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Lente descente vers l’enfer…

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Zalma

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Tournoiement vertigineux, je heurte le sol. Ta main se pose sur mon cou, serre, de plus en plus fort. Tu hurles : « Son nom ! Je veux son nom ! ». Je vois un brouillard noir. Je sais que quelqu’un a parlé.
J’implore : « Ne le tue pas ! ». Tu cries : « Alors c’est toi qui vas payer ! ».
Oui, quelqu’un a dénoncé : deux ombres blotties dans la nuit, la mienne et l’autre, pas le mari. Toi, l’époux légitimement désigné, tu ne possèdes pas mon amour. Tu ne détiens que le pouvoir, alors tu utilises la clé. Tu me condamnes : perpétuité. Tu oublies ton âge ; vieux, tu es, pour mes vingt ans. Ici, on ne demande pas le consentement, je t’ai donc épousé. Tu aurais pu, pour ma faute, me renier, tu préfères me châtier. Tu oublies la flétrissure, et que, bien avant moi, c’est toi qui quitteras ces murs de pierre.

Tu veux un fils, mon corps refuse. Tu le forces, avec brutalité, une fois, deux fois, trois fois, le jour, la nuit, ta chose je suis, enfin, ce que tu crois, mon corps n’obéit qu’à moi.

Je pense à lui, celui que tu épargnes, celui pour qui ma vie je sacrifie. Tu vocifères encore : « Son nom ! Si tu le dis, je te libère ! ». Je tais.
Je secoue la lourde chaîne que tu as fixée au mur, qui meurtrit ma cheville. Je gémis parfois, comme un animal implorant pitié, mais tu ne sais que torturer. Au début, je criais, je croyais que mes cris alerteraient, mais personne n’entre ici, jamais. Tu as dû habilement manœuvrer pour qu’il en soit ainsi.

À mes pieds, tu jettes l’eau, le sel, le blé que je dois cuire pour te nourrir.

Ton jet de salive atteint mon visage, je sursaute : j’attends le coup, la brûlure ou l’injure. Tu frappes, le bas du dos. Tu ignores que je compte, chacun de tes coups, je te les rendrai tous. Avec mes ongles, je creuse des entailles dans le mur, pour n’en omettre aucun. J’attends le jour, ce jour où je vais m’enivrer de vengeance ; alors, ma jeunesse brisera ta faiblesse.

Je vois tes yeux exorbités, et ton visage creusé, ridé, gris comme cendre. Le mal t’habite, te ronge. Tu déclines, mais tu maintiens ta proie ferrée, autant que ta force le permet. Je guette ta chute. Mes doigts crispés usent le sol, je gratte, toujours au même endroit. J’attends. Ton corps est rance mais pas encore assez pour que tu cesses de me persécuter. Tu frappes moins fort cependant, et tes cris s’étranglent dans ta gorge. Bientôt, il te faudra me libérer...


***

L’heure est enfin venue : tes doigts noueux ont détaché mes chaînes. Tu dis : « Pardon ». Tu dis aussi : « Je dois me coucher. Tu t’occuperas de moi ».

À ma merci, tu es. Là, devant moi, vieillard à présent alité, bras reposant le long du corps, autrefois animés de rage, menaçants. Même les cris obscènes, orduriers, les cris se sont éteints ; mais moi, je me souviens. À ta haine, à ta laideur, j’ai survécu ; moi, la rescapée, celle que tu as brimée, maintes fois offensée, je vais t’achever. La pourriture de tes gènes, je veux l’enterrer.
Mon instinct me guide là où tu m’as menée, je vais te rendre ta folie, ce que tu m’as appris.

Je dirige la flamme vers toi, l’approche lentement, recule, approche à nouveau. Tu suintes la terreur. Tu dis : « Pas, ça, s’il te plaît ». Tu n’as même pas la dignité de te taire. Ta peau grésille, l’odeur écœurante emplit la pièce. Une larme coule sur ta joue ravinée. Tu détournes la tête, je serre violemment ta mâchoire, tu résistes. J’assène le premier coup, puis le second ; je compte : cent fois pour te rendre ce que je te dois. Ma dette est lourde. Si tu glisses trop vite vers ta fin, il me faudra doubler le nombre : deux cents coups par jour. Déjà, tu bleuis. Il reste donc encore du sang sous ta peau craquelée ? Je noue les draps ; je t’attache aux barreaux du lit. Tu urines sous toi. Mes deux mains agrippent ton crâne, le ramènent vers moi ; mes doigts griffus s’enfoncent dans ta chair. Je hurle : « Regarde-moi, ordure ! ». Ma voix est rauque, chargée de haine. De peur, tu défèques. Tu gémis encore : « Pardon, ne fais pas ça ! ». Je n’entends pas. Tu m’as rendue sourde, aveugle. Je murmure à ton oreille : « Tes excréments macèrent sous ta vieille carcasse ». Je crache, trois fois. Je quitte la pièce. J’entends mon rire dément qui couvre tes sanglots séniles.

Je reviendrai demain. Je t’apporterai de l’eau, très peu, et un quignon de pain minuscule, la dose nécessaire pour maintenir ton corps en vie, pas une once de plus. Peut-être aussi te ferai-je boire ton urine, afin que tu avales la toxicité que tu dégages.


***

Trois mois déjà, tu résistes bien. Aujourd’hui, j’ai détaché tes liens pour que tu puisses laver ton corps souillé, couvert d’escarres. J’avance vers toi, tu trésailles. Tu gémis : « Pas ça ». Je grimace : « Pourquoi pas ? ». J’enfonce le bâton profondément. Tu t’effondres. Je saisis ta barbe, te relève brutalement, tu tombes à nouveau. Je m’accroupis, mon souffle chaud tout près du tien, je dis : « Personne ne viendra te sortir de là. Personne. Tu entends ? ». Je retire le bâton, te pousse avec mes pieds dans un coin de la pièce, afin que tu cesses d’encombrer, de gêner le passage. Tu sanglotes encore ; tu ne pleurais pas pendant que tu me torturais. Mes bras, mes jambes, mon ventre portent tes marques, les taches brunâtres que le feu sur ma peau a laissées. Mon sexe aussi, mon sexe est mort, tant de fois maltraité, déchiré. Mes os sont douloureux, à cause de tes coups, mes côtes sont cassées. Je n’ai survécu que pour te restituer tout ce que je te dois, n’oublie pas.

Ça ne me soulage pas.


***

Hier, un chien s’est introduit dans la cuisine. Il saignait, sa patte était blessée. Je l’ai porté dans mes bras, je l’ai bercé. Puis, j’ai cherché l’eau pour nettoyer sa plaie. J’ai enroulé un tissu autour de sa patte ; il va mieux, il boite encore un peu. Je mange avec lui, il dort à mes côtés, je crois qu’il va rester ici.
Son regard, plein de reconnaissance, se pose sur moi. Je caresse son pelage. Il est doux. C’est étrange, de caresser à nouveau, depuis tant d’années. Je lui parle, il dresse ses oreilles, il comprend ce que je lui dis. J’apporte sa nourriture dans un bol, j’aime le regarder se rassasier ; il soupire d’aise, de contentement. Il revient vers moi, la démarche claudicante, je l’assieds sur mes genoux et je murmure : « Tu es un bon chien, tu resteras avec moi ». Il halète un peu, de joie je crois. Il m’apprendra peut-être, la joie, le contentement, les muscles qui se détendent, ce que j’ai oublié, ce que j’avais d’humanité, ce que tu m’as volé.


Tu as regagné ton lit en rampant. Tu manques d’eau. J’humidifie la croûte épaisse de tes lèvres. Tu veux boire mais je retire le liquide : je te ferai patienter encore un peu afin que ton dessèchement te fasse souffrir, jusqu’à l’agonie, afin que tu gémisses et me supplies. Mon devoir j’accomplis.


La nuit tombe, obscurcit ma vue, noie ma vengeance dans son brouillard opaque. La fatigue m’envahit. La haine pourtant demeure, mais je suis lasse d’être ton bourreau : les sévices que je t’inflige ne me soulagent pas. Faudra-t-il que tu meures pour qu’expire ma fureur ? Sans doute devrais-je éteindre ton souffle fétide ; ainsi, j’en aurais fini avec toi.


***


Je devrais exulter, je ne sens rien.
C’est lui qui t’a trouvé ; il t’a flairé, le chien m’a menée jusqu’à toi. Je suis entrée : tu étais violacé, étranglé, suspendu au bout de ta corde, sec et raide pour l’éternité.
De cela même tu m’as privée : ta vie, mon droit de te l’ôter. Ton ultime soupir m’a dépossédée. Qu’importe, je ne suis même plus sûre de vouloir être libérée, de le pouvoir.

Je caresse le chien. Ce soir, nous allons manger et, sans joie, fêter ce que viendront ronger les vers, ta décomposition.

Lente descente vers l’enfer...
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Fantec · il y a
C'est sombre, violent mais on ne décroche pas.
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Image de Zalma
Zalma · il y a
Oh, merci Fantec !

Alors oui : l'idée était de montrer que la vengeance ne soulage pas, n'est jamais une solution. Que de survivre uniquement pour ça, ce n'est que de la survie, pas de la vie...

L'autre idée, en introduisant "le personnage" du chien, c'est d'introduire l'espoir qu'un animal, blessé lui aussi, pourrait peut-être "ré-humaniser" cette femme... c'est -à-dire qu'un animal aurait alors, dans certains cas, plus d'humanité qu'un être humain n'ayant pas dépassé sa souffrance... (ce qui peut sembler paradoxal, à première vue...).

Ensuite, c'est un échec... mais on peut imaginer la suite, que peut-être, peu à peu, le chien restant présent... quelque chose se passe, se "ré-humanise"... d'autant plus que cette femme s'identifie en partie à ce chien blessé, comme elle...

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