L'enfants des Carpates

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Hey ! Jeune collégienne qui adore écrire et lire, aime autant les nouvelles que les romans, que se soit des grands classiques, de l'horreur ou de la science-fiction, la neige mais aussi le soleil  [+]

Cher journal.

Ça fait aujourd’hui exactement deux ans que mon père nous a emmenés vivre ici. Deux ans que nous avons commencé notre nouvelle vie.
Les treize jours précédant ce changement ont été particulièrement difficiles. Il a perdu son boulot et sombré dans la dépression. Il lui a fallu douze jours pour trouver cette idée et le treizième pour se décider et tout préparer. Sans nous en parler.
Le matin du quatorzième jour, il nous a tous réveillés à l’aube. Tous, c’est Maman, mes trois petite sœurs et moi. Sans nous donner la moindre explication, il nous a fait monter dans la camionnette qu’il venait d’acheter et a démarré. Nous avons roulé longtemps. Très longtemps. Assez pour que nous puissions chacun élaborer silencieusement les scénarios les plus délirants. Quand des mois plus tard, j’ai abordé le sujet avec Iliana, la seconde de la fratrie, elle m’a confié qu’elle avait d'abord pensé à un épisode de camé-cache et Énide, la petite dernière, avait été persuadée que des reptiliens contrôlaient le cerveau de papa et le forçaient à nous livrer à leurs estomacs affamés. Énide à toujours eu une imagination incroyable mais sur ce coup-là, elle nous a tous soufflés. En partant de Strasbourg, je me suis senti un peu déprimé de quitter ma ville natale, mais plus le voyage progressait, plus j’ai sentais l’excitation me gagner. Il nous a fait traverser l’Allemagne, puis l’Autriche et la Hongrie. Ensuite, nous avons passé la frontière roumaine et roulé jusqu’à une ville du nom de Timisoara, où mon père est rentré dans un magasin et en est ressorti pour charger plusieurs cartons dans le coffre. Lui qui n’a pas prononcé un mot de tout le trajet, il est resté sur son mutisme mais a affiché un léger sourire.
Après encore deux heures de trajet, mon père s’est garé au milieu d’une petite route de campagne.
- Descendez.
Nous l’avons regardé un instant pour savoir s'il plaisantait. Manifestement pas.
Il nous a alors fait marcher pendant quelques dizaines de minutes avant de faire halte dans une clairière. Là, il a déposé les cartons mystérieux et nous a intimé l’ordre de déposer nos maigres bagages.
Il nous a annoncé que nous étions chez nous. Que désormais, nous allions vivre ici, dans cette
gigantesque forêt primaire, dans cette clairière entourée de conifères.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous avons fait un tas avec nos provisions et un deuxième avec les armes (celles contenues dans les cartons mystères) et nous avons commencé à réfléchir. Nous avons fait des plans. Cela nous a pris un peu de temps mais nous avons réussi à construire nos nouvelles maisons. Au bout de quelques mois, de simples abris au sol nous étions finalement passés à des cabanes perchées dans les arbres.

Bon, vu qu’aujourd’hui est un peu comme une date d’anniversaire, je me suis dit que je réécrirais toute notre histoire au propre (en partie grâce aux notes que j’ai prises au fil des jours, n’est-ce pas, cher journal) mais je me rends compte maintenant que c’est impossible. Jamais je n’aurai le temps de tout résumer. En plus, Papa a besoin de moi et je dois aider Énide à réparer sa flûte à bec.

Je te laisse.

Jour n° 731

Cher journal.
Aujourd’hui a été mouvementé. En rentrant de la chasse (Papa et moi avons relevé les collets qui nous ont permis de ramener quelques lièvres mais nous n’avons rien réussi a attraper) nous avons trouvé Iliana en train de se disputer avec Esther. Mes deux petites sœurs en sont venues aux mains et Maman les regardait sans oser réagir, et c’est Énide qui a alors tenté de les séparer.
Elle en a récolté un œil au beurre noir et une lèvre craquelée, mais la voir tomber au sol a au moins
permis d’arrêter les deux autres. Les pauvres ont tellement honte de l’avoir blessée qu’elles refusent de sortir de leurs cabanes respectives. Je n’arrive pas a connaître la raison de leur dispute, elles refusent d’en parler.
Pendant la soirée, Papa m’a offert un nouveau couteau. Il est superbe, il m’a dit avoir passé des jours à le confectionner. C’est un long morceau d’os, aussi grand que mon avant bras, à la lame effilée et à la garde entourée de bandelettes de cuir. Il me l’a donné après que tout le monde est allé se coucher. Il me l’a fait car il sait que j’ai peur, la nuit, dans la forêt.
Je veux dire, j’aime cette forêt, évidemment ! Mais il y a certains bruits qui me terrorisent. Il m’a dit que, quand je suis effrayé, je dois serrer le couteau en disant à voix haute :
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi ». Je dois le répéter pour faire fuir mes peurs.
« Tu dois tuer tes démons, Marius, il m’a affirmé, si tu les tues, eux ne te tueront pas. »

Jour n° 742

Cher journal, il est arrivé un grand malheur.
Énide s’est perdu en forêt. Papa et moi partons la chercher mais j’ai peur de perdre espoir. Nous avons déjà arpenté toute la partie que nous connaissons de la forêt. Je ne veux pas qu'il lui soit arrivé quelque chose. Je refuse même d’imaginer cette possibilité.
Maman ne nous aide pas. Elle passe la journée recroquevillée sur elle-même en refusant de manger. Ce matin, Esther est parvenue à lui faire avaler un peu d’eau prise à la cascade mais elle s’affaiblit.
J’ai peur.
Alors je sers le couteau.
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi. »

Jour n° 746

Nous avons retrouvé Énide. Elle était tombée et avait glissé jusqu’au fond d’un petit ravin. Heureusement, Papa l’a prise sur ses épaules et nous avons pu rentrer à la maison. Quand Maman nous a vus, elle s’est levée avec précipitation pour la prendre dans ses bras mais ses jambes l’ont lâchée et nous avons dû l’allonger à l’intérieur. Mais rassure-toi, elle va bien. Un bon repas et un peu de repos vont la remettre en forme en très peu de temps, c’est Papa qui l’a dit.

Jour n° 749

Énide se remet bien de sa mésaventure. Elle se repose mais elle continue à jouer de la flûte, à notre plus grand bonheur à tous. C’est qu’elle joue de mieux en mieux, ma petite sœur. Elle m’impressionne parfois. Sinon, aujourd’hui la chasse a été bonne. Le printemps est décidément la meilleure saison pour chasser, le gibier est abondant et encore engourdi par l’hiver.
Maman est encore très fatiguée mais ça va s’arranger, Papa a dit.

Jour n° 750

Maman ne va pas mieux. C’est même tout le contraire, elle va de plus en plus mal. Iliana pense qu’elle est tombée malade à la disparition d’Énide. Esther m’a dit que Maman est sans doute malade depuis longtemps mais que c'est pour ça que son état a empiré. Je ne sais pas qui a raison mais en tout cas, ça ne change rien. Papa et moi, nous partons chercher des herbes médicinales pour la soulager.

Jour n° 751

J’ai perdu Papa. On ramassait des plantes quand soudain, il a disparu. J’ai couru jusqu’à la clairière mais là-bas, elles ont toutes disparues.
Iliana... Esther... Énide... Papa et Maman...
Qu’est-ce-que je vais faire ?! Ils m’ont abandonné ! Ils sont partis sans moi.
Non !
Jamais ils n’auraient fait ça. Il a dû se passer quelque chose. Et si... peut-être qu’ils sont blessés.
Ou alors peut-être, si ça se trouve, ils sont... morts ?
Mais qui, qui peut faire ça.
Je me jette à plat ventre au sol. Il y a quelqu’un qui arrive. Et ce n’est pas l'un d'eux. Je ne reconnais pas ces pas. Quelqu’un crie un ordre dans une langue que je ne comprends pas. La nuit est tombée, si vite. Ils ont des lampes. Je les vois qui cherchent quelque chose avec.
Une certitude s’impose dans mon esprit. Ils me veulent moi. Ils me cherchent.
Je me relève, et je me mets à courir.
Je n’ai jamais couru aussi vite de toute ma vie. J’entends mon sang pulser dans mes tempes. Mais c’est inutile. Ils m’ont vu.
Mon pied se prend dans une racine et je m’étale au sol. Ils sont tous là, tout près, ils approchent.
J’ai tellement peur. Je sers si fort le couteau que je sens un liquide poisseux s’écouler de mon poing.
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi. »
Je murmure.
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi. »
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi. »
Je regarde une tête au visage tout droit sorti d’un de mes cauchemars, et je lui hurle.
« Casse-toi. Je n’ai pas peur de toi ! »
Et le noir devient complet.



20 juin 2020

A la une
L’enfant des Carpates

Hier soir, le 19 juin 2020, la police nationale de Roumanie a enfin retrouvé Marius Evans, 13 ans. Le jeune fugueur strasbourgeois qui a quitté sa ville natal il y a de ça un peu plus de deux ans a survécu seul dans la nature pendant tout ce temps.
Il a été retrouvé à la nuit tombée, dans une clairière de la plus grande forêt primaire d’Europe, située dans les Carpates, en Roumanie. Celle-ci comptait un petit abri en branchages et, ce qui est plus curieux, cinq pantins faits de fétus de paille réunis en cercle. Chacun portait un objet qui a permis de l’identifier à un des membres de la familles. Tantôt un bandeau, tantôt un chapeau, chaque objet appartenait à un proche de Marius.
Celui-ci semble persuadé de s’adresser à l’une de ses sœurs ou à l’un de ses parents et peut passer des heures à converser avec eux.
Lors de son sauvetage, il était recroquevillé en chien de fusil, serrant un couteau à beurre complètement rouillé. Il a fallu le lui arracher de force après qu’il a manqué de se blesser plusieurs fois. L’enfant est gardé en observation et est suivi par un psychiatre. Pour le moment, il a refusé d’adresser le moindre mot à qui que ce soit mais se parle à lui-même à longueur de journée.
Sa famille espère pouvoir bientôt le voir mais les visites sont, pour le moment, encore interdites.
Son psychiatre maintient qu’avec un peu de temps et un environnement sain, Marius devrait, au moins partiellement, retrouver la raison.
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François B. · il y a
Le récit devient progressivement mystérieux et angoissant. La chute explique tout (c'est le but, je sais…) mais est peut-être un petit peu trop longue (du moins à mon goût ; en fait elle est comparable à la fin de Psychose d'Hitchcock, qui donne une explication clinique du comportement du personnage ; finalement c'est un compliment...)

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