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L'entremetteur

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Nayn

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Bon Dieu, j’aimais cette fille comme je n’avais aimé. Elle était tout ce que dont j’avais rêvé et bien plus. Elle était belle comme le diable. Je me serais fait damner pour un de ses sourires. Son rire me faisait oublier mes jambes et mon fauteuil roulant.
Un jour, je pris mon courage à deux mains et je me décidais à lui avouer ce que je ressentais pour elle : les nuits blanches qu’elles me faisait passer, mes joues qu’elle enflammait et aussi les images que son parfum mettait dans mon esprit.
Je la pris à part dans un coin de la cafétéria de l’Université et lui dis tout cela, bégayant et bafouillant.
Elle se mit à rire. Ce rire, qui m’avait fait tant de bien, me transperça.
- Comment as-tu pu croire un instant que toi et moi... ? Non. Tu délires. Enfin, regarde-toi, tu es infirme. Je ne vais pas m’enfermer avec quelqu’un comme toi !
Ses mots étaient comme autant de pieux dans ma chair.
Elle partit me laissant avec ma tristesse. Je rentrais péniblement chez moi, trop humilié pour oser me montrer aux cours.
Une fois dans ma chambre, je me contemplais dans un miroir. Elle avait peut-être raison. Nous étions on ne peut plus mal assortis : la Belle et la Bête. Mais merde ce que cela pouvait faire mal ! Et cette façon de me parler. Quel orgueil ! Qu’elle aille au diable ! Je me pris la tête entre les mains et pleurais sans bruit. Quand je regardais à nouveau mon reflet, je n’étais plus seul dans le miroir, une silhouette était apparue. Je me retournais : personne.
- Je peux t’aider, dit l’apparition.
Bon sang je devenais fou. Voilà qu’un miroir se mettait à me parler.
- Comment ?, balbutiai-je.
- Je t’ai dit que je pouvais t’aider, répéta-t-il patiemment.
- Qui êtes vous ?
Je marchais délibérément sur le chemin de la folie. Je questionnai un délire de mon imagination.
- Tu n’es pas fou et tu ne délires pas.
J’étais persuadé de ne pas avoir parlé à voix haute.
La silhouette était plus proche maintenant et je distinguais les traits de son visage. C’était un homme, grand et blond. Ses yeux noirs semblaient me transpercer. Je remarquais après quelques secondes qu’il avait les oreilles pointues.
- Comment pourriez-vous m’aider ? Que savez vous de ce qui m’arrive ?
- C’est simple, me répondit-il. Tu l’aimais, elle t’a rejeté. Maintenant tu l’envoies au diable. C’est à ce moment que j’entre en scène. La même histoire depuis des siècles. Mais je ne lasse pas de l’entendre.
Sa voix était douce, sincère, une voix de conteur.
C’était dément tout de même : j’entretenais une conversation avec mon miroir. Le pire, c’est qu’une partie de mon esprit trouvait cela normal. Enfin, délire ou pas, je dus reconnaître qu’il avait raison. Mon histoire était banale.
- Pourquoi m’aideriez-vous ?, repris-je
Il me regarda avec un grand sourire et chuchota :
- Tu possèdes quelque chose de grande valeur et que je désire. Je veux ton âme.
Je ricanais, incrédule.
- Mon âme, rien que ça. Bon, je résume. Vous prenez mon âme et en échange, j’ai la fille. J’en déduis que vous êtes le diable.
- Il t’en a fallu du temps pour comprendre, souffla-t-il.
- Non, je ne vous crois pas. Vous n’existez pas. Vous êtes une création de mon imagination. Je commence tout simplement à dérailler.
Il me regardait d’un air navré.
- Vous, les humains modernes, êtes tous les mêmes, vous ne croyez plus en rien. Il y a mille ans, c’était plus simple, les gens me respectaient. J’étais pris au sérieux tout de suite.
Il leva les yeux au ciel.
- Bon je suppose que tu veux une preuve.
- J’avoue que j’aimerais voir ça.
- Tu me croirais si je sentais le soufre et que mes yeux lançaient des flammes.
- Je suppose que oui, affirmai-je.
Soudain, le monde bascula autour de moi. Je n’étais plus dans mon fauteuil mais debout, dans une pièce affreusement sombre. Et il était devant moi. Comme il l’avait promis il empestait le soufre et ses yeux rougeoyaient et tournoyaient et quelle chaleur ! Je fermais les yeux un instant. Quand je les rouvris, j’étais de retour dans mon monde, assis.
Il était toujours là, reflet fantômatique dans mon vieux miroir.
- Tu crois maintenant ? me demanda-t-il.
Je fus pris de peur. J’avais vraiment Satan en face moi, le mal personnifié.
Je voulus fuir mais il me dit :
- Pourquoi as-tu peur ? Tu crois vraiment pouvoir t’échapper avec ça ?
Il regarda mon fauteuil. Il reprit.
- J’ai dit que j’allais t’aider non ? J’ai dit que je sentirais le soufre et j’ai senti le soufre. Je te promets cette fille et tu l’auras.
Sa voix était si pleine de compassion.
- Comment ? Je suis cloué dans ce fauteuil et elle, elle est si fière de marcher.
- Tu l’auras, m’assura-t-il. Je veux juste ton âme en échange. Je sais que c’est un peu vieux jeu mais c’est la règle. Ce n’est pas moi qui l’ai instituée.
Je lui dis que j’aurais pu me suicider de dépit et que dans ce cas, il aurait eu mon âme. Il rejeta mon objection.
- Tout d’abord, je ne suis pas sûr que tu vas vraiment te suicider. Et puis, les âmes que je gagne par contrat me rapportent plus de points au Grand Jeu de la lutte du Mal contre le Bien.
Le diable m’avait séduit. Absurdement, je lui faisais confiance.
J’ai déjà dit que j’étais prêt à vendre mon âme pour elle. C’est ce que je fis. Je demandais s’il fallait que signe un pacte. Il me répondit que ma parole suffisait, que le contrat écrit faisait partie du folklore.
- Quand l’aurais-je ?
- Bientôt.
Il se retourna et disparut.

Les deux semaines suivantes, je fus terriblement malade avec une forte fièvre et des rêves étranges. Je rêvais de flammes et de démons. Perspective de mon avenir ou mon âme se rebellait-elle contre ma décision ?
Quoi qu’il en soit à la fin de la deuxième semaine, je me réveillais plus en forme que jamais. Et je me levais. Enfin, je veux dire, je me levais vraiment, sur mes jambes. Pour la première fois de ma vie, je marchais. Je marchais comme si je n’avais jamais été handicapé, comme si j’avais toujours su. Cela devait faire partie du plan de Satan.
Le jour même, je courus jusqu’au campus pour la retrouver. Elle était assise à l’endroit où je l’avais pour la dernière fois, à la cafétéria. Je m’approchai d’elle, imaginant en souriant ce qu’Il m’avait promis. Mon sourire s’effaça quand je vis où elle été assise. Elle était dans une chaise pareille à la mienne. Ses jambes avaient disparu. Je m’écroulai en face d’elle. Elle n’eu pas l’air de remarquer que je pouvais m’asseoir.
- Que s’est-il passé ?
Elle regarda ses jambes qui n’étaient plus là. Puis elle haussa les épaules en un geste évasif.
- Ce n’est pas important, dit-elle. Ce qui est important c’est que j’ai repensé à ce que tu m’as dit l’autre jour. J’ai été stupide, je suis désolée. Je partage tes sentiments.
- Ce n’est pas possible, pas comme ça, murmurai-je. Le salaud, il m’a bien eu.
- Qu’est-ce que tu dis ? Tu as entendu, je t’aime moi aussi !
- Ce n’est pas possible, répétais-je. Tu n’as plus de jambe. Regarde-toi. Je viens de retrouver les miennes. Je marche, pas toi. De quoi aurait-on l’air ?
Je m’enfuyais, la laissant en larmes.

Un homme aux oreilles pointues éclata de rire en voyant cette scène. Il s’approcha de la jeune handicapée et lui dit quelques mots. Il lui tendit une main ouverte, un revolver y apparut. Elle le prit, le regardant avec tristesse. Elle colla le canon contre sa tempe droite. Sa main ne trembla pas quand elle appuya sur la détente. La détonation fit se retourner toutes les personnes dans la salle. Elles purent voir la jeune fille s’écrouler sans grâce dans son fauteuil. L’homme aux oreilles pointues s’éloigna calmement, souriant, puis s’évanouit dans les airs.
Que croyait-il ce jeune fou ? Où pensait-il que je lui aurais trouvé ses jambes ? Rien ne se perd, rien ne se crée, pensait-il.
Deux jeunes âmes en si peu de temps, les affaires reprennent.
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