L'enveloppe bleue

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— Mais vous, Marin Delorme, comment avez-vous appris à lire ? La journaliste répéta sa question avec insistance. Pourtant, jusqu'à ce moment précis, l'entretien s'était plutôt bien déroulé, mais elle semblait désormais prête à passer à la vitesse supérieure et à pénétrer enfin le vif du débat, la réforme Delorme de l'apprentissage de la lecture, qui faisant fi des méthodes dites combinatoires, entendait revenir à du syllabique pur et dur. On allait retrouver le b.a.-ba, une pédagogie ancestrale ! Le sujet n'en finissait pas d'agiter le pays, l'opposition en avait fait son cheval de bataille, relayé par les syndicats enseignants et les associations de parents d'élèves, on avait pris l'habitude de manifester le dimanche dans une ambiance de kermesse. Cette affaire fragilisait la présidente, il fallait redresser la barre. L'idée lui traversa l'esprit au moment où la journaliste posait sa question. Marin Delorme, réputé pour réfléchir à 100 à l'heure, avait toujours entretenu le mystère sur ses origines, un flou artistique que son cabinet gérait avec brio. Mais au fond, si l'opinion publique venait à savoir ? La probabilité que son capital sympathie remonte n'était pas négligeable, on était à un an de l'échéance présidentielle. Se raconter sur un plateau de télévision à une heure de grande écoute, se mettre à nu devant la nation, après tout, pourquoi pas ? Son ambition ne connaissait guère de limites.

La ferme était située au bout d'un chemin cabossé, il fallait connaître les lieux pour y arriver, il n'y avait pas de boîte à lettres. Le facteur entrait dans la maison sans frapper
— C'est le René, le facteur !
Les vieux ne recevaient pas grand-chose : Le Chasseur français une fois le mois, quelques factures qu'ils renâclaient à payer, mais le grand-père ne laissait jamais repartir le René sans lui payer son petit verre de gnôle.
On était au début du mois de juillet, Marin allait sur ses 5 ans et on avait enregistré des records de pluviométrie. Le grand-père bougonnait qu'il pleuvait comme vache qui pisse et qu'on allait finir par faire pousser du riz à la place du blé et du maïs et qu'un jour les vaches auraient les yeux bridés. La moisson s'annonçait pourrie avec toute cette eau qui tombait et la grand-mère geignait, se lamentait sur ses articulations qui rouillaient, ce gosse toujours dans ses pattes avec sa bouche grande ouverte d'oisillon affamé.
— On n'allait quand même pas le laisser crever sous prétexte que sa mère n'était qu'une traînée !
L'école était finie. Marin se retrouvait coincé entre les deux vieux, avec les taloches qui tombaient, l'odeur de la soue qui s'infiltrait dans toute la maison. Il n'aimait pas le cochon, il le trouvait sale, un air méchant, les mouches qui tournaient autour. Marin aimait l'école et surtout mademoiselle Adresse, sa maîtresse, elle sentait bon quand elle se penchait vers lui et parlait d'une voix douce. Il s'appliquait, écoutait, elle ne criait jamais.
Ce jour-là, la pluie n'avait eu de cesse d'agacer le grand-père, et le René était passé pour déposer une belle enveloppe bleue. Le vieux l'avait regardée, grommelant comme un animal, avant de sortir un gros feutre, celui-là même qui lui servait à marquer la couenne du cochon. D'un geste hargneux, il avait tracé une série de quatre lettres bâton. S'en était suivi un coup de gnôle, puis un deuxième, cela puait l'alcool fort, le verbe prenait de la hauteur, les mains devenaient lestes, mieux valait ne pas traîner dans les parages. La lettre avait été posée sur le buffet, bien en évidence attendant que le facteur reparte pour sa tournée. Marin, qui passait par là, n'avait pas résisté, il avait attrapé l'enveloppe bleue, l'avait cachée sous sa chemisette et, ni une ni deux, était parti se réfugier dans la vieille étable. Il savait qu'il y serait tranquille, elle était assez éloignée de la ferme. Marin en avait fait son domaine.
Un berger avait dû y vivre à une époque, il restait un bat-flanc sur lequel Marin avait installé son petit monde : des choses de gosse, des cailloux ramassés parce qu'il en aimait la forme, des bâtons noueux presque sinueux comme des serpents, un ruban rose qu'une des grandes de l'école avait laissé tomber dans la cour de récréation, un chien en peluche gagné à la fête du village une fois où la vieille l'avait emmené, et surtout un livre à la tranche rouge. Sur la couverture, deux enfants à l'air joyeux lisaient au pied d'un arbre, comme posés sur une flaque d'herbe verte. C'était un cadeau de mademoiselle Adresse. Juste avant son départ en vacances, elle l'avait fait venir à son bureau, au pied de l'estrade et du tableau noir. Elle savait que pour Marin, l'été serait long.
— Tu vas avoir le temps de commencer à apprendre à lire et à la rentrée, tu seras déjà bien avancé...
Elle avait perçu chez lui une belle intelligence, il la fascinait par son regard – ses yeux noirs lui mangeaient le visage – et par sa façon de scruter sa main qui glissait du plein au délié. Elle avait ajouté :
— Souviens-toi que tout commence par les lettres...
Depuis, chaque jour, Marin se réfugiait dans l'étable, à l'abri du monde. Il ouvrait le livre. Au début, il ne savait pas trop quoi en faire. Il regardait, tournait les pages une à une. De son doigt, il suivait les lettres, il montait, descendait, avançait avec elles. Il y avait des dessins pour illustrer chacune d'entre elles, par exemple un âne et au-dessus un trait qui faisait comme une montagne avec un petit barreau au milieu comme sur une échelle, il en avait déduit que c'était le A d'Âne. Et ainsi de suite.
Il avait posé l'enveloppe bleue comme un coin de ciel après l'orage à côté du livre et il avait d'abord cherché à déchiffrer les grosses lettres noires du vieux. Il connaissait le N, le A et le I car elles figuraient dans son prénom. Il était moins à l'aise avec le P comme pipe, poisson, mais surtout il ne comprenait pas l'association de ces quatre lettres NPAI. En dessous, d'une petite écriture ronde qui rappelait celle de mademoiselle Adresse, il avait déchiffré Marin Delorme. Son prénom et son nom, qui disaient clairement que la lettre lui était destinée, étaient barrés de ce NPAI. À l'ouverture de l'enveloppe, il avait eu l'impression de respirer un parfum familier, quelque chose d'agréable et doux un peu comme celui de la maîtresse quand elle s'approchait de lui. Quelque chose qui l'emmenait loin de la ferme et il avait trouvé cette sensation bien bonne. Quatre lignes étaient tracées sur la feuille bleue, il identifia son prénom une fois, le reste lui apparaissant encore comme une sarabande de caractères mystérieux.

Tous les jours de l'été, il revint à l'étable, reprenant le livre, page après page, lettre après lettre, syllabe après syllabe, comparant avec celles de la feuille bleue, les associant les unes aux autres. À la ferme, les vieux continuaient leur vie, la moisson n'avait pas donné grand-chose, le soleil avait fini par revenir et quand on avait tué le cochon, la chaleur était installée et le gamin avait sué sang et eau pour curer la soue.
Le jour de la rentrée des classes, Marin retrouva le chemin de l'école avec dans son cartable le livre à la tranche rouge. À la fin de la journée – il avait attendu que les élèves aient quitté l'école –, dans le silence de la classe, il le sortit de son cartable, il n'en avait plus besoin, il avait appris la base, ce fameux b.a.-ba, le reste viendrait très vite, presque naturellement. Il tendit ensuite l'enveloppe et la feuille bleue qu'il n'était pas arrivé à déchiffrer dans son entier, quelques mots par-ci par-là, « Marin... fils... fort... ce... tu... Je... de toi... maman... aime », l'essentiel n'étant pas pour lui de savoir qu'il y avait quelque part une maman. Non, il voulait qu'elle lui donne la clé de ces lettres mystérieuses qui barraient son nom et son prénom. NPAI. Mademoiselle Adresse hésita un instant, le village était un petit monde où tout se savait, elle ne voulait pas qu'il grandisse dans l'ignorance. Alors, avec une grande délicatesse, elle expliqua la mère qui était partie, abandonnant un nouveau-né dans la grange des parents, leur incompréhension devant cette disparition et la seule réponse imaginée par un vieil homme blessé qui, à sa manière, aimait quand même son petit-fils. NPAI... N'habite plus à l'adresse indiquée.

L'interview de Marin Delorme battit tous les records d'audience, les chaînes de télévision déprogrammèrent leurs émissions pour revenir sur cette confession en direct, les commentaires allaient bon train, l'émotion prit le pas sur tout le reste. À l'assemblée, la réforme de l'apprentissage de la lecture passa comme une lettre à la poste et douze mois plus tard la présidente fut réélue. La méthode syllabique de Marin Delorme est désormais mondialement connue sous le nom de NPAI.
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Dominique Claire Fabre · il y a
Joli texte qui sent bon l'enfance La curiosité n'est pas toujours un vilain défaut, et la maitresse intelligente et sensible du petit Marin est un personnage attachant qui l'a bien compris. J'ai beaucoup aimé.
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Joëlle Brethes · il y a
Sympathique récit :)
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Chantal Sourire · il y a
Joli témoignage...
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Ginette Flora Amouma · il y a
La lecture est un enseignement à multiples visages .
Vous en livrez un avec beaucoup de sensibilité .

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JAC B · il y a
Ce n'est pas Marin mais Olivier Delorme qui est auteur de cette méthode de lecture syllabique.La chute est humoristique pour évoquer sa disparition, quoique...j'ai oui dire ....qu'une méthode LEGO était à la UNE. Bonne continuation Fabienne, merci pour votre texte.
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Fabienne Boidot-Forget · il y a
Merci pour votre visite ! Je ne connaissais pas Olivier Delorme avant de lire votre commentaire et donc je dois avouer que c’est une coïncidence… amusante et troublante !
Je vais aller jouer avec vos legos . Bonne continuation à vous aussi

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