L'emberlificoteur

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Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

Dans la Brasserie du Faubourg, Ludivine attend sa copine Annette. Celle-ci, comme à son habitude, est en retard. Quand elle entre enfin dans la Brasserie Ludivine, en voyant la bobine longue comme un jour sans pain de sa copine, s’exclame :
- T’en fais une tête ! Quelque chose ne va pas ?
- Oh oui ! Rien ne va plus aujourd’hui, grommelle Annette en s’asseyant, Je viens de me faire insulter comme du poisson pourri, pas plus tard que ce matin, par une bonne femme... et en plein marché aux Puces ! Tous mes collègues me regardaient pendant que cette vieille folle vociférait, c’était pas drôle du tout ! Elle a eu le culot de me traiter de profiteuse ! Non mais, tu te rends compte ! Dans mon métier, j’en ai entendu, des vertes et des pas mûres mais là, cette bonne femme est d’une mauvaise foi ! Elle n’a même pas voulu m’écouter, elle me sommait de rendre ce que j’avais « pris » à son mari, soit dit en passant, ce mari, d’après elle n’aurait plus toute sa tête... Tu vois d’ici le topo ! Et moi je peux te garantir que son vieux, il l’a sur les épaules, sa tête ! Et bien ancrée, crois-moi, pour me rouler dans la farine comme il l’a fait ! J’te raconte : il y a quelques jours j’ai reçu un coup de fil du mari de cette vieille chipie : « J’aimerais que vous veniez chez moi voir mes tableaux » qu’y dit, moi j’y dis « Mais, je les connais vos tableaux et pourquoi voulez-vous que je vienne les voir ? » « Ah ! C’est un peu délicat » qu’y dit, « je voudrais faire une surprise à ma femme... »

Comme je ne comprenais pas où il voulait en venir, je l’ai cuisiné et il a fini par m’expliquer que, pour l’anniversaire de sa femme, il voulait lui offrir une bague avec un diamant. Evidemment, pour ça, il lui fallait de l’argent ! Alors, il aimerait vendre un de ses tableaux. « Vous savez très bien que tous vos tableaux n’ont aucune valeur marchande » j’y dis. « Oui, ça je le sais mais quand même, j’en ai aussi dans le grenier et ceux-là, vous ne les avez pas vus : ils proviennent de ma famille » qu’y dit.

Il a tellement insisté pour que je me pointe chez lui, dans la semaine, le jour où sa femme s’absente afin de pouvoir regarder tranquillement ces fameuses toiles et savoir ce qu’elles valent. Bref, j’ai cédé et j’y suis allée.

La tirade essouffle Annette, son visage devient de plus en plus cramoisi. Très en colère, elle ronchonne :
- Ah ! Il m’a bien eue, le cochon !
- Annette !
- Mais oui, c’est vrai, avec son air doucereux, ce crétin de petit vieux tout rabougris, il m’a eue et jusqu’au trognon même !
- Eh bien dis-donc, tu m’as l’air drôlement secouée par cette histoire...
- Y a de quoi non ! Me faire quasiment traiter de... de voleuse, en somme, par cette furie de bonne femme, comme si j’avais l’habitude d’arnaquer mes clients, y a vraiment pas de quoi se réjouir, tu n’crois pas ?
- Parce que ce petit vieux, c’est l’un de tes clients ? demande Ludivine.
- Naturellement que c’est un de mes clients ! s’exclame Annette avec toujours le feu aux joues et c’est un peu à cause de ça que je me suis fourvoyée, je lui faisais confiance, moi ! Il a tout simplement été dégueulasse ! Non seulement avec moi mais, au fond, aussi envers sa femme...
- Et de quelle façon il t’a grugée, ton bonhomme ?
- C’est un faux-cul, c’est tout ! reprend Annette qui suivait son idée d’avoir été prise dans les mailles du filet de ses bons sentiments : oui, j’ai cru tout ce qu’il me disait, j’ai marché comme pas deux, j’ai été stupide de croire à son histoire !
- Quelle histoire ?
- Comme j’t’ai déjà expliqué, il voulait, offrir à sa femme, pour ses quatre-vingts ans, une bague avec un diamant... et j’ai trouvé ça tellement touchant, tu t’imagines, recevoir à quatre-vingts ans, un tel gage d’amour, moi, qu’est-ce que tu veux, cela m’a émue, alors, j’ai marché dans sa combine.
- Tu lui as donc acheté un tableau ?
- Même pas ! Ils n’avaient aucune valeur, ceux du grenier non plus.
- Alors ?

Annette, en se remémorant les moments d’une discussion très serrée avec son vieux client, a soudain le regard dans le vague :
- Ah ! Si au moins je n’avais pas vu ce vase, marmonne-t-elle entre ses dents. Tout cela ne serait pas arrivé.
Ludivine regarde sa copine avec interrogation :
- Un vase ?
- Oui, et pas n’importe lequel : un Gallé !
- Mazette ! Et c’est ce vase que le vieux t’a refilé ? Tu le lui as acheté ?
- Pas du tout, penses-tu, je l’ai accepté en dépôt mais avant d’en arriver là, j’ai dû parlementer et, crois-moi, user de la salive, le vieux voulait absolument que je l’achète. Tu aurais dû l’entendre : « Vous ne voulez vraiment pas me l’acheter ? » qu’y dit, « j’ai besoin tout de suite de l’argent, ma femme aura quatre-vingts ans dans une semaine, vous comprenez, n’est-ce pas ? » Il me mettait la pression, tu ne peux pas savoir comme il peut être cajoleur quand il s’y met. « Ce vase appartenait à ma famille, vous me croyez, dites, vous me croyez ? » qu’y dit encore. « Bien sûr, je vous crois » j’y dis, « là n’est pas la question, je ne peux pas, en ce moment, me permettre cette dépense mais je connais un collectionneur que votre vase pourrait intéresser. » « Ah oui ! » qu’y dit, « alors envoyez-le moi ou dites-moi son nom, que je le rencontre. » « Ce n’est pas si simple » j’y dis, « le mieux c’est de me confier le Gallé, je lui en parlerai, à lui ou à un autre collectionneur. » « Et vous pensez que votre acheteur se décidera vite, parce que le temps presse » qu’y dit en me zieutant avec un regard de chien battu. Il était pathétique et moi j’étais toute remuée : vouloir à tout prix offrir ce bijou à sa femme, pour son quatre-vingtième anniversaire, cela me bouleversait.

- Ah ! Le salopard ! s’écrie soudain Annette, faut vraiment être tordu pour faire ce qu’il a fait !
- Et qu’a-t-il fait de si répréhensible ? la questionne Ludivine qui n’en perd pas une.
- Il m’a menti sur toute la ligne ! Vraiment, c’est quelqu’un de retors et je n’aurais jamais pensé ça de lui.
- Il t’a menti, comment ça ?
- En 1) : ce n’était pas l’anniversaire de sa femme, en 2) : ce vase ne provenait pas de sa famille et en 3) : quand il a touché l’argent de la vente, - parce que j’ai pu faire affaire avec mon collectionneur - tu penses bien qu’au lieu d’aller chez le bijoutier, il s’est offert le luxe de... s’acheter, pour lui, un ordinateur et une imprimante 3D et bien sûr tout le tintouin qui va avec, tout ça parce qu’il était curieux de voir comment ça fonctionnait !
- Pas possible ! Et comment t’as appris tout ça ? fait Ludivine en riant presque à l’énoncé de l’entourloupette du vieil homme. Elle enchaîne :
- Il est sacrément doué et malin, ton petit vieux !
- Pour ça oui et il m’a eue, j’te dis, à plate couture, et c’est sa femme qui m’a hurlé tout ça dans les oreilles ce matin, sur mon stand, en plein marché aux Puces ! Ce fameux vase appartenait à ses grands-parents, à elle, et elle voulait le récupérer mais, comme je lui ai expliqué, c’était trop tard : jamais le collectionneur voudra s’en séparer. Et puis, au lieu de s’en prendre à moi, elle ferait mieux d’engueuler son mari ! C’est ce que je lui ai dit pas plus tard que ce matin mais elle le soutient, en prétextant que c’est moi qui l’ai seriné pour qu’il me confie ce vase, pour que je puisse le vendre et faire un bénéfice sur le dos de son mari ! Dieu sait ce que lui, il lui aura raconté !
- Et qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Que veux-tu que je fasse : rien !
- Tu devrais quand même te méfier de cette bonne femme, elle est capable de porter plainte contre toi.
- Et pour quel motif, j’te l’demande ! De toute façon elle peut bien essayer, ça ne me fait pas peur, tous mes papiers sont en ordre, pour le dépôt-vente et pour la vente de ce fichu vase. Dieu merci ! De ce côté-là je suis couverte.
- Du moment que tu as la conscience tranquille, c’est le principal. Ne pense plus à cette histoire et laisse ton bonhomme se dépatouiller avec sa femme.
- Tu as mille fois raison. Allez, à ta bonne santé ! Et merci de m’avoir écoutée.

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je vous invite à soutenir :
« DIGOINAISES… » qui est en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame
Merci d'avance.

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Felix Culpa · il y a
On a l'impression d'être dans un Vaudeville tant les personnages et les dialogues sont truculents ! J'aime et j'ai bien ri !
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Liane Estel · il y a
Dans la vie, il vaut mieux rire que pleurer, n'est-ce pas !!! Merci de votre appréciation.
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Liane Estel · il y a
Heureuse de vous avoir fait rire ! Quant à moi je me suis bien amusée en écrivant ce texte. Mille merci + un !
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JACB · il y a
Comme si on y était! Le dialogue ne manque pas de sel et le sujet non plus! J'ai bien ri.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci LIANE