L'enfant du camp

il y a
8 min
21
lectures
1

D'une ville-île singulière, je bois chaque jour l'air marin et m'enrichis de lectures variées... Non loin la garrigue, plus loin les forêts, tout cela me nourrit, et je vais juste essayer de vous  [+]

L'enfant du camp


C'était mon grand-père.
C'était mon grand-père et il est mort ce matin.
Ça fait presque deux ans qu'on est ici, et il n'a pas pu attendre. Il était trop vieux, c'est maman qui l'a dit. Moi je dis qu'il était trop maigre aussi. Et puis il avait tout le temps froid.
Maintenant il n'a plus de frissons. C'est lui qui est froid.
Maman dit qu'on va le garder un peu, et puis qu'on l'enterrera. Maman dit que c'est normal, quand on est mort on va dans la terre. Mais quand la maman des voisins est morte j'ai pas vu personne creuser. J'ose pas demander. Papa y dit plus rien aujourd'hui, et maman elle a tout le temps l'air énervé.

Au début on était tous ensemble. Mon papa et ma maman et moi et ma petite soeur Sara, parce que Rachida elle était pas née. Et puis les parents de mon papa, et puis aussi le papa de maman parce que sa maman ça faisait longtemps qu'elle était morte. J'étais même pas né, quand elle est morte... Il y avait aussi la sœur de maman, mais elle, un soir, elle a dit qu'elle avait rendez-vous avec un beau soldat et elle est jamais revenue. Maman elle disait qu'il fallait l'attendre, que jamais elle serait partie comme ça, sans nous dire au revoir, mais au bout d'un jour on est partis quand même. Papa disait qu'on pouvait pas attendre, qu'on avait encore beaucoup de voyage, et maman pleurait. Peut-être que son soldat il nous trouvait trop pauvres et il l'a emmenée dans sa belle maison, ma tatie ?

Mon grand-père est tout droit.
Pourtant, la dernière fois qu'il m'a accompagné chez tante Lia, même que c'est pas ma tante, c'est la voisine mais on l'appelle comme ça, il était pas droit du tout.
Tante Lia, elle est très vieille. Elle est là depuis plus longtemps que nous. Papa disait qu'il ne comprenait pas comment elle tenait. Parce qu'elle est toute seule maintenant. Elle avait son fils avec elle, un grand monsieur pas gentil, avec sa femme, aussi.
Elle était vraiment à lui, sa femme. Elle faisait tout ce qu'il voulait. Et lui aussi, il faisait tout ce qu'il voulait avec elle. Il la frappait, on savait jamais pourquoi.
Maman dit que de toute façon il y a jamais de pourquoi pour ça. Qu'une femme c'est comme un homme, pas moins. Alors papa la regarde en souriant très gentiment, et grand-père regardait papa.
Enfin, un jour le fils de tante Lia est parti. C'était la nuit et on a tout entendu, parce qu'il criait, tante Lia pleurait et la femme du fils aussi elle pleurait, mais elle c'est parce qu'il la faisait avancer en la frappant.
Et maintenant, tante Lia elle est toute seule. Surtout maintenant que mon grand-père, il est mort. Elle lui avait dit qu'elle était arrivée depuis cinq ans. Et que le premier hiver avait été le plus terrible parce que, bien sûr, il faisait pas chaud, c'était l'hiver, mais surtout il pleuvait tout le temps. Dès qu'elle sortait, pour aller chercher de l'eau par exemple, elle était trempée. Son fils l'aidait jamais, mais il lui reprochait de tout mouiller dans leur pièce unique. Mais c'était pas vrai, c'était mouillé avant, parce que le toit il était mal fait, ils avaient pas les bonnes choses pour empêcher les fuites, et puis en haut des murs, dans les coins, on voyait l'eau qui coulait. En plus, tout le camp était plein de boue, on en ramenait forcément sous les chaussures, ou sous les pieds quand on n'avait pas de chaussures, et cette année-là tout le monde toussait et il y avait plein d'enfants qui étaient morts.
Le voyage de tante Lia, avec son fils pas gentil et puis sa femme, il avait duré encore plus que le nôtre. Parce que tante Lia, elle venait d'un pays très, très loin. Et son fils pas gentil il l'avait quand même protégée pendant le voyage. C'était un miracle qu'elle soit arrivée jusqu'ici Un miracle, il disait, grand-père. Nous aussi, d'ailleurs : un miracle. Un an de voyage, plus même, et notre arrivée ici : un miracle.
C'est ma petite sœur Sara qui l'a trouvé, ce matin. Elle allait souvent le voir, le matin, sur la paillasse du coin au fond. Et là, elle s'est mise à geindre sur place, en se tortillant. Papa a tout de suite compris, il a foncé vers son papa. Et maman a foncé sur Sara, ce qui a fait pleurer Rachida, parce qu'elle est toute petite. Et tout d'un coup il y a eu plein de bruit dans la cabane, alors les voisins sont venus, et il y en a qui pleuraient aussi, surtout tante Lia.
Elle s'appelle pas comme ça, en vrai. Quand on est arrivés, j'étais trop petit, j'arrivais pas à dire son nom, c'est un nom compliqué. A la place, je disais Lia. Ça l'a fait rire, du coup tout le monde s'est mis à l'appeler comme ça.
Moi maintenant je suis grand. J'ai six ans. Et puis je suis un garçon alors je dois consoler maman, parce que papa il dit plus rien. Maman elle est fâchée. Elle dit que si ces fichus papiers étaient arrivés dans un temps raisonnable, grand-père serait pas mort. Que ça suffisait déjà que grand-mère et son papa à elle soient restés sur la route, grand-mère noyée dans la mer et son papa tombé dans un ravin, que c'était trop d'injustices, qu'on avait même pas pu leur donner de sépluture ou selputure, que Rachida c'était encore un miracle et que la petite et elle elles auraient pu y rester, à faire naître cette enfant dans la neige d'un col, et que ça commençait à bien faire. Que si on arrivait enfin à sortir d'ici, on pourrait travailler et vivre normalement. Et que si même Lia elle était pas dans l'asile politique, alors qu'est-ce qu'on fait là.
Il y a des mots que j'entends souvent. Mon papa il disait tout le temps Liberté Egalité Fraternité. Il m'a expliqué ce que ça voulait dire. Au début, quand on nous a mis ici, il a dit que c'était pas pour longtemps, à cause de Liberté. Et puis quand on a su pour Lia et sa famille, il a dit qu'on était beaucoup, que c'était long, mais que sûrement Egalité allait faire sortir la famille de Lia tout de suite, et nous après.
Mais les gens qui viennent du dehors, pour nous nourrir ou pour nous faire parler leur langue, ils parlent surtout de Laïcité. Et celui-là je sais pas très bien. C'est pas pour lui qu'on est venus de si loin. Il a l'air de tout compliquer.
Moi c'est surtout Fraternité, qui me plaisait. Moi je suis un frère, et même si des fois elles m'énervent, j'aime mes petites sœurs. Toujours je les protègerai, toujours je les aiderai. Toujours toujours. Fraternité, oui, c'est un beau mot.
Mais papa il disait que la Fraternité on l'a trouvée surtout avec Lia, et puis avec les autres voisins, des gens de tous les pays, mais justement pas de ce pays-ci. En tout cas, pas encore. En tout cas, pas dans tous ces gens qui doivent juste remplir les papiers qu'ils remplissent pas et pourquoi ça fait deux ans qu'on est dans la boue, le froid l'hiver, le chaud l'été, et les mauvaises odeurs tout le temps.
Mon grand-père est mort ce matin.
Les voisins sont tous là.
La tante Lia est très vieille et très fatiguée. Aujourd'hui elle ne rit plus. Elle regarde mon grand-père sur sa paillasse et elle pleure. Elle s'est assise, enfin elle s'est laissée tomber, on dirait qu'elle n'a plus de force.
Mes petites sœurs ne disent rien, elles sont dans un coin, elles n'osent même plus approcher maman. Maman est en colère, elle est fâchée après tout le monde, même papa -sauf tante Lia. Elle arrête pas de râler, mais elle fait quand même des petits pains et des petits gâteaux, parce que c'est la coutume, on nourrit les visiteurs, ceux qui viennent prier pour le mort, même si on n'a rien, même si la farine ressemble à de la poussière.
Papa ne dit toujours rien. Ça fait depuis hier maintenant. Il a les yeux vides.
Quelqu'un arrive. Quelqu'un qui n'est pas du camp, et qui essaie de ne pas marcher dans la boue. Seulement ici on peut pas, la boue elle est partout. Et le bas du pantalon aussi il est plein de taches de boue. Il a un air dégoûté. Il frappe avant d'entrer, à côté de la porte, mais le rideau est ouvert, puisqu'il y a pas de porte et qu'il faut accueillir tous les visiteurs aujourd'hui.
Les yeux de maman tout d'un coup se remplissent d'étincelles. Là, moi aussi je file dans le coin avec mes petites sœurs. Papa a l'air de se réveiller brusquement. Tous les autres se taisent, ils sont figés comme des statues. Il paraît que quand on fait quelque chose de mal, on devient une statue de sel. Mais ils n'ont rien fait de mal ?
Le monsieur il entre, il dit bonjour, il présente ses loncodances, ses conlandoces, je sais plus, il s'excuse de venir un jour comme ça. Il est seul à parler. Tout le monde le regarde. Plus personne pleure. C'est bizarre.
Et puis il commence à parler du corps. Vous ne pouvez pas garder le corps. Il faut enterrer vite le corps. Oui, il ne fait pas encore très chaud, mais l'humidité aussi, vous savez... (Oui, on sait, il y a toujours un nuage qui traîne, il pleut tout le temps dans ce pays, sauf quelquefois en été.) On va venir chercher le corps, vous pourrez suivre jusqu'à la limite du camp -et là il y a comme un coup de vent sur tout le monde et papa, mon doux papa, serre les poings, et maman n'est plus que rage. Et ça y est, j'ai compris : le « corps », c'est mon grand-père ! Le monsieur il sent bien bien que ça ne va pas. Il se met à parler trop vite. Qu'il sera enterré dignement. Qu'il rejoindra des compatriotes (il est dur, ce mot). Qu'on pourra faire une cérémonie commoro... commative dans le camp. Qu'ils peuvent même nous envoyer un imam -et là, c'est Christos qui ricane : à lui, on lui a envoyé un prêtre catholique, alors qu'il est orthodoxe. « Ils y comprennent rien, ou alors ils s'en foutent ! »
Finalement papa se décide à parler. Nous n'avons pas besoin d'imam. Nous avons besoin de la famille et des amis. Et de deux jours encore. Nous avons besoin de Fraternité. Et aussi d'Egalité : vos corps à vous, vous les laissez pas partir comme ça ? Vous les accompagnez jusqu'au bout ? Vous avez choisi l'emplacement ? On demande l'Egalité. Et la Liberté de suivre nos rites. Mais si vous nous donnez votre Fraternité, alors tout le reste viendra...
Maman elle regarde papa. Les étincelles dans ses yeux ont disparu. C'est des larmes qui brillent là, maintenant. Elle lui prend la main.
Le monsieur, en écoutant papa, il est devenu tout rouge, et puis tout blanc, et puis tout rouge. Il a la bouche un peu ouverte, et les yeux qui clignent sans savoir où regarder.
Il finit par pousser un gros soupir, et puis il parle de Jypeurien (il a l'air fort, celui-là, ils en parlent tous) et qu'il obéit à des ordres et que les vivants on les accueille et que c'est déjà pas si mal, mais les morts forcément on les accueille mais...
Et là maman se met à crier. J'avais pas vu revenir les étincelles, mais elles sont là, et beaucoup, et grosses. A la place du monsieur, je me serais méfié.
Maman lui crie que tous ses ancêtres sont là-bas au pays, et que si ça se trouve on y a enterré des cousins depuis son départ et qu'elle était pas là. Que sa belle-mère, sa sulpéture, c'est le ventre des poissons, et que son papa, vu où il est tombé, c'est le ventre des corbeaux, et que déjà on leur avait interdit de s'arrêter, même pour prier, alors les corps... Et le placenta de la petite, pareil, pis d'ailleurs, y avait pas d'arbre pour l'enterrer au pied. Mais qu'à l'arrivée ils pensaient être accueillis, justement. Et que là, les prières on avait le temps, on en avait même trop. Et pourquoi on pouvait même pas sortir du camp ? On était des prisonniers, voilà ce qu'on était. On avait cru trouver un refuge, un « asile », et c'était une cage !
Ou alors ils voulaient nous cacher ce qu'ils faisaient du corps ?
Et là elle se tait d'un coup, les yeux plantés droit dans ceux du monsieur. Qui dit rien. Et puis si. D'une petite voix qui s'embrouille. Qu'il va voir ce qu'il peut faire. Qu'il va revenir. Qu'on va trouver une solution.
Il est revenu dans l'après-midi.
On avait encore un jour et demi. Mais après-demain, de bonne heure, quelqu'un viendrait pour l'enterrement. On autorisait ses descendants directs -papa, moi et mes petites sœurs- à l'accompagner et, à titre exceptionnel, maman, parce que Rachida était trop petite. Et ça, il l'a dit vite, parce que maman le regardait et...
Il y a eu un grand silence, et puis papa lui a dit tout doucement, en montrant tante Lia : Et pour elle, vous allez faire quoi ? Ça fait cinq ans qu'elle est là, elle est vieille et seule, même si on va la prendre avec nous. Vous n'allez pas attendre qu'elle meure ici, comme mon père ?
Le monsieur a regardé papa, il s'est retourné et il est parti. Tante Lia a regardé papa, les yeux tout mouillés, et lui a pris la main -celle que maman ne tenait pas. Tous les autres, ils sont allés s'incliner devant grand-père et puis ils sont partis, en disant qu'ils reviendraient le soir.
Moi et mes petites sœurs on est revenus vers papa et maman et Lia. On s'est tous serrés ensemble et on a regardé grand-père. On avait une nouvelle grand-mère.
Et puis papa a dit Il faut que j'aille chercher encore de la paille, ou au moins de la sciure, pour mettre sous papa.
Mais grand-père souriait maintenant, j'en suis sûr.
Et la nuit suivante, j'ai rêvé qu'il me prenait par la main en souriant, et qu'il me guidait sur le chemin.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Anne de Sète
Anne de Sète · il y a
Merci, Elena ! tu me fais très plaisir, car ce n'est jamais très facile de se mettre dans la peau d'un petit -surtout quand il a vécu de telles choses...
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Merci pour ce texte si émouvant raconté du point de vue d'un enfant grandi bien avant l'âge.

Vous aimerez aussi !