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El bathoul

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-Allo Melina ? Bonjour, je suis Thierry un collègue à Sébastien, il m'a dit que vous faisiez des remplacements, c'est d’actualité ?

-Bonjour, oui tout à fait Thierry, j'ai quelques dates de disponibles encore. 

-Ahahah celle-là ça faisait longtemps, quand peut-on se rencontrer ?

-A votre convenance, je suis libre demain.

-Disons 13h ça vous va ?

-C'est bon pour moi, vous m'envoyez l'adresse par sms s'il vous plaît ?

-Oui bien sûr à demain donc.

-Ou à deux pieds.

.-Ahahahah 
« Il rit et il a une voix de gentil, ça peut le faire ça va le faire, il est réceptif à mes blagues à  deux balles mais il va falloir que j’arrête avec ça dès que je suis en stress ! C'est juste du boulot, rien que je ne sache déjà, j'y vais, je me positionne, je me vends. Je ne donne pas un rein après tout !»

-Coucou, ça va ?

-Ohhhhh le p'tit chat que j'aime comment tu vas ?

-Ça va ça va, David, tu sais le collègue, le syndicat, ben il a tenu parole, il a parlé de moi à Sébastien son ami et Sébastien il a parlé de moi à un gars Thierry et Thierry veut me voir demain pour un remplacement super hein ? !

-Attends attends je ne te suis plus là c'est qui ce David ? Tu vas trop vite calme-toi et recommence, tu peux le faire ?

-Non laisse tomber de toute manière c'est long à t'expliquer, et là j'ai des trucs à faire, et tu ne retiens jamais de ce que je te dis ; mais bon c'est pas bien grave, demain j'ai un rendez-vous pour du boulot voilà c'est l'essentiel !

-Génial ! Tu es la meilleure et tu le sais hein, je suis avec toi, surtout souviens toi : Juste business, pas d'investissement affectif, Chachoux !

-Mais oui mais oui t’inquiète, je la lui fais à la Rrrusse : juste business ! ! J'ai appris, allez je te laisse, j'ai des trucs à faire très très important.

-Tu vas faire quoi ?

-Ben des trucs quelle question ! Tu sais, un peu de ménage c'est pourri, peut être une machine, deux courses les minettes n'ont plus de croquettes, enfin des TRUCS ! !

-Ok ok fais tes trucs, je suis avec toi petit chat courageux, tu es la meilleure, je t'aime, bisous.
-Oui oui bisous à plus tard.

« Bon, il faut que je me pose, d'abord un café après je vois... »

Sa clope et son café brûlant en main pour réfléchir, à ses oreilles son morceau du moment une reprise de Faded au Oud ; l'orientalité de ce morceau qu'elle se passe en boucle la pénètre, la rend Derviche, la transporte jusqu'à cette douce fatigue, jusqu'au bien-être ; cette fatigue qui vient après une bonne soirée, après une nuit d'amour ; pas celle du quotidien et son lot de stress...

Elle sait qu'elle a été sèche «mais bon ça va, là je suis occupée, j'ai des trucs à faire à organiser je n'ai pas de temps pour lui ! »

Il dit toujours cette phrase qui ne fait pas sens chez elle «  je suis avec toi. » !

Elle, elle est seule avec ses deux chattes, Bonnie et princesse, Joséphine sa tortue Hermann, Arthur son Hérisson, les tourterelles, les Gabians qu'elle nourrit de ses restes au grand Dam des voisins, et les Araignées qui peu à peu sont devenues ses copines.

Elle n'a plus personne à nourrir, avant elle cuisinait, avant elle pâtissait, avant elle repassait, avant elle rangeait. Avant il y avait les enfants, ils ont grandi.

Elle est seule et son frigo, son congélateur, son garde-manger débordent.

Elle veut être seule, mais pas si seule, pas tout le temps ; tolérance du week-end, pas plus de trois jours, il l'a bien compris.

Elle est seule quand elle ouvre son courrier, quand elle ne répond pas aux huissiers, quand elle consulte tous les matins ses comptes et ses horoscopes auxquels elle ne croit pas, quand elle rentre harassée mais qu'il faut encore passer à Market parce qu'il n'y a plus de beurre pour demain ; deux beurres différents pour changer de goût au grès de ses envies ; comme pour ses deux marques de cigarettes des légères et des fortes ; ses deux parfums, ses deux pots de confitures entamés.

Lui, il comprend. Il observe ses rituels, les décortique, les analyse, mais ne les accepte pas il ne peut pas ; sa rigidité, sa logique, sa raison se heurtent au fantasque de sa personnalité, à son exubérance, son ambivalence.

Il s'est essayé à le lui faire remarquer : « tes lumières sont trop faibles ; ton appartement est trop grand pour toi ; tes plafonds un peu bas ; tes placards trop pleins ; tu devrais... ».
La réponse avait été cinglante ! : « alors je t'explique, tu remplis mon frigo, tu payes mon loyer, non? Alors rien à dire! C'est toi qui est trop grand, moi j'ai besoin d'espace, et si ma boulimie te déranges, tu fais avec ou tu te tires ! Tu viens, on passe un bon moment, et tu rentres chez toi. »

.Elle est fine, intelligente, honnête ; dans ces moments-là elle se sait tyrannique, injuste, intolérante à ses critiques pourtant bienveillantes, mais il prend trop de place, trop d'espace, il réorganise sa vie, l'ordonne, ou du moins essaye.

Elle ce qu'elle veut, c'est qu'il lui télécharge ses séries, nettoie son disque dur, lui fasse à manger. Qu'il arrête de faire la vaisselle, d’inonder sa cuisine, de fouiller dans ses tiroirs, de laisser à chaque fois un peu plus d'affaires dans son dressing vide. Qu'il arrête de l'obliger à s’asseoir pour classer ses papiers.

« attends j’étends le linge et j'arrive, tu peux commencer à trier les tickets par dates, c'est facile non ? », qu'il lui file un coup de mains pas un coup de pied « non tu vas venir et on va le faire à ma manière, à la viking en une heure pas plus ! » et cette phrase qui la fait décompenser en amène une autre : « ici y a pas de vikings, y a que des Hobbits ! Alors Thor il va reprendre son marteau, son Drakkar et direction chez lui ! ». Il explose de rire « tu es bête.  Tu es belle ».

Elle sait qu'elle peut tout essayer, qu'il restera ou qu'il reviendra. Elle arrive à maintenir cet ordre une quinzaine de jours et ça repart pour le fouillis.

Elle ce qu'elle veut c'est qu'il arrête de prendre son unique comprimé devant elle et lui demander de prendre sa tension « je ne suis plus au travail là et puis tu n'as rien, tu n'as pas un cancer généralisé ! Tu es juste hypertendu c'est tout, mange moins gras, fais un peu d'exercice, évite les sources de stress, et ça ira  ».

Elle se sait blessante, ingrate, mais elle s'en fiche, elle met sa culpabilité en veille et sa générosité en berne, trop fatiguée pour réfléchir, trop démunie pour donner ; il faut continuer à avancer, jour après jour, reconstruire, garder son énergie pour le travail et son capital empathie pour ses patients. Lui, ce n'est pas un patient !

Voilà comment son esprit tourmenté justifie sa froideur et sa distance.

Re-café et re-clope, elle se recentre sur son rendez-vous de demain.

Demain est là.

Elle se prépare, petite robe décontractée mais habillée, petites converses, petit perfecto, porte documents, agenda, stylo, une touche de ricil, de baume hydratant framboise, son parfum et pas plus. Simple, efficace, la première impression est importante, d'entretien en entretien, elle parfait sa panoplie et ajuste le scénario...

« Alors, on est d'accord, juste business ; je le laisse parler, je reste posée, ferme sur mes exigences, je ne parle que de mon expérience professionnelle, de mes atours. Je ne fais pas Calimero, je suis pas dans la panade. »


-Bonjour Thierry enchantée.

-Bonjour on va se tutoyer c'est plus sympa, installe-toi je t'en prie tu veux un café, un thé ?

-Oui entre collègues bien sûr, un café avec plaisir merci.

-Alors tu connais Sébastien tu as travaillé pour lui ? C'est lui qui m'a donné ton numéro, il sait que je cherche une remplaçante.

-Pas du tout, je connais David, j'avais fait appel à son syndicat l'année dernière et on est resté en contact; je l'ai remplacé cette semaine, mais ils sont amis. Voila.
-Ahh tu es syndiquée chez lui ? Parce que moi aussi je suis responsable syndical.

Elle croit percevoir un message, prudence, elle ne veut froisser personne, encore moins deux dirigeants syndicaux, elle avait besoin des deux ! Elle reste impassible, souriante.
Elle avait téléphoné à David dans la matinée pour le remercier, et en savoir plus sur ce Thierry. Il lui avait dit que c’était un très bon professionnel, que sa tournée payait très bien, il avait ajouté en riant « attention c’est un beau parleur il fait du théâtre » ; elle avait renouvelé ses remerciements pour le coup de pouce, et l'avait assuré de sa loyauté, s’était excusée de ne pas avoir encore adhéré, elle avait été débordée. Il l'avait rassuré « ah mais tu n'es pas obligée, tu n'en as pas besoin pour l'instant si tu as des questions tu m'appelles et voilà. ». Elle était restée perplexe sa parano revenant au galop, des gens qui aident sans contrepartie c'est louche ! Elle en faisait les frais depuis un moment, elle avait pris de la bouteille, mais bon pourquoi pas.


-Non pour l'instant je ne suis affiliée qu'à mes exigences. Parles moi de la tournée et de tes besoins.
-Alors voilà on est trois dans le cabinet ma femme, moi-même et Guillaume notre associé. Pour la tournée c'est basique, 15 patients dont 5 hémiplégiques certains avec 4 passages par jour ; ils sont alités mais ça va, si ma femme peut le faire tu pourras, je n'accepte que les patients qu'elle peut prendre en charge physiquement vous avez à peu près le même gabarit. Sinon ils sont tous gentils, ah oui, c'est dans les quartiers Est mais c'est tranquille, ça te pose un problème de bosser dans un quartier ? Pour les dates, là j'ai une remplaçante, mais je sens qu'elle va nous lâcher voilà et toi, parle-moi de toi.

D'une traite il lui avait donné les informations qui lui permettaient de foncer, ça va très vite dans sa tête, elle sent l'excitation monter, tout en le fixant et d'une voix faussement légère elle lui dégaine une rafale de questions sur la remplaçante qui lâche : « elle a d'autres projets ? Le quartier qui la dérange ? » La tournée trop lourde ? Quels types de soins ? Combien de pansements ? Combien de nursing ? Les patients alités ont tous des lève-malades ? Quelle amplitude horaire? Combien de jours il comptait proposer ? Quel est le chiffre d'affaire par jour ?
Il semble décontenancé par ce flux de questions, elle le fixe toujours scrutant ses réactions, il lui dit que ça passe mal avec les patients, il énumère quelques manquements professionnels qu'il minimise, ses plaintes sur la charge de travail «  peut être sa jeunesse, l’inexpérience ? ».

Bingo !

Elle y va, se présente rapidement et succinctement : « 10 ans en libéral dans les quartiers sensibles, arabophone, plusieurs accompagnements en palliatifs, un projet de spécialisation dans ce domaine, libre week-ends et jours fériés ».

Il ne fallait pas qu'il ait le temps de lui poser trop de questions elle risquait de se répandre et  commencer à déballer son pathos, elle était encore à vif, elle savait.

Son ex collaboratrice ayant d'autres projets (ou intérêts), lui avait annoncé qu'elle se séparait d'elle du jour au lendemain, prétextant une (fausse) baisse d'activité du cabinet et une répartition des jours de travail, à leur pause-café habituelle : «  on est 4 le cabinet fonctionnera mieux à 3, et je ne peux pas me séparer des autres, tu comprends elles ont des enfants, toi tu te débrouilleras toujours je te fais confiance. ».

Elle avait mis fin à leur collaboration, ne respectant même pas les délais de préavis, en lui sucrant au passage un mois, le tout ficelé par un contrat signé 10 ans auparavant avec confiance et désinvolture, la soumettant à une clause de non concurrence abusive interdisant tout partage de la patientèle et installation pendant trois ans dans un périmètre de 5km du cabinet dans lequel elle s’était investie, se voyait finir sa carrière. Le choc, la déprime, l'angoisse de ce lendemain qu'elle savait sombre ; pas la force d'aller attaquer, pas de temps à perdre vite rebondir, le tribunal elle verrait plus tard ! Elle avait simplement adressé un courrier à son « ex-amie » par voie d'avocat signifiant l'annulation du contrat pour non-respect de la période de préavis, avait demandé la présentation des livres de comptes justifiants ladite « baisse d'activité », un dédommagement à hauteur du chiffre d'affaire, et que rien ne s’opposerait à une installation dans le secteur !

Aucune réponse bien sûr. « ce n'est pas grave je serai son ulcère à l'estomac, je lui règle son compte plus tard ! » Elle avait préféré canaliser son énergie ailleurs et se concentrer sur les remplacements qui s’enchaînaient certes mais qui payaient peu ; la nécessité de travailler plus pour gagner plus et se reposer moins, tenter de se reconstituer une clientèle dans un secteur où elle n'était plus Elle, mais la nouvelle arrivée donc personne pour l'instant ! Mais elle restait confiante, elle avait les compétences et le relationnel pour faire sa place, ça prendrait un an ou deux mais elle y arriverait. C’était un marathon pas un sprint, il fallait juste calmer les sbires de la maquerelle étatique, faire la commerciale auprès des acteurs de santé du quartier, et en attendant sélectionner les remplacements qui rapportaient, qui fatiguaient moins, économiser son énergie.


Autant de cynisme le temps de quelques gorgées de thé l'avait anéanti bien plus que les batailles à venir, mais ses objectifs étaient tracés : rassembler ce qu'il subsistait en elle de volonté, de force pour les atteindre avant que la corde ne casse.


Et lui, sa tournée elle paye ! Donc elle ne va pas se mettre en position de faiblesse.

-Et pourquoi les remplacements ? Ça fait 10 ans que tu es à ton compte, tu étais dans un cabinet ? Tu fais tous les soins ? Perfusions ? Bilans ?

Danger !

-comme tu le sais, 10 ans dans un même secteur et avec les mêmes patients c'est long. J'ai ressenti le besoin d’évoluer, changer d'air, éviter la lassitude qui nuirait à la qualité de mes soins, je compte me spécialiser en soins palliatifs donc besoin de flexibilité, le remplacement répondait parfaitement à mon projet ; mai il faut manger et payer ses charges comme tu le sais hein ? Je n'ai même pas encore eu le temps de m'inscrire c'est un comble !

-Ne m'en parle pas ! J'ai reçu un rappel là qui fait mal... Sinon à quelle formation tu veux t'inscrire ? Il y en a plusieurs en soins palliatifs.

Test ? Sa méfiance revient.

-ahahhah non restons légers ne parlons pas de la douloureuse et pour répondre à ta question, la formation du Dr Bottera, il est génial ! J'aime sa philosophie, son humanité, ses prises en charges de la douleur, sont exceptionnelles, le seul médecin qui téléphone à 22h, en s'excusant, pour demander si le patient est bien calmé ! !

-ah, tu le connais ? Il est intervenu pour un patient à nous il y a quelques temps, il est bien c'est vrai.

-on s'est occupé de 5 patients en fin de vie cette année, un bel accompagnement à chaque fois.

Voilà elle en était au concours de qui a le plus grand Zizi ! Pathétique mais vital ; et avec innocence elle enchaîne : «  les déplacements les réunions syndicales en plus du boulot ce n'est pas trop lourd pour ta femme, vous avez des enfants ? »

Elle espère être convaincante, elle soutient son regard, lui sourit.
Il lui parle de sa femme, de ses deux petites, de son activité théâtrale qui lui prend du temps.

-Ah bon tu fais du théâtre en plus, bravo !

-oh juste en amateur, je me lance, ça me fait du bien.

Elle lui dit toute l'admiration qu'elle a pour les personnes qui osent se lancer, qu'elle même voudrait laisser libre court à sa passion de l’écriture mais qu'elle n'ose pas, reprendre la danse, mais qu'un planning impitoyable et un rythme de travail chronophage l'en empêche ; qu’elle s'accorde quelques concerts de musique, lui parle de Goran Bregovic, de Titi Robin, de musique klezmer, il ne percute pas, elle n'insiste pas et se recentre sur lui, intéressée par son discours. 

Il se raconte, se lève, bouge, lui parle de son registre shakespearien, des cachets qui arrivent, des représentations dans une petite salle parisienne, il propose encore un café, elle remercie mais refuse, « je suis malheureusement prise par le temps, un autre rendez-vous professionnel à 14h30, d'ailleurs je vais devoir écourter l'entretien, comme ça passe vite ! ». Elle jette un œil à son portable éteint griffonne un sms fantôme, lui présente les documents requis pour tout remplacement, bien classés dans une pochette, il ne les prend pas, il est en scooter, il a une réunion syndicale à 15h. « tu me les maileras, je n'aime pas trimballer des papiers ok ? Dommage que tu sois prise, tu aurais vu comment on travaille ». Elle lui donne une carte avec son mail et note le sien dans son agenda rouge, feint un sourire interrogatif lui demande « s'il veut bien et s'il a le temps, jeter un œil à ses deux trois textes qui traînent. Son regard de professionnel de la scène et des mots l'aiderait vraiment ! ».

-bahhh je ne suis pas un pro, mais oui avec plaisir.

-je compte sur toi Thierry, si tu es intéressé donne-moi vite tes dates comme ça je te place sur mon planning, je dois confirmer mes dispos rapidement aux autres collègues rencontrés, tu peux faire ça ? Merci. Concernant les règlements je peux facturer moi-même, tu me donnes toutes les prescriptions et les cotations. Mais si c'est toi qui factures, tu me règles l’intégralité des soins effectués, pas de retenue de 10% comme les autres cabinets font, un avenant au contrat : si le chiffre d'affaire est en dessous de ce que tu annonces ou baisse en cours de remplacement j'arrête avec préavis de 48h seulement, et tu me fournis le petit matériel seringues etc. Si ça te convient tu me fais signe. Est-ce que tu as d'autres questions ? Elle pense avoir sorti les quelques phrases la plaçant dans la case bonne gestionnaire, bonne négociatrice, enfin elle l'espère.

-euh non je pense qu'on a fait le tour, tu connais le boulot et tu fais tout.

-je fais tout mais j'embrasse pas.

-ahahahah c'est pas mal !

-rassures-toi c'est juste une réplique de film pour midinette.

Elle lui tend la main, il lui fait la bise. Gagné ! 

Elle repart d'un pas rapide et sûr, sans se retourner, c'est une femme occupée, un autre rendez-vous, paraît-il...


Arrivée chez elle, elle fait monter un café, s'allume un cigarette et souffle enfin en suivant du regard les volutes de sa fidèle.

C’était à chaque fois la même épreuve depuis un an. Le dixième entretien, la dixième audition, la dixième histoire qu'elle devait ne pas raconter, le dixième minutieux calcul à faire entre charge de travail et revenus, le dixième rappel du réel.

Elle n’était ni un Chachoux ni une gentille. Elle n'avait pas eu la bonne feuille de route au départ tout simplement ou en avait fait une mauvaise lecture peut être ?

Elle n'avait pas compris qu'elle n’était pas dans « Martine Infirmière », mais un chef d'entreprise et comme pour tout hélas certains intérêts lui avaient échappé. Les siens entre autres.
Comme de partout, pour que quelqu'un gagne ici il doit y avoir un autre qui perd à l'autre bout ! Et elle ne comptait plus perdre, elle n'en avait plus le temps.

-alloo petit chat alors cet entretien ?

-très bien je pense, c'est un gentil, il est très intéressant, la tournée paye bien plus que je n'en espérais, et il a besoin de 10j par mois. Maintenant il faut attendre et remplir les autres jours, et toi, tu as fait quoi ?

-Ahhh j'ai enfin trouvé mon livre, le dernier Schopenhauer, une réédition de son recueil de correspondance, fascinant ! Son échange avec Goethe sur la théorie des couleurs c'est...

 -super je suis contente pour toi tu vas te régaler, on en discutera une autre fois là je suis vidée.

-mais oui je ne t’embête pas plus, ça va aller, tu es la meilleure et je suis avec toi tu le sais.

- à plus tard mon tendre, bonne lecture.


Un coup d’œil qui balaie la table ronde qui ne sert plus à recevoir des convives, mais à recevoir sa détresse. Ses piles de pièces comptables posées en tas, de factures, de tickets de parking, d'autoroutes, d'essences, de listes de soins tachées du gras des croissants qu'elle engouffre dans sa voiture, d'emballages de chewing-gums froissés, de briquets, de prescriptions pas encore facturées, de son ordinateur qui n'est plus très blanc, de son nouveau logiciel de facturation encore emballé, d'un organiseur toujours vierge, d'un Tampax tombé de son sac depuis elle ne sait quand, mais qui est resté là, au cas où...

Au cas où un jour elle arrêterait d’être si bordélique, de perdre du temps, de procrastiner, de se laisser glisser, de se trouver des excuses, de justifier ce suicide administratif forte d'un « ça va je ne suis pas déglingo mêmes les filles du groupe ont posté les photos de leur bordel ! », les filles du groupe, sa niche professionnelle où les collègues de France et de Navarre se détendent se soutiennent se déversent sans jugements à coups de posts, la cour de récréation d'une profession qui ne se récrée pas tous les jours ; elle adore faire le buzz en les faisant rire, elle n'est pas seule, elle est reconnue, elle est lue, elle existe.


Au cas où un jour elle retrouvera l’énergie de se reprendre, de tout trier, classer, jeter...

Au cas où un jour elle aura de l'aide.

Au cas où un jour elle acceptera cette aide.

Personne n'est avec elle, personne ne peut être avec elle dans ce chaos.

Alors elle reprend un café, une clope, une caresse à sa féline companjera, remet des croquettes, de l'eau fraîche, quelques feuilles d'endives à Joséphine qui n'a pas encore hiberné il fait trop doux, remet ses écouteurs, se déchausse, enfile ses petits talons vernis, retourne au salon, regarde encore sa table bureau, se détourne, se regarde dans la baie vitrée, sélectionne un morceau sur son téléphone, « Nothing Else Matters symphonie » le loge dans son soutien-gorge trop grand.  


Et elle danse...




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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir El Bathoul ( ^_^)
Me voilà sur votre dernière suggestion et ça va, vous avez épargné un peu ma sensiblerie ( ^_^). J'adore ce récit. Il est rythmé, la narration va vite. Il y a de l'humour, du sincère, du réalisme, une touche de mélancolie et tout cela se tient parfaitement bien. J'ai toujours adoré les personnages féminins originaux, imparfaits, qui cache une richesse émotionnelle intéressante. Nulle doute qu'il y ait des éléments de vécu parmi cette foule de chose et c'est ce qui apporte le plus de réalisme à l'ensemble. Il y a quelques erreurs, des fautes de typographies mais bon, c'est pinaillé sur l'instant. Le monde infirmier (et libéral) ne m'est pas inconnu alors tout cela me parle. La lourdeur administrative à assumer, la rentabilité à placer avant l'affectif et le soins à apporter aux patients et enfin la précarité que cela peut amener du jour au lendemain lorsque tout se passe de travers. Il y a matière à nouer vos textes qui emprunte les mêmes voies et peut-être à en faire un jour un roman ou une nouvelle d'une cinquantaine de page au minimum. Il reste derrière votre écriture des qualité nobles qui vous servent dans vos écrits : du respect pour ces patients, de l'humanisme, de l'abnégation, de la sincérité et un profond malaise qui se place justement là. Quand la vocation et la passion affronte la réalité et la vie réelle... Continuez à écrire, portez au beau votre vocation et ces personnes dont vous peignez le portrait. ( ^_^)

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El bathoul · il y a
Tous mes textes du premier au dernier ne retracent qu'un vecu.
Des chroniques, bien sur maladroitement ecrites, imparfaites, mais cela ne fait que deux mois et j'espere m'ameliorer.
Merci de les recevoir avec perspicacité et sensibilité. Pour le coup, avec vos commentaires c'est moi qui suis chamboulée.

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Roxane73 · il y a
J ai bien aimé la sincérité du ton de cette histoire . Et particulièrement les dialogues, qui sonnent juste, La longueur de certains aurait peut être davantage sa place dans un roman plus étoffé. Je ressens une grande sensibilité derrière cette "tchache ", ce qui rend ce texte attachant. .
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El bathoul · il y a
MERCI...en effet il est long ce n'était pas le but au depart puis...
Si vous le souhaitez, je dresse deux portraits dans Annie et Ma Poupee .

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Utilisateur désactivé · il y a
Quel Talent!! J'en étais sûre! Sûre d'aimer tous tes textes, je vais d'ailleurs les savourer jour après jour!!! Tu as une douceur communicative ainsi que cette vie! Vraiment j'en reste chaque la bouche ouverte de plaisir de te lire :) Et je retourne même te lire parfois, comme ça rien que pour le plaisir de l'histoire que tu narres avec Brio! [Pour finir la militante syndicale que je suis veut savoir si tu as bien pris ta carte :D ]
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El bathoul · il y a
Quel bonheur de lire tes commentaires...cz le fait monter les larmes a chaque fois. J'ai ne relis pas mes textes à part Annie, car il correspondent à un moment donné et j'ai peur de mon regard... j'aurai plus de recul dans quelques mois, la je suis encore dans l'émotion d'avoir ou les écrire à la chaînes tant il y avait d'araignées au plafond :).
D'ailleurs je ne t'ai pas encore répondu sur Annie on est en virée ;).
Et pas encore ma carte suis prise entre deux feux et les engagements définitifs ça me fait flipper ahahah...
MERCI

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Utilisateur désactivé · il y a
:D :D :D J'aurai le temps de te parler de l'importance de soutenir une orga à travers la cotisation (mais tout dépend laquelle :p )
Non les araignées ne sont pas au plafond elles deviennent de belles bêtes dans tes récits!
Bonne Virée :D

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El bathoul · il y a
Ok ok je vais m'y pencher sérieusement ! Croix de bois croix de fer ...oh zut je ne suis pas très catholique:O.
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Utilisateur désactivé · il y a
Ah ben non pas catholique surtout pas!! :D :D :D
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Thierry de Janville · il y a
Au fait, j'ai oublié de cliquer sur j'aime cette œuvre ! Voilà qui est fait !
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El bathoul · il y a
:D...
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Thierry de Janville · il y a
Hé bé ! Toi, t’as la tchatche ! Punaise, j’avais pas vu que t’avais pondu un œuf d’autruche. Faut avoir un sacré appétit pour se taper toute la tartine. Ce qui est sur, c’est que t’as des trucs à dire ! Tu sais quoi, tu devrais tenter l’aventure roman. Confidences d’une infirmière littéraire… Non, c’est trop long… « El Bathoul anatomie » Un truc comme ça. Une sorte de Greys’s anatomy version papier et à domicile. Quoi que : « Martine infirmière » c’était plutôt bien trouvé. Bon, moi je vais pas me la jouer critique littéraire… Bien ? Pas bien ? je sais pas trop. Y a des trucs qui m’ont plus, d’autres qui m’ont saoulés ou que j’ai pas compris, d’autres que j’ai zappés… Et même certains que j’ai relus… Surtout le concours du plus grand zizi. Comme je fais pour tous les bouquins quoi. En tous cas tu fumes trop, pas bon pour tes poumons, c’est un coup à finir en palliatif prématurément et devenir cliente de ton propre service. Pas cool pour les collègues ! C’est comme un maton en taule, ça fait désordre !
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JACB · il y a
"elle n'est pas seule, elle est reconnue, elle est lue, elle existe."
ça c'est tout vous El Bathoul ! Je dois vous écrire que j'ai eu cependant du mal à rentrer dans cet entretien avec le dialogue du début; j'ai relu trois fois ne sachant plus trop qui disait quoi! Et si j'ai persévéré c'est que je connais votre style, la qualité de vos histoires et comme d'habitude je n'ai rien regretté; votre sincérité, votre spontanéité et votre dérision feinte pour mieux cerner et encaisser vos désillusions. Cet entretien que vous savez mener à la place de son instigateur est riche d'enseignements.
Je viens de terminer la lecture de "Avant toi " de Jojo Moyès dont vous pourriez être l'Héroïne. Lisez-le, il est paru en Poche. Je vous joins en Mp une petite liste de coquilles...Bravo! C'est toujours très agréable de lire toutes vos chroniques sur ce métier qui offre tant de pansements à la vie et parfois à la mort.

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El bathoul · il y a
DESOLEE ! je n'avais pas relus mes textes depuis, et encore moins certaines notifications ... Je m'y suis perdu, et jespère ne pas vous avoir froissé. Merci.
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Wall-E · il y a
Une nouvelle menée tambour battant !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un beau portrait, ni tout blanc ni tout noir mais qui sonne juste.
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Mélanie Desongins · il y a
Encore un très beau texte .
De l'émotion des émotions
Merci

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El bathoul · il y a
Merci de l'avoir lu et apprécié ! il est long et ça peut rebuter parfois ;).
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Sapho des landes · il y a
Je vous découvre par hasard et je ne suis pas déçue. Vos "histoires" s'inspirent de votre vécu mais vous avez un style très personnel, direct et accrocheur, et distillez l'émotion sans pathos excessif. J'aime beaucoup.
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El bathoul · il y a
Et mille excuses vraiment ! je découvre à mon tour par hasard votre commentaire et j'en suis plus que désolée. La notification de lecture a dû se perdre parmi d'autre.
Quant à votre lecture et analyse elles me touchent car c'est exactement ça ! je ne me pose pas de questions sur ce que va penser le lecteur, égoïste peut être, mais j'en suis à la phase de début d’écriture, donc je me déverse. Si vous trouver que mes textes ne font pas trop dans le pathos, je le prend comme un compliment. La limite peut être vite franchie. Merci donc :)

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