claquèrent sèchement aux oreilles de Théophile. La voix d’Etienne était un mélange de terre humide et de coquilles d’oeufs. Cette mixture noyait et salissait chaque mot qui sortait de ses deux épaisses lèvres. Le journaliste resta la bouche à demi-ouverte.

Il sentit soudain son compagnon bondir derrière lui et le repousser sur le côté droit du palier. Théo trébucha et son sac glissa sous la barrière pour terminer dans les hautes herbes qui bordaient l’habitation.
Lucas se jeta sur Etienne et lui agrippa le cou en vociférant:

— Sale connard ! Tu vas enfin avouer bordel !? Dis nous où tu l’as enterré putain !!! Des larmes se mêlèrent à sa voix. Etienne réussit à se dégager et lui envoya un formidable coup de genou dans le ventre. Lucas tituba en arrière et s’affala de tout son long au pied des marches. Il était sonné.

— T’as jamais lâché l’affaire gros tas ! Tu crois que j’te vois pas me mater de travers en ville ? Y t’faut quoi bon dieu ? RIEN ! Ils avaient rien contre moi les flics ! La seule chose dont tu peux m’accuser c’est d’avoir ramener ton épave de Léon chez lui ! Etienne à bout de souffle et ivre de colère s’arrêta en haut des marches. Le soleil faisait étinceler les lourdes gouttes de sueur qui glissaient le long de son visage. En contrebas, Lucas roula sur son flanc et tenta de reprendre sa respiration.

Théophile saisit Etienne et le tira en arrière malgré l’imposante carrure de l’homme. Ce dernier manqua de tomber mais se rattrapa à sa porte qui craqua sous l’effort. S’appuyant sur une jambe, il envoya valser Théo qui s’aplatit aux cotés de son ami. Les deux étaient vaincus. Un court et salutaire moment s’écoula. On entendait au loin une tondeuse qui crachotait et quelques oiseaux qui batifolaient.

Etienne, une fois la colère quelque peu dissipée lâcha:

— Ne revenez plus jamais ici ! Ya pas un jour ou j’regrette pas de l’avoir aidé votre pote! J’aurai mieux fait de laisser crever sur le goudron!
Sa voix trahissait une profonde lassitude. Il cracha une masse informe et visqueuse qui manqua les deux hommes. Puis il claqua violemment la porte. Un large morceau de peinture bleu céda et se rompit en miettes sur le sol.

*

Dans son abîme noir et silencieux, Léon flottait. Sa réalité était un océan immense d’encre de chine à l’intérieur duquel erraient ses souvenirs. Il se sentait en apesanteur, son corps était guidé par les courants invisibles qui le portaient à différentes étapes de sa vie. Mais aucun de ces écoulements ne l’emmenait dans son futur. Il n’existait plus.

Il aperçut au loin une onde qui s’approchait de lui. Comme une large vague oblongue et lisse qui se propageait à une vitesse prodigieuse. Lorsqu’elle arriva sur lui elle le porta haut, très haut, jusqu’à pouvoir distinguer un minuscule point lumineux. Point de fuite qui se rapprocha pourtant encore, s’agrandit. L’énergie de l’onde le poussa si fort et si loin que le garçon se retrouva entouré par cette chaleur blanche et compacte. Léon ouvrit alors les yeux.

La réalité de la pièce se déversa à grand débit dans ses rétines. Son arythmie cardiaque lui coupa le souffle. Il sentait à peine ses membres. Ses yeux balayèrent difficilement autour de lui en quête de sens. Il ne distingua qu’une vague lumière venant de l’extérieur à travers une petite lucarne. Après quelques longs moments, son coeur repris un tempo plus régulier et Léon essaya de se relever. Sa respiration s’accéléra, ses tempes cognèrent lourdement contre son crâne.

Il essaya de prendre appui sur son avant-bras et aussitôt son corps fit basculer son lit de fortune. L’ensemble chuta au sol dans un fracas terrible. Léon hurla de douleur sous la violence de l’impact. La poussière soulevée par le choc redescendit lentement et se déposa sur son corps famélique qui gisait sur le ciment glacé.

Il s’évanouit.

*

Lorsque les deux amis récupérèrent un semblant de calme, ils se trouvaient dans la Clio. Théo, qui avait oublié son sac dans l’altercation, s’était rangé sur le bas-côté. Il faillit rebrousser chemin quand Lucas le retint et lui demanda de ne pas y aller avant la nuit. Le garçon corpulent peinait à se ressaisir.

La nuit tombée, Théophile se faufila seul jusqu’à la maison d’Etienne. Il fit la distance qui le séparait de sa voiture à pied. Une chouette hulula et le surprit. Il se calma et rampa dans les hautes herbes du jardin et découvrit son sac sur le côté de la maison. Il enleva le petit escargot niché sur la poche avant et revint sur ses pas, muet et silencieux comme à l’aller.

En partant il jeta un coup d’oeil à la maison de Mamita et s’aperçut qu’une voiture était garée devant chez elle. Un vieux Partner dont la carrosserie reflétait la blancheur tiède de la lune. Il remarqua également qu’une lumière jaune-orange était allumée au sous-sol. Il regagna sa voiture.

Il ouvrit et referma doucement la portière de sa Clio, se cala et posa son sac sur ses genoux. Lucas parût soulagé du retour de Théo et lui dit:

— Ca va ? T’es pas retombé sur l’autre taré ?
— Non non, rien du tout. Le rassura-t-il. En même temps si tu ne t’étais pas jeté sur lui tu aurais sans doute évité le joli bleu qui va décorer ton bide ! dit Théophile à demi-amusé.
— Désolé Toto, j’sais pas c’qui m’a pris, j’ai vrillé... Il tourna son regard au loin dans le chemin devant eux.
— Nan ça va, t’inquiètes Lulu. fit Théo en ouvrant son sac. Il s’aperçut que son enregistreur était encore allumé. La carte mémoire était pleine. Putain, j’enregistrais tout du long ! s’étonna-t- il. Il réfléchit un instant. Lucas l’observa de travers, un rictus secouant sa paupière veineuse. Le journaliste brancha un câble mini-jack entre son poste auto-radio et son enregistreur. Il alluma l’appareil. Les yeux de Théophile crépitaient d’excitation. On va écouter ce qu’il a enregistré pendant l’aprèm, dit-il. Même si à part quelques bourdonnements d’insectes, on risque pas d’entendre grand chose...
— P’t’être qu’Etienne sera un peu plus bavard... suggéra Lucas.
— C’est sûr ! Ca ira mieux avec la gorge libre... Lui sourit le jeune homme en lui foutant un coup de coude sur l’épaule.
Théo avança rapidement les deux premières heures. Il ne préférait pas entendre de nouveau la querelle avec Etienne. A la troisième heure on entendit un grouillement perpétuel, comme si son sac était en train d’être enfoui sous terre par milles fourmis ouvrières. La quatrième et dernière heure de la capacité mémorielle débuta de la même manière lorsque soudain, à la minute 23, on entendit un fracas métallique suivi d’un cri de douleur glaçant.
Les deux hommes médusés se regardèrent. Leurs battements de coeurs reprirent la pente ascendante de la mi-journée en une fraction de seconde. Ils ré-écoutèrent une dizaine de fois le passage puis Lucas s’exclama:
— PUTAIN MAIS C’EST QUOI C... s’emporta-t-il avant que Théo lui plaque la main sur la bouche.
— Ta gueule putain ! On va réveiller tout le monde ! Et puis ça veut rien dire ! Ca peu être n’importe qui ! chuchota Théophile en enlevant sa main de l’orifice baveux de son ami.
— Y faut qu’on file ça aux gendarmes direct ! Le visage de Lucas était rouge, il semblait paniqué par la découverte.
— Attends mec ! Calme toi ! Tu sais à qui appartient le vieux Partner gris foncé tout crade qui s’est garé devant chez Mamita ? Lucas le regarda surpris. Il marqua une pause et ralentit son débit. — Ben ouais, c’est celui du Père de Léon... répondit Lucas questionnant du regard son ami.
— C’est ce que je me disais. On va aller lui parler, c’est éclairé en bas. Il y bosse encore non dans cette baraque ? demanda-t-il.
— Ben je crois... mais il a jamais réussi à la vendre après la disparition de Léon... Le pauvre type c’est un vrai zombie d’puis... Y’m’fait de la peine quand j’l’vois... Lucas secoua la tête et esquissa une grimace tout en frottant son ventre.
— Pauvre bonhomme... On doit lui en parler avant. Je veux pas débarquer chez les flics comme ça putain ! On lui fait écouter et on demande son avis ! Théo était sur le point de partir quand Lucas l’arrêta.
— Mais s’il nous envoie chier comme l’autre tout à l’heure ?
— Pas de risque non ? C’est un zombie tu m’as dit ! Théo enfourna son matériel, referma son sac et sortit doucement de la voiture. Lucas soupira et fit de même.
Les deux garçons se dirigèrent alors à pas feutrés sous une lune éblouissante, en direction de chez Mamita.

*

Lucas collait son ami de très près. Théo le repoussa gentiment et le rassura d’une tape amicale sur l’épaule. Il poussa ensuite avec discrétion le portail en ferraille de la maison de Mamita. Il coulissa aisément et n’émis qu’un tout petit chuchotement aigu. La porte d’entrée se situait en haut d’une quinzaine de marches en pierre. Ils s’y dirigèrent à travers un petit chemin de dalles qui serpentait dans un jardin très bien entretenu. Seule la lumière du sous-sol était en marche, le premier étage baignait dans l’obscurité.
Une fois arrivés sur le pas de la porte, les amis ne trouvèrent pas de sonnette. Le journaliste toqua quelques coups secs et rapides. Rien. Ils semblaient pourtant entendre du mouvement en bas. Théo réitéra son action mais obtint la même réponse. Il actionna alors doucement la poignée. La porte s’ouvrit en émettant un long grincement qui résonna dans tout l’étage, amplifié par l’absence de meubles. Il pointa son regard sur Lucas perplexe. La peur était palpable sur le visage des deux hommes. Une voix masculine résonna alors. On pouvait sentir l’inquiétude dans son timbre:
— Y a quelqu’un là-haut ?
Une lumière émanait d’une porte entre-ouverte se situant en face de l’entrée et d’où provenait la voix. C’était l’accès à la cave. Théo se rassura et relâcha un souffle d’air quand il reconnut ce ton. Lucas paraissait inquiet malgré tout. Théophile s’avança dans le couloir et cria:
— C’est Lucas et Théo Monsieur Danieli ! On vous dérange pas ? On entendit l’homme se rapprocher de l’escalier et s’exclamer de nouveau mais sur un ton plus chaleureux.
— Lucas et Théophile ? C’est pas banal ça ! Descendez donc ! Je suis en train de finir un enduit. Sa voix paraissait enjouée. Théo ne réfléchit pas et s’avança jusqu’à la porte. Lucas le suivit mais une inquiétude grandissait en lui. Ce ton ne collait pas avec le père de Léon qu’il avait l’habitude de croiser, il ne comprenait pas.
Théo ouvrit en grand la porte et s’engagea en premier dans l’escalier de bois escarpé. Lucas le suivait de peu. Les marches craquaient sous le poids de leurs pas. Lucas grimaça soudain de surprise. Son pied avait butté sur un objet métallique placé en travers de sa trajectoire. Il perdit l’équilibre et son souffle fut coupé quand il se sentit basculer. Le garçon grassouillet s’affala lourdement sur son ami et emporta Théo à son tour. Les deux hommes se dirigèrent alors avec vitesse en direction du sol. Sur le ciment au pied de l’escalier étaient déposées deux grandes planches en bois sur lesquelles on avait enfoncé une quantité infinie de longs clous rouillés. La chute de ces deux corps mêlés paru interminable jusqu’au heurt final.

L’impact fût atroce à écouter. Mélange d’os brisés et de chaires percées. Une multitude de couches sonores terrifiantes compactées en un seul et unique instant. Leur deux visages n’étaient plus que bouillie tortueuse. Leur corps étaient désarticulés et leurs membres imbriqués d’une étrange manière.
Un petit ricanement se fit entendre. Le père de Léon s’avança. Tac... Tac... Tac... Tac... Tac... Il s’arrêta près des deux cadavres. La flaque de leur sang mélangé se répandit jusqu’à toucher le bout de sa béquille.

Mr. Danieli inspira profondément. A la vue de ce spectacle affreux qui semblait le réjouir, il lâcha: « Enfin ».

*

Léon ouvrit douloureusement les yeux. Il sentait de nouveau son corps flotter. Il dût faire un effort pour préciser sa vision. Il reconnut alors le visage de son Père. Ce dernier le déposa avec difficulté sur son lit de fortune auquel il avait rajouté deux paires de sangles en cuir noires et luisantes. Léon rassembla le peu de force qui lui resta et dit:

— Papa... c’est toi ?
Le vieil homme au visage imberbe et à la peau asséchée regarda surpris son enfant. Il esquissa un sourire et lui répondit:
— Oui mon grand, c’est moi. On va rester encore un peu ensemble, ne t’inquiètes pas. Sa voix était douce et protectrice.

Le garçon referma ses yeux et expira légèrement. Son visage s’apaisa. Son père se saisit d’une seringue qu’il remplit d’un liquide verdâtre. Après lui avoir fait un garrot, il tâtonna l’avant- bras de son fils et planta l’aiguille dans une veine boursouflée.

Et puis rien. Silence.
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