9
min

L'enfant qui voulait un morceau de soleil

Image de Titus

Titus

10 lectures

2

Firmin vivait au bord du marais de Kaw. Au moment où commence cette histoire il devait avoir dix ans. Ce qu'aimait le timoun – car c'est ainsi que l'on appelle les enfants en Guyane- c'était aller à la pêche, le matin. C'était pour lui comme un rituel: alors qu'il faisait encore nuit et que les zébus ébranlaient de leurs beuglements la montagne Favard, il se glissait dans la pirogue que son grand père avait taillée dans un angélique en son jeune temps; puis il filait au cœur du marais entre les couronnes de jacinthes et les nénuphars. C'est seul qu'il s'en allait ainsi. Il aurait bien aimé que son père l'accompagnât, qu'il puisse se blottir parfois contre son épaule, plonger de concert leur ligne dans l'eau ou s'abriter ensemble sous la grande cape quand ils auraient été surpris par la brutalité de l'orage tropical. Mais l'homme ignorait les désirs profonds de son fils qui avait renoncé depuis longtemps à cette faveur pour toujours insatisfaite.
Ce matin là, Firmin, comme à son habitude, prit place dans le bateau de bois épais, se saisit de la longue gaffe et disparut sans bruit derrière les moukou moukou aux feuilles coronaires. Le marais bruissait des mille et un cris d'une faune que la lune ne parvenait à effaroucher. Cette nuit là, elle était pleine dans un ciel à peine étoilé, et sa blancheur ne manquait pas d'éclairer ce paysage grouillant de vie. L'enfant connaissait tous les chenaux, et le moindre détour que le courant pourtant déplace de jour en jour. Il filait chaque fois vers le nord - bien qu'il ignorât ce qu'étaient les points cardinaux! - puis rejoignait la rivière. Il navigua ainsi durant une petite heure jusqu'au lever du jour, pour s'arrêter quand terre et eau, se confondant dans le fouillis inextricable des lianes et des ficus, lui firent obstacle. Et avant que de sortir fil et appât, il se dressa sur ses jambes pour voir le soleil se lever par dessus la cime des arbres.

Le disque était un rond parfait, d'un jaune feutré, doux, se posant sur sa peau comme une caresse. Il s'élevait de derrière ce rideau de verdure, là, à quelques mètres: il n'aurait eu qu'à tendre le bras pour le toucher et, pourquoi pas, lui voler un peu de sa douceur. Il enjamba la pirogue et mit pied à terre. Il sentit monter en son âme comme un sentiment de puissance à cette idée de son intimité avec l'astre. S'il s'avançait de quelques pas, juste là, il pourrait sans doute le saisir. Oh, certes pas tout entier dans sa petite main, mais enfin, au moins en prendre seulement un petit bout. Il ne savait pas si cela était permis ou si d'autres enfants et pourquoi pas des grands avaient ainsi réussi à l'approcher, ce gros soleil qui mettait un malin plaisir, tous les jours à surgir impromptu de la forêt. Mais peu lui importait que cela fut, une fois ou jamais: sa décision était prise, et quoiqu'il lui en coûtât, il allait, avec forces civilités cependant, s'approcher au plus près du soleil et sans que celui ci s'en aperçoive en voler un morceau! Firmin se sentit grandi à l'idée de réaliser ce qu'il considéra être comme son chef d'œuvre. Il avait le cœur vaillant et rien ne pourrait le détourner: il reviendra au village avec un morceau de soleil qu'il enfermera dans un coffre et cachera dans un endroit seulement connu de lui. Ce sera son secret, qu'il ne partagera avec personne. Firmin attacha son bateau à une racine flottante et poussé par cette détermination, il s'engagea bravement sur la terre ferme. Il était appelé à l'exploit.

Cela faisait un long moment que Firmin marchait. Le soleil avait profité de ce temps d'efforts pour monter encore plus haut dans le ciel et il ne l'avait même pas attendu! La forêt ne se laisse pas ainsi facilement pénétrer. Les hauts wapa et les arrogants awa dressaient devant lui une barrière quasi infranchissable. Ses petits pieds peinaient à enjamber les monstrueuses racines qui s'étalaient tels des reptiles qu'un génie aurait figées pour l'éternité. Il lui fallut écarter les lianes, repousser les palmes hostiles et comme se creuser un tunnel entre les espèces du sous-bois. La terre crissait sous ses pas. Les singes hurlaient au faîte des arbres, les aras envoyaient leurs cris rauques et tranchants comme autant de menaces invisibles. Firmin leva les yeux pour tenter d'apercevoir le soleil: seuls quelques rayons parvenaient jusqu'à lui, fins traits de lumière cherchant leur trajet au travers du rideau de branches et de feuilles. Il tourna la tête d'un côté, puis de l'autre, pencha son corps comme s'il avait pu de la sorte surprendre une trouée dans la canopée, puis s'accroupit, dans l'espoir ultime de fendre la chape feuillue de son regard. Mais, comme saisi par un vertige, il s'affala sur le sol; la terre se mit à pencher, puis la cime des arbres tournoya, dessinant au dessus de sa tête un fulgurant manège, hachant l'espace de zébrures émeraudes prêtes à l'enlever vers ces hauteurs malfaisantes. Et quoiqu'il fût couché, Firmin s'agrippa à une liane comme s'il eut craint de rouler dans un précipice. Les cris de la folie animalière redoublèrent de puissance et il fut jusqu'au vent jusqu'alors assoupi, pour faire craquer par ses hurlements les copaïba centenaires dont les énormes troncs en réfléchissaient l'écho. La nature lui sembla prise d'une agitation hostile. Il voulut appeler à l'aide, demander à sa mère de venir le chercher: aucun son ne sortit de sa gorge, il ne put susurrer la moindre imploration. Alors il lui revint en mémoire une comptine qu'on lui avait apprise à l'école. Il devait avoir cinq ans, c'était Mademoiselle Meunier qui la leur avait enseignée. La jeune institutrice venait de métropole. Elle était d'une blondeur comme Firmin n'en avait jamais vu. Sa peau paraissait transparente et ses yeux étaient si bleus que les enfants se demandaient comment elle arrivait à voir avec de pareilles pupilles, presque blanches! La petite musique commença à trotter dans sa tête, puis quelques mots, des bribes et enfin des phrase complètes

Cours cours mon enfant, va petit vagabond
Saute la rivière, échappe toi d'un bon,
Cours cours mon enfant pour faire de ta vie
Plutôt qu'un souvenir le choix de tes envies.

C'est avec cela qu'il avait appris à lire. Pourtant il se dit qu'alors il n'en n'avait pas perçu la signification; certes, il les avait entendus ces mots, mais détachés les uns des autres, sans rien qui les réunissent par le sens. Et là, présentement, alors qu'il lui semblait être abandonné de tous, égaré, sous la menace de mille dangers, ils lui revenaient en mémoire: « Echappe toi d'un bon/ Pour faire de ta vie/...le choix de tes envies ». Poussé par on ne sait quelle force, il se dressa d'un coup, écarta ses bras qu'il leva à mi-hauteur et se mit à crier: « Mademoiselle Meunier, je vous aime, Mademoiselle Meunier, je vous aime. Je sais que vous m'entendez , alors je vous aime, je vous aime, je sais que vous m'entendez ». Et comme par enchantement, le vacarme de la forêt s'arrêta: les singes se murèrent dans leur silence, les arbres cessèrent de s'agiter, et le vent s'apaisa d'un coup. Firmin ne tremblait plus. La nuit venait de tomber -elle tombe vite sous ces latitudes- mais il n'avait pas peur. Il n'avait même pas faim, bien qu'il n'eût rien mangé de la journée. Il se nicha contre le tronc d'un cèdre-cannelle fort odorant. Demain, c'est sûr, il attrapera un bout de soleil. Et il s'endormit dans la certitude de son invincibilité.

Firmin sursauta, non qu'il ait été importuné par un quelconque rampant, mais par le pressentiment qu'il devait se remettre en route. Il faisait encore nuit, et il lui restait sûrement un bon bout de chemin à parcourir avant de parvenir jusqu'au repaire du soleil. Il inspecta les lieux et malgré l'obscurité à peine délitée par un frêle rayon de lune, entrevit la direction qu'il allait prendre: là, droit devant. Il s'enhardit et toujours plein de son amour pour Mademoiselle Meunier, il entreprit sa course; à chaque pas il trébuchait, heurtant les racines, se déchirant la peau aux épines des palmes, meurtrissant sa chair quand une branche aiguisée en son entame y pénétrait. Le jour se préparait à poindre. Firmin se dit qu'il devait hâter le pas. La lumière venait face à lui: il ne manquerai pas son rendez-vous avec l'astre céleste. Il devinait mieux à présent les obstacles. Il marchait avec hardiesse, faisant fi de la douleur. Aucune grimace ne déformait son visage d'enfant. Il était porté par une joie immense. Rien n'aurait pu l'écarter de sa détermination. Il n'était que plénitude à l'idée d'aller conquérir le soleil. Celui ci osa se montrer enfin, à peine dissimulé par les frondaisons. Pareil à lui même, il s'étalait dans sa générosité chromatique, tout près. Firmin eut la certitude de cette proximité, il allait enfin toucher au but. Il accéléra sa marche plus décidé que jamais à accomplir son rêve. Il lui sembla dès lors qu'il volait dans les airs, tant son pas était agile et preste: il bondissait, il sautait, se glissant aussi parfois comme un félin dans le labyrinthe des branches et troncs affalés sur son chemin. Mais le soleil continuait sa course inexorable, montant toujours plus haut dans le ciel. Firmin sentit le découragement l'envahir. Il commençait à percevoir la fatigue et la faim le tenaillait de plus en plus. Heureusement il reconnut les tiges d'un singa afu qui poussait non loin de là. Il les arracha et les mangea avec l'application d'un enfant qui doit faire honneur à son hôte. A quelques pas également, pendaient les fruits d'un mombin dont il connaissait bien la douce amertume. Il s'en régala de même. Enfin il put se désaltérer du contenu d'une calebasse éventrée que la pluie avait remplie. Et c'est donc enfin rassasié qu'il reprit le chemin. Las, durant tout ce temps, le soleil avait tracé sa route dans le ciel et une nouvelle fois il ne l'avait pas attendu. Pour le coup, Firmin en conçut un profond désarroi emprunt de scepticisme: et si le soleil voulait se dérober à lui, et si plongeant au plus profond de son âme il avait compris son dessein, et si cette quête se révélait sans fin? Firmin chassa ses idées par trop incertaines et puis Mademoiselle Meunier ne leur avait-elle pas enseigné que la vie n'est que choix et que le choix est celui dictée par l'envie? Il se résolut à ne pas se laisser gagner par des pensées obscures. Pourtant le jour déclinait et il comprit qu'il devait s'apprêter à passer une deuxième nuit, bien seul dans cette forêt.

Ce troisième jour sera celui de mon triomphe dit-il à voix haute pour se donner du courage. Et puis je ne peux pas retourner au village sans rapporter un bout de soleil. Je serai la risée de tout le monde, on va me montrer du doigt comme celui qui a couru plusieurs jours après on ne sait quoi et s'en est revenu le cœur plein de dépit! Et puis il n'aurait pas marché tout ce temps pour rien, quand même! Son espoir l'appelait à ce grand projet: il irait jusqu'au bout du monde s'il le fallait, mais il ne reviendra pas les mains vides. Parole de Firmin!
Ces quelques paroles jetées à la hâte dans le brouhaha incessant de la forêt, l'avaient rasséréné. D'ailleurs la chance était avec lui: un arbre à pain avait laissé tomber quelques fruits à ses pieds. Quoique ne pouvant le cuire, il se saisit de l'un d'entre eux, à la peau encore verte, énorme et bosselé. D'une branche coupée il fit un couteau de fortune avec lequel il put entamer la chair. A vrai dire le goût n'en était pas fameux. L'odeur du ragoût que sa grand mère faisait avec le cochon- bois et le fwiyapen lui revint en mémoire comme pour mieux lui souligner sa détresse présente. Mais il se contenterait de ce repas peu ordinaire! Et se fiant toujours à son instinct il repartit en direction du levant. Il faisait encore nuit et il pensa qu'en marchant une bonne heure il arriverait à destination avant le lever du soleil. Cette idée l'enhardit une fois de plus et c'est plein de confiance qu'il prit le départ.
Ce troisième jour s'avéra aussi périlleux que les précédents. Rien ne lui fut épargné de ce que la forêt peut produire de douleurs, ni les griffures au visage, ni les piqûres aux jambes ni même la soif. Pourtant son instinct lui disait qu'il allait atteindre à sa destination finale. Le jour ne s'annonçait pas encore, il avait ainsi de précieux moments devant lui pour faire du rêve sa réalité.
Tout d'un coup la qualité de l'air changea. Il était chargé d'une effluve que Firmin ne connaissait pas, comme rauque, alourdie d'une senteur forte qui le prit à la gorge. Un roulement parfois sourd, parfois claquant lui parvint peu après. Il tendit l'oreille. Le bruit se répétait infiniment mais sans monotonie, comme une mélopée ondulante tirée d'un instrument qui ne connaîtrait pas le repos. Il venait de comprendre: le soleil s'apprêtait à sortir de la forêt et tous ces bruits, toutes ces odeurs étaient la marque de ses préparatifs. Le jour commençait à poindre. Il lui fallait se hâter pour saisir le soleil juste au moment où, d'entre les arbres, il surgirait. Il redoubla d'effort dans sa marche. Le bruit se renforçait dans ses alternances, preuve que l'éclosion du matin était imminente. Firmin fut envahi d'un sentiment d'immense détresse: pourrait-il, allait-il oser faire ce pourquoi il avait tant souffert depuis trois jours, sera-t-il assez audacieux pour mettre son projet à exécution, et si le soleil se fâchait? Soudain le doute le prit. Il ne pouvait pourtant reculer, à présent. Alors il s'assit contre un arbre et sans savoir pourquoi, il implora Mademoiselle Meunier de lui venir en aide. Oui que dirait-elle, elle, si elle le voyait hésitant à présent, prêt à reculer? Assurément elle se mettrait en colère, elle le punirait même. Firmin se ressaisit: non il ne pouvait pas décevoir Mademoiselle Meunier, même si elle était loin, même si, si... si rien du tout. Il se leva et se mit à courir. Le soleil était là, à portée de mains, vite vite, je veux arriver à temps. Le roulement devint grondement. L'air embaumait des essences bizarres qui lui procuraient une ivresse inconnue. Encore quelques mètres, encore quelques pas; le bruit devint presque assourdissant, criant à ses oreilles des mots de terreur dans une langue qu'il ignorait.
Firmin s'exhuma d'un coup de la forêt. Il faisait presque plein jour et là sous ses yeux, rond, jaune émergeant d'un lac qui lui parut immense surgissait le soleil. Il s'avança. Le sol était de sable. Il tourna son regard à droite et à gauche: l'étang était sans aucune ligne qui le limitât hormis celle derrière laquelle montait le soleil. Il se pencha pour s'abreuver, mais il dut recracher l'eau tant elle était salée. Bien étrange étang que celui ci se dit-il. Le soleil à présent flottait à la surface, prêt à reprendre sa course quotidienne. Et il était toujours hors de portée, séparé de lui par cette immensité liquide que Firmin, assurément, ne pourrait pas franchir. L'enfant s'assit et la tête enfouie dans ses bras croisés sur ses genoux, il se mit à pleurer, tout son corps débordant de douleur. Le lac déposait sur le bord une écume blanche que de grosses vagues apportaient sans relâche. Firmin ne s'était jamais senti aussi seul de toute son existence. Les larmes coulaient sur son visage sans même qu'il les sentisse. A quelques mètres de là une immense tortue sortit de l'eau et se mit à ramper de ses nageoires sur la grève. Firmin ne la vit même pas, tant ses pensées étaient brouillées. Une main se posa sur son épaule, une main aux veines saillantes et aux doigts courts: il la reconnut tout de suite.

Il se leva d'un bon: « Papa ». L'homme lui dit d'une voix posée.
– Mo savé to ké vini ici. Mo té tattende. Nou ké entwé caze a. To ké waconté*

Et père et fils s'étreignirent sous le plein soleil comme ils ne l'avaient jamais fait.

*Je savais que tu allais venir ici. Je t'attendais. Entrons à la maison. Tu vas me raconter
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Un conte sympa
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Un joli conte au coeur d'une forêt qui est pleine de surprises . Ce texte est aussi riche en enseignement . On apprend à survivre .
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur