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L'enfant-phare

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Muriel Meunier

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Justine a gagné le large. Leur maison est désormais vide. Malgré son atmosphère surchauffée, il frissonne. Il monte dans sa chambre, seule pièce d’où il peut apercevoir la mer, ouvre la fenêtre. Il inspire profondément, ses poumons s’emplissent de la senteur iodée. Il s’aventure sur l’immensité marine à la recherche d’un second souffle.
Pleurer ne suffit pas pour pulvériser sa souffrance. Même si le ciel bourbeux s’allie à sa peine et se déleste d’une bonne averse.
Son regard plonge sur le devant de la maison. Il a pris soin de refermer le portail dans l’intention de s’isoler du monde. Sur la pelouse, le petit bateau blanc familial, mollement couché sur le flanc, est dans l’espoir de voguer de nouveau un jour. Plus loin, c’est le port avec les barques, les goélettes, les yachts, qui oscillent pendus aux lèvres des vagues. La mer mugit, se blesse aux saillies des rochers, des blocs aussi aiguisés que les lames de couteaux des pirates, et elle saigne à l’unisson de son cœur, à lui ; elle s’abîme en sanglots sur le rivage, où la pluie et le vent cinglent le sable. La mer s’accorde à son état d’esprit, elle fait chavirer sa raison - il l’aurait détestée lisse comme un galet. Il s’éclipse de la réalité, pour oublier l’absente dans la furie des éléments. Comme un naufragé, il se perd dans les abysses secrets d’un monde englouti. En capitaine Nemo, il voudrait sombrer à vingt mille lieues.
Il est seul dans leur maison silencieuse, dont les murs vibrent habituellement sous les rires. Aujourd’hui, tout est différent. Dans ce quartier résidentiel, enfermé dans un cocon de calme, il sent l’angoisse monter. Le vide, laissé par la femme de sa vie qui s’est envolée, l’épouvante. Désemparé, il se demande comment il va s’y prendre pour combler les longues heures avant le déclin du jour. La nuit va-t-elle occulter le chagrin qui le ronge ou, au contraire, faire renaître ses anciens fantômes ? Et le jour d’après, et les nuits suivantes ?
Justine l’a abandonné. Il ne lui reste que son amour ancré dans sa chair. La rumeur des flots imite les gémissements d’un ultime conciliabule.
Les paroles de Justine lui reviennent à la mémoire : « Ta carrière, ta satanée carrière ! Je ne veux plus que tu me sacrifies pour elle ! Sous prétexte qu’un remarquable avenir s’ouvre devant toi, que ce n’est pas le moment, tu refuses de me faire un bébé, je ne supporte plus mon ventre vide... » Elle avait ravalé ses larmes et s’en était allée dans un claquement de porte. Elle n’avait même pas pensé à la lame de fond qui allait dévaster son ventre, à lui ! À sa terreur de se retrouver dépouillé de son amour, de sa chaleur, de ses étreintes, de son sourire ! Comment a-t-elle pu lui faire ça ?
Son attention toujours fixée à l’extérieur, il découvre un garçon accroupi sur le trottoir d’en face. Celui-là est si menu, insignifiant même, que son regard aurait pu glisser sur lui sans s’attarder et il aurait oublié dans l’instant sa présence. Pourtant, il s’obstine à l’observer. Recroquevillé, insensible aux gouttes qui explosent sur ses cheveux drus, longs et noirs, le gamin se concentre sur ce qui se niche dans le creux de sa main. Il ne doit pas avoir plus de six ans... Ah ! il déteste les marmots !
Justine et son désir d’enfant. Et lui, alors, il ne lui suffit plus ? Le ciel, couleur plomb, s’appesantit de plus en plus, comme sa peine.
Soudain, en proie à une violente colère, il se penche et crie :
— Eh ! Toi, là-bas ! File d’ici !
Il accompagne ses paroles d’un geste de main péremptoire, comme s’il chassait une mouche importune. Il surprend le regard étonné du gosse, qui ne bouge pas d’un pouce. Il balaie la fenêtre d’un soufflet et dévale l’escalier de bois. Ses pas écorchent le silence. Il n’a pas pris de petit déjeuner, pas eu le courage, et il n’a toujours pas faim ; l’angoisse le nourrit. Et puis, il n’y a personne pour prendre soin de lui. Il attend un coup de téléphone pour le rassurer. Justine lui donnera-t-elle seulement des nouvelles du large ?
Il ne sait pas quoi faire, tourne en rond. Il hésite à mettre le nez dehors. Pas à cause du temps, la pluie ne l’a jamais empêché de sortir, mais des voisins et de leur compassion. Il est trop tôt pour charger de mots la trahison de la femme de sa vie. Il ouvre la porte et fait quelques pas dans le jardin. Il habite l’humidité avec l’espoir de se déliter, de ne plus avoir à supporter le manque. Elle l’imprègne comme une éponge. Le froid le mord. Il fait un vœu : mourir sur-le-champ.
Les mains dans les poches, il progresse dans le chemin qui mène à la rue, tête baissée, shootant dans les cailloux. Le petit est toujours campé devant sa maison. Trop absorbé à faire glisser son objet d’une main dans l’autre, le garçon ne le voit pas. Que fait-il là ? Où habite-t-il ? Qui sont ses parents ? Avec quoi joue-t-il ? Il s’égare dans des questions qui ne le concernent pas et qui provoquent de nouveau sa colère. Elles donnent trop d’importance à cet étranger. L’indifférence est son seul remède. Pour ne plus souffrir, il doit être une eau lisse et morte... Juste cela.
Justine et sa demande. « Un bébé, une petite fille de nous deux... » La lumière trousse ses jupons d’organdi, une lame outremer affleure.
L’enfant relève la tête. Il ne sourit pas. Pourquoi le ferait-il ? Intrigués l’un par l’autre, ils s’observent, se jaugent, se mesurent, sans esquisser le moindre mouvement. Les immenses yeux noirs de l’inconnu déshabillent son âme et lisent en lui sa solitude, son abandon. Sa déconfiture ! L’humiliation le fait rougir. Il bat en retraite dans le ventre de sa maison et allume le téléviseur, afin de gaver son esprit, de réprimer la curiosité inquiétante qui le dévore. « Besoin de personne ! Sauf d’elle... » Il va attendre la nuit qui emmaillotera d’obscurité sa souffrance et il aura peut-être l’impression d’avoir moins mal.
Mais le temps traîne en longueur. Les heures se dessèchent et se désagrègent comme des écorces vidées de leur fruit. Les émissions télévisées ne lui apportent pas le réconfort escompté. Et puis, le gamin danse sous ses paupières. Alors, il revient vers la rue. L’autre est toujours là. Envie et frousse de lui parler. Il enfonce plus profondément les mains dans ses poches et se torture l’esprit pour savoir comment l’aborder, quand l’autre parle le premier :
— C’est à toi le bateau ?
Justine qui fredonne : il était un petit navire... L’air embaume la primevère, une odeur de chevelure soignée.
Il se redresse, fier de posséder quelque chose qui suscite de l’intérêt. Même si ce quelque chose se meurt sur l’herbe et ne touche plus les cœurs. Il ne se force pas tant que cela pour dire :
— Ça te plairait de le voir de près ?
Un sourire éclaire le visage du garçonnet.
— Bah oui !
Il ouvre le portail et remarque l’objet qui lui sert de jouet : un galet, gris, plat, bien poli.
— Tu aimes la mer ?
— Quand je serai grand, je serai marin.
Le morveux court vers l’embarcation, la caresse, approche son visage, renifle le voyage des vagues sur la coque et, furtivement, lèche le bois rugueux. Ce rite étrange consolide l’emprise de l’étranger sur lui. Le futur navigateur grimpe dans le voilier, se place à la barre et imite le bruit du moteur. Puis, il salue son mousse resté à terre qui lui demande :
— Ce tas de bois te plaît ?
— C’est pas un tas de bois ! Il est vivant, pareil que mon galet. Si tu colles ton oreille sur son ventre, tu entends le bruit de la mer, comme dans un coquillage.
Justine qui rit aux éclats lorsqu’ils tournoient autour du bateau en se poursuivant. Les gouttes de pluie chatoient sous le soleil ; un rouge-gorge perché sur la gouttière gazouille.
Le gamin poursuit ses explications :
— Mon père veut pas que je devienne marin. On est des gens du voyage, du voyage sur la terre. La mer, c’est aut’e chose, elle lui fait peur. Avec qui tu habites, toi ?
Ça part tout seul. Confidence pour confidence, il lui révèle le départ de celle qu’il aime le plus au monde. Les mots sortent aisément. Il n’a plus honte.
— Alors, t’es malheureux ?
Il serre les dents.
— Très.
Parler lui fait du bien, il se sent mieux. Il invite le petit à manger. Celui-ci propose :
— On a qu’à pique-niquer !
Sur une couverture, il réunit deux sandwichs, deux verres de jus de fruits, un paquet de bonbons. Ils dévorent. Aussitôt terminé, le garçon réintègre son poste de marin.
— Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Fraco. On serait des naufragés et on n’aurait plus rien à manger, rien à boire.
Fraco hisse la grand-voile, donne des ordres aux matelots, tempête, puis entonne un chant de marin. Son exubérance, son enthousiasme, sa bonne humeur, sont communicatifs, et il se prend, lui aussi, au jeu. Il monte sur le pont et embarque au gré du vent pour une destination inconnue. Il n’aurait jamais pensé être capable de s’aventurer dans le monde des petits, surtout aujourd’hui. Le drame qui se joue lui commanderait plutôt d’être un homme responsable.
Justine aime et sait jouer. L’après-midi satin contrarie l’affliction du matin. La dépression passe son chemin.
Lorsque les navigateurs mettent pied à terre, ils se livrent à un jeu bien différent : une course entre un lombric famélique et un escargot trop costaud. Le ver de terre se contorsionne dans tous les sens sans avancer. Le colimaçon étire son cou et son corps mais colle au sol. La compétition peu passionnante, les observateurs lassés laissent les concurrents en plan.
— On fait quoi ?
Afin de ne pas se retrouver seul, il annonce la couleur, un brin sadique :
— On rentre. Je vais te montrer ma collection de monstruosités.
— De quoi ?
— De choses très laides qui font peur aux gosses comme toi !
Assis par terre dans le salon, il renverse un carton sur le tapis. De l’amas hétéroclite, entre un dentier et une véritable araignée desséchée, une jambe de bois se distingue.
— C’est la jambe de bois du capitaine Crochet.
Fraco écarquille les yeux.
Comme Justine, le jour où il avait rapporté la prothèse à la maison. Le soleil se coulisse dans la salle, un filon d’or s’étale sur la fantaisie des choses, réchauffe l’atmosphère.
— Le capitaine Crochet n’a pas de jambe de bois ! Il a un crochet ! T’y connais rien !
— Le crochet n’empêche pas la jambe de bois !
La sonnerie de son téléphone portable les sauve d’une dispute.
Il décroche, répond laconique :
— Oui, je tiens le coup.
—...
— Non, non, je ne bouge pas. À tout à l’heure.
Pour Fraco, il déclare :
— Toujours pas de trace d’elle, pas de nouvelles.
Le petit comprend qu’il s’agit de Justine. Il n’en demande pas plus, il n’a rien à dire car il n’y a pas de consolation possible. Il reprend son inventaire, sa curiosité plus forte que son dégoût : une pince pour arracher les dents, un œil de verre, une perruque, un martinet, un gant de crin, une peau de lapin...
— T’as une super collection ! Comment t’as fait pour trouver tout ça ?
L’ébahissement de Fraco est sa récompense. Si lui, le grand, est assez génial pour épater un bambin, ça pourrait peut-être marcher avec un bébé à la maison. Même une fille.
Seize heures trente. Il ne doit pas oublier le goûter. Ils passent dans la cuisine et il sort tout ce qu’il possède pour faire plaisir à Fraco. Pains au lait, biscuits, céréales, Nutella, confiture de cerises.
Justine et ses lèvres colorées par les fruits dérobés à l’arbre. Bientôt l’horizon va enfanter le crépuscule carminé des jours venteux.
Il fait chauffer le lait, mélange la poudre de cacao. Noyés dans la gourmandise, les pas qui remontent l’allée leur échappent.
Soudain... Quel est ce petit courant d’air qui frôle sa nuque ? Un souffle. Ce chatouillement dans son cou ? La soie d’un baiser. Il se lève brutalement, renversant son bol. Justine se tient derrière lui ! Il se jette dans ses bras, l’étreint de toutes ses forces, l’enferme, elle ne pourra plus partir.
— Tu es revenue ?
Il n’y croit pas encore tout à fait.
Elle lui répond :
— Je t’aime tant, je ne peux pas vivre sans toi !
Il pardonne instantanément la grosse bêtise de Justine et, du haut de ses douze ans, lui déclare sérieusement :
— Maman, ta fugue a fait réfléchir papa. Je crois qu’il va bien vouloir d’une petite sœur à la maison.
Justine le couvre de baisers.
— Ce deuxième enfant n’a plus d’importance. C’est toi qui comptes pour moi. Sans la lueur de tes yeux pour guider ma vie, je fais naufrage. Tu es mon enfant-phare !
Une fanfare tonne dans sa poitrine de fils chéri.
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