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L'envol des mouettes

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Un matin orangé du printemps, une étrange sensation de froid m’a réveillé. Ma chemise et mon pantalon étaient couvertes de rosée. Les goutelles d’eau pendaient sur mes vêtements. J’étais pourtant persuadée de m’être endormie sous un édredon douillet, la chaleur se véhiculant dans mon petit cocoon. Je revois le feu qui dansait dans l’âtre, ses flammes rougeoyantes se déchaîner.

Lorsque je me suis retirée de ce sol mouillé, une troupe de mouettes traversait le ciel et une brise légère balayait mes cheveux. Des roses aux multiples couleurs se sont ouvertes dans l’herbe. Au loin, on pouvait entendre le doux bruissement de la mer se frotter aux vagues, faire tanguer les bateaux ; bâbord, tribord. J’entends ta voix chaude, comme un écho venu de la galaxie, t’étonner : « Tu penses que les bateaux sont ivres ? ». Et moi, je te répondais : « Mais, non, ce n’est pas ce que Rimbaud a voulu dire ! ». Et puis, qui sait ce qu’il voulait ce poète libre comme l’air ? Personne ne le lui a jamais demandé. Alors, tu laissais échapper un rire discret et le monde s’arrêtait de tourner pendant une seconde. De la magie.
Mais tu es parti, un peu comme par magie. « Je resterai toujours auprès de toi. Seulement ce ne sera pas physiquement, tu comprends ? » Et ma colère a éclaté, un tremblement de terre qui a brisé le monde qui nous entourait. « Alors pars, vas-t-en ! Je ne veux plus jamais te revoir ! Plus jamais. » J’ai entendu tous tes rêves voler en éclats.

De nouvelles mouettes ont découpé le ciel avec leurs ailes. Elles volaient vers la mer, là où l’horizon est infini et où le temps sans cesse ; recommence.
J’ai marché vers les couleurs dorées du sable, vers le bleu intense de l’océan, vers les parfums d’iode et de sel. Et mes poils se sont hérissés quand, au milieu des flaques, j’ai aperçu ta silhouette. J’ai couru à en perdre souffle, sans réfléchir, sans laisser mes pensées fleurir comme ces roses à la vue de la lumière.
Entre l’écho de la mer, des pas sur l’or et les mouvements du vent, j’ai crié : « Où sommes-nous ? » Et tu as laissé ton regard vers le va-et-vient des vagues, la marée montante. Ta peau scintillait ; reflet de ce soleil doré. J’ai voulu reformuler ma demande, fendre à nouveau l’air avec ma voix comme les mouettes avec leurs ailes mais, tu as fait demi-tour et nos regards se sont croisés. Tes pupilles n’étaient que néant. Un univers sans étoiles, une nuit froide d’hiver. Vide.

« C’est mon rêve. » tu avais murmuré avec un ton presque inaudible.
Je me suis davantage approchée de toi, ressentant l’onde glaciale qui couvrait ton corps.
« Je me suis dit que tout cela serait terminé, je deviendrai un oiseau. Une mouette de préférence. Ce sont tes oiseaux préférés non ? »
J’ai hoché la tête, sans réellement comprendre ce qu’il voulait dire.
« Allons manger. »
Il m’a pris ma main et je me suis retenue pour ne pas, d’un mouvement violent, la retirer. Sa main était si froide que cela m’a brûlé la peau. Il était si pâle. Blanc comme neige. Pureté.

Il m’a emmené dans une forêt, baignée d’ombre et de lumière, un jeu de dualité entre le jour et la nuit. Le vent se faufilait entre les arbres et les branches des sapins. Un écureuil ou deux courraient avec des noisettes entre les pattes. Il n’y avait aucun bruit hormis, ceux de la nature : un animal qui casse une branche morte, le bruissement des feuilles, un ruisseau qui s’écoule.
Un tapis rouge et blanc était disposé à côté d’un grand saule. Ses branches faisaient un jeu d’ombres chinoises sur le sol. Dessus, il y avait des boissons chaudes, encore fumantes, du pain qui semblait juste sorti du four avec une croûte dorée, des fruits aux couleurs intenses.
Sa peau froide frôla encore la mienne et me souffla au creux de l’oreille : « J’espère que cela te plaît. »
Un sourire illumina son visage enneigé. Nous avions pris place et il dégusta les fruits juteux tandis que je l’observais du coin de l’œil. Il me semblait plus beau que la dernière fois que nous nous étions vus. Ce jour où j’ai refusé qu’il réalise ses rêves. Mais ses yeux ne pétillaient pas, sa peau n’avait pas le teint que je lui connaissais : quelque chose en lui avait changé. Il était altéré, modifié.

« Quelque chose ne va pas ? me demanda-t-il soudainement.
—Quelque chose en toi a changé mais, je ne saurai dire quoi... lui avouais-je. Et puis, pourquoi tout ça ? Je croyais que tu ne voudrais plus de moi. Je t’ai quand même demandé de choisir entre moi et tes rêves et c’était idiot de ma part. Il ne se passe pas un jour sans que je ne le regrette...
—Tu as toujours été ainsi, tu sais. Et puis, c’est oublié, ce n’est pas grave.
—Pas grave ? répétais-je avec un ton interloqué. »
Il haussa les épaules.

« Ce que tu vois n’est pas réel. J’ai tout inventé, c’est un peu mon eldorado, mon monde parfait. C’est ici que je voudrai que tout se finisse.
—De quoi parles-tu ? Tu me fais de plus en plus peur. »
Il prit sa respiration ; une inspiration lente et profonde.

« Je vais mourir.
—Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes comme bêtises ?
—Ce ne sont pas des bêtises. Tu sais, quand je suis parti à Paris, je ne me suis pas fait que des amis. J’ai défendu quelqu’un et j’ai payé le prix. Sois lâche, ça te sauvera la vie. La justice n’existe pas là-bas. Et puis, je crois que j’aurai dû rester auprès de toi, près de l’Atlantique, cela aurait été une vie plus douce.
—Je ne comprends pas... Enfin, ce n’est pas la réalité ?
—Ce paysage : non. Le fait que je suis en train de basculer vers le néant : oui. Je voulais te voir une dernière fois avant de partir, de prendre le large en quelque sorte. »

Il déposa un baiser de ses lèvres froides comme l’hiver et son corps s’effaça dans le paysage. J’étais incapable de bouger, mon corps se figeait comme s’il était paralysé. Soudain, une nuit sans étoile déposa son voile dans la voûte céleste et un air glacial traversa les arbres. Un hiver s’était abattu dans mon corps et dans mon cœur. Des éclats de glace tombèrent sur le sol au lieu de mes larmes.
Tu as laissé derrière toi, un monde sans chaleur ; sans aucune lumière d’espérance. Une nuit éternelle et silencieuse.
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