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L'entité

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Elle n’avait jamais cru aux esprits surnaturels ni à l’existence d’un être divin, elle s’était toujours rattachée au rationnel et à la logique. Ce fut donc tout naturellement qu’elle zappa le programme qui passait à la télévision, des personnes y parlaient en toute liberté de leur supposé témoignage dans lequel il était question d’esprits et d’autres choses loufoques. Une émission insupportable pour elle, car le sentiment d’être prise pour plus bête qu’elle ne l’était lui collait à la peau. Des fantômes, et puis quoi encore ?

En continuant de faire défiler les chaînes, elle tomba sur la diffusion de son film préféré, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, constituant un prétexte idéal pour veiller tard. L’orage qui grondait au-dessus de son toit faisait rage et lui tirait un geignement à chaque coup de tonnerre. Amandine était étudiante en droit et même si elle avait toujours pensé avec sa raison, les éclairs l’angoissaient terriblement. Sa vie était un véritable désastre ces derniers temps et, si elle était croyante, elle aurait certainement vu en cet orage un signe. Mais elle n’était pas superstitieuse. Elle y vit un phénomène météorologique. De la science pure.

Perdue dans ses pensées, elle décrocha son attention de la télévision et laissa son regard errer dans la pièce. Oublié sur le coin d’une table, gisait le dossier qu’elle était censée étudier pour son retour à la fac, au milieu de toutes ses factures et ordonnances médicales. Oui, sa vie était un désastre. Son petit frère venait d’être incarcéré pour vol à main armée, son père succombait peu à peu à sa maladie et sa mère se noyait sous les médicaments pour garder la tête hors de l’eau. Ironique lorsque l’on songeait que c’était plutôt tout ce qu’elle ingérait qui la faisait sombrer. Elle, elle avait des soucis de santé et enchaînait les examens, sans résultat. Sa meilleure amie soutenait que c’était son moral et rien de plus, mais Amandine cherchait surtout une solution pour que tout ce chagrin cesse. Si sa fatigue pouvait s’expliquer par une carence, alors elle n’aurait qu’à prendre des compléments alimentaires et tout rentrerait dans l’ordre.

Épuisée, elle s’endormit sans même s’en rendre compte.

L’instant d’après, elle fut arrachée à son sommeil par un puissant de coup de tonnerre. L’un de ceux qui déchirent le ciel. Elle aperçut la pluie se déverser et se déchaîner contre sa vitre, les gouttes étaient grosses et s’écrasaient avec dureté contre la fenêtre comme si elles cherchaient à la traverser. Elle s’apprêtait à refermer les yeux lorsqu’elle perçut un changement dans l’air, presque imperceptible, puis à mesure que les secondes s’écoulaient, elle le ressentit au plus profond de son être. Quelque chose ne va pas. Elle en était certaine, mais ne saisissait pas encore la raison de son trouble. La peur naquit doucement. Elle avait le sentiment que quelque chose lui échappait sans comprendre de quoi il s’agissait. Puis ce fut à ce moment-là qu’elle la ressentit. La présence.

Elle voulut esquisser un geste. Pour se détourner ? Pour regarder par-dessus son épaule ? Elle n’en sut rien car au moment où elle tenta de le faire, elle s’aperçut qu’elle en était incapable. Elle était clouée sur son canapé, impuissante. Là, à cet instant, elle paniqua.

Elle avait la sensation d’être enfermée dans une enveloppe charnelle dont il lui était impossible de se détacher. Elle se représentait à l’intérieur d’elle-même, frappant contre la paroi qui se resserrait, sans cesse, sans ralentir. Elle mit toute sa force, tenta de lever le bras, mais c’était comme si des chaînes la maintenaient dans sa position. Elle avait la sensation de se débattre à l’intérieur d’elle-même et d’être séquestrée dans son propre corps. Elle commença à suffoquer. Et ce fut le début de la fin.

La présence qu’elle avait ressentie derrière elle passa au-dessus de sa tête et se matérialisa près de la télévision. C’était une silhouette sombre aux contours flous, immobile et mouvante à la fois, terriblement effrayante et passive. Autour d’elle, une aura malfaisante miroitait et des volutes de fumée noire filaient dans toute la pièce. C’était un soir sans lune et la salle baignait dans l’obscurité, mais les ténèbres qui enveloppaient cette silhouette semblaient créer un trou dans l’univers. Amandine était observée et toujours incapable de bouger. Elle voulait hurler, se lever et s’enfuir, mais son corps était complètement immobilisé. Paralysé. Je vais mourir. Elle se mit à suffoquer, incapable de raisonner. Un étau invisible et pourtant bien perceptible se refermait sur elle et sembla aspirer l’air. Un éclair illumina la pièce et, le temps d’un battement de cil, elle vit clairement la personne debout dans son salon.

Une femme sans visage.

Elle ferma les yeux avec le sentiment de se faire happer par les ténèbres. Mais dès que ses paupières furent closes, un million de cris tonnèrent à l’intérieur de son esprit. Si elle avait pu gémir, elle l’aurait fait, mais là encore aucun son ne sortit. Elle ouvrit les yeux, les cris cessèrent, mais elle s’aperçut alors que la femme s’était avancée. Elle était proche, trop proche. Par instinct, elle pressa de nouveau les paupières et fut de nouveau assaillie par les hurlements. Elle eut alors l’image fugace d’elle-même, recroquevillée à l’intérieur de son propre corps, criant son désespoir et son effroi.

Quand les supplications se muèrent en cris d’avertissement, elle ouvrit les yeux. La femme était penchée sur elle, une main de chaque côté de son corps. Cet être, cette chose, cette entité ou quoi qu’elle fût, respirait près d’elle. Sa respiration, affreusement lente, était comme un sifflement bas, comme une porte grinçante que l’on s’amuserait à fermer et ouvrir sans cesse et empestait, d’une odeur pestilentielle et putride.

Elle dégageait une froideur de mort et ses cheveux, noirs comme la nuit, flottaient tout autour de sa tête tels des tentacules. L’une d’elles lui frôla la joue. Puis, très lentement, une bouche se dessina sur le visage, fine, avec des lèvres quasiment inexistantes. Elle l’ouvrit mollement, comme avec paresse, et y fit découvrir une rangée de dents pourries. Des yeux émergèrent, puis, victimes du temps, se désagrégèrent pour ne former plus que deux trous parfaitement vides. Des puits sans fond, prêts à recueillir tout imprudent qui prendrait le risque de s’y attarder trop longtemps. Par-dessus l’épaule frêle de l’entité, Amandine aperçut un éclair zébrer le ciel. Le tonnerre qui suivit l’illumination gronda furieusement.

Un court instant, elle se rassura en songeant qu’il s’agissait d’un cauchemar. Je suis en train de dormir. Mais malgré l’horreur qui se répandait en elle telle un poison, elle eut un bref éclair de lucidité. Lorsque la foudre avait diffusé sa lumière dans la pièce, elle avait eu le temps d’apercevoir certains détails de son appartement qu’un rêve n’aurait pu reproduire. Le dossier de fac laissé de côté. Les factures. Les ordonnances. Même la tache de café dont elle n’arrivait pas à se débarrasser qui formait une étoile sur sa table en bois. Non, elle ne dormait pas.

Alors que se passait-il ? La femme dont le visage était désormais en train de pourrir se pencha plus près encore, comme pour mettre un terme à ses pensées. Comme pour l’empêcher de comprendre. Soudain, elle enjamba son corps et s’assit lourdement sur sa cage thoracique, ses lèvres esquissant un froid sourire.

Incapable de respirer correctement, elle étouffa. Les éclairs se succédaient, les coups de tonnerre semblaient tripler d’intensité, ébranlant son corps, faisant trembler les murs de son appartement. La femme enroula ses mains glacées autour de son cou avec une grâce calculée et emprisonna l’air qui tentait de s’échapper.

L’instant d’après, Amandine se redressa brusquement. Elle inspira l’air, un cri bloqué dans la gorge et engloba la pièce d’un coup d’oeil. Personne. Elle était seule. Elle laissa échapper un geignement, quelque chose entre un sanglot et un gémissement. Faiblement, elle fit glisser son bras sur le côté et trouva l’interrupteur pour allumer la lumière. L’orage grondait toujours, ses papiers tapissaient toujours sa table imprégnée de café. Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban passait encore à la télévision. Elle prit son téléphone, tremblante et fit des recherches sur internet en détaillant le plus possible les événements. Une vingtaine de minutes plus tard, elle sut mettre un mot sur ce qui venait de lui arriver et trouva une définition :

“La paralysie du sommeil est un trouble du sommeil durant lequel une personne lors de son endormissement ou de son réveil va se retrouver brièvement dans l'incapacité de parler ou de bouger. La paralysie du sommeil peut en outre s'accompagner d'hallucinations sensorielles réalistes, présentant souvent un caractère surnaturel et terrifiant.”

Elle fondit en larmes.
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