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L'élu (1ère partie)

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Manouche

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Quatre à quatre Loran remontait les étages de son immeuble. Serrant dans son poing un prospectus et une lettre publicitaire. Rien d’autre. Déception. Qui ne l’empêchera pas, le lendemain, d’y retourner. Comme tous les matins. Une boîte à lettres vide n’était ni plus ni moins que l’espoir plus tangible d’un courrier prochain. Peu importe de qui. Pourvu la lettre.

Cette attente de nouvelles qui le saisissait aux environs de 11 h 00 chaque matin, était devenue un rituel. Un rituel qui rythmait ses grises vacances scolaires. Si ensoleillées pourtant. Dès 10 heures du matin, le soleil doux du petit matin devenait agressif. A 11 heures, il brûlait déjà les façades fermées des immeubles, renvoyant plus encore, projecteur de l’au-delà, la misère humaine. L’astre brûleur n’avait laissé de la pelouse que de frêles fétus de paille, plantés ridiculement ça et là, sur une terre parquée par des bordures en béton ; terre pâle du manque d’eau, crevassé, rendue chauve. Parsemée d’excréments secs, inoffensifs, des chiens du quartier.

Les enfants ne jouaient déjà plus au ballon à cette heure-ci. Il régnait dans ces parterres sans vie un silence inhabituel. Et la torpeur se saisissait à partir de cet instant, et ce jusqu’au soir, de chaque habitant de chacun des cubes posés là, loin de la ville. Loin des regards...
Et lorsque la moiteur de la nuit posait son drap lourd sur ce peuple, les hommes et les animaux se réveillaient, excités par autant d’heures passées à se cacher derrière leurs volets. Et toute la vie reprenait en plus fort : les enfants criaient plus fort, couraient plus vite, les chiens aboyaient plus fort, les hommes et les femmes buvaient plus fort, parlaient plus fort, et sur leurs enfants, hurlaient et frappaient plus fort...

Essoufflé par son ascension, Loran haletait, et déjà, la sueur perlait sur son front et les ailes de son nez. Le bruit de la clef raisonna dans la cage d’escalier. Elle n’était pas là. De toute façon, si elle était rentrée, il l’aurait sûrement croisée dans les escaliers. Mais c’était plus fort que lui. Instinctivement, sur ses gardes comme un animal, il vérifiait systématiquement si elle était là lorsqu’il ouvrait la porte d’entrée. La mère. Pour savoir quoi faire. Attitude détendue ou repliée. C’était selon.

Il se détendit, posa distraitement les papiers et ses clefs sur le bahut de l’entrée, et se dirigea vers la cuisine : couloir exigu, meublé d’un buffet et d’une table en formica blanc. A l’origine. Aujourd’hui, les meubles revêtaient un aspect sale, tantôt jauni, tantôt grisâtre, selon la luminosité qui baignait la pièce. Un évier posé sur un meuble, taillé dans le même formica douteux, était enseveli sous un amas de vaisselle sale, de la veille et du matin.
Ses frères et sa sœur étaient déjà partis. Inscrits à la semaine dans ces centres de loisirs financés par la ville, ils partaient presque à l’aube, les yeux encore plein de sommeil et les cheveux ébouriffés, vers l’arrêt de bus.
Là, un car apprêté pour eux, ces enfants sans vacances, venaient les récupérer, pour les mener dehors, loin de la cité, presque près des cimes. En tout cas, au vert. Et là, ils jouaient. Pour de vrai. Et ils s’attachaient. A Ludovic ou à Marie. Leur donnait la main et en étaient tout fier. Se laissaient un peu materner.
Le soir, le chemin se faisait en sens inverse. Retour dans le béton suintant de la journée caniculaire. Fatigués, crasseux, mais fatigués par une fatigue saine et encrassés par une bonne crasse, ils étaient heureux. Mangeaient un morceau de pain, de la charcuterie, buvaient du café au lait sucré, et puis allaient se coucher, presque en silence, gardant dans leurs petits corps et leurs âmes le bienfait de la fatigue, jusqu’au bienheureux endormissement.

Mais peut-être aussi regardaient-ils la télé jusqu’à pas d’heure. Ou encore avaient le droit de se mêler pour un temps aux rumeurs du dehors qui annonçaient une soirée fiévreuse. C’était selon. Selon son humeur à elle, la mère. Elle qui décidait. Elle qui faisait sa loi. Arbitraire.

C’est par cette loi qu’il fût décidé que Loran n’irait pas au centre de loisirs. Il n’était pourtant pas l’aîné. Pas trop grand. Il n’avait que 11 ans. Juste pas assez aimé. Elle en avait décidé ainsi. Et il fallait lui obéir, sans insister. Alors Loran n’a rien dit, lorsqu’elle est rentrée, un soir, leur brandissant le formulaire d’inscription. Elle a dit, en s’asseyant sur un tabouret miteux de la cuisine, que ce serait Jean, Christophe et Annelise qui iraient. Elle leur a lu le programme, comme une enfant excitée par la joie qu’elle allait leur procurer : pêche, ballades, jeux de ballon, piscine, fabrication de maison en bois...etc...
Loran a entendu qu’elle ne parlerait pas de lui. Il n’a rien dit. Juste haussé les épaules et ses yeux grands yeux gris débordant, est partit silencieusement dans sa chambre. Sa chambre ! ou celle d’un autre. Personne ne savait vraiment. Y dormaient ceux qui étaient là en premier. Ce n’était finalement qu’une minuscule pièce sans âme. Comme le reste de l’appartement. On y accédait par une porte sur laquelle était punaisé un drap aux motifs fleuris, afin de cacher le trou béant laissé par l’absence de vitre centrale. La pièce aux murs nus et effrités était jonchée d’objets en tous genres. De vêtements jetés à même le sol et piétinés maintes et maintes fois, avec indifférence. Vision apocalyptique. Dans un coin, un moteur de scooter, disséqué, par Christophe, sans doute. Un fondu de mécanique. Dans un autre, la carcasse d’un vélo, échoué comme un vieux navire démantelé du bout du monde. Et dans ce qui restait comme espace, trois lits et une armoire, dont on ne pouvait qu’entrebailler la porte. Meubles placés, poussés, injectés dans ce carré par un moyen mystérieux.
Aucun jouet. Cassés. Perdus. Dans une armoire quelconque, peut-être...

Tel un pantin désarticulé, Loran se laissa tomber sur un lit, la tête plongeant dans l’oreiller mou et crasseux. Des relans d’urines l’entouraient. Odeur familière. Ce ne fut que lorsque l’air lui manqua qu’instinctivement, l’enfant détourna son visage de la literie pour reprendre son souffle.
Les bras replié derrière la nuque, il scrutait les motifs que le sommier dessinait sur le matelas du lit du dessus.
Son visage avait encore la douceur de l’enfance, lisse, pâle, avec quelques taches de rousseur qui animaient son regard gris, plein de lumière.
Ses cheveux blonds, fins, toujours en bataille semblaient indomptables.
Sans tristesse, presque rassuré de sa place, qui semblait immubable au sein de cette famille douteuse, il s’imagina ce que serait le lendemain. Pareil que ce jour et que les jours précédents.

Dans la cuisine, les autres enfants, excités devant ce projet de vacances que la mère venait de leur offrir, perdaient leur maîtrise habituelle. Riant, chahutant comme des jeunes chiots. Mais c’en fut trop. La mère ne supportait ni le débordement de ses enfants ni leur bonheur. Ni même le bonheur...
Comme une explosion inattendue, elle entra dans le rôle d’une furie, ongles et dents exacerbés, vociférant des phrases injurieuses, totalement décalées avec la situation. Sa main heurta violemment, dans un claquement sec, le visage d’Annelise qui se trouvait la plus proche. La fillette, sans surprise apparente, recula brusquement d’un pas, se frottant la joue. Ses yeux pleins de larmes se levèrent à la recherche de la rencontre du regard de sa mère. Mais les yeux ne le trouvèrent pas.

La murène continuait sa progression électrique au milieu de sa portée. Et la portée, avec conditionnement, s’emmura dans un silence, s’éloignant de cette source de violence, tout en veillant à ne pas lui tourner le dos. Chacun de leurs atomes essayait de se rendre invisible. Et ils y arrivèrent presque.

Les larmes d’Annelise ne coulèrent pas. Elles savaient que pour calmer la mère elles devaient rebrousser chemin. Elles étaient signe de tristesse. Et la mère ne supportait pas de lire sur les visages de ses enfants, le mal qui suintait d’elle-même.
Elle devait se persuader que c’était elle la victime. Alors, une fois encore, après son explosion, elle s’affaissa, les fesses sur le banc de la cuisine, et la tête dans les mains, coudes collés à la table. Sanglotant, elle répétait en boucle des lamentations à l’attention de ses tortionnaires.
« Mais pourquoi ? Pourquoi êtes-vous comme ça ? Pourquoi me faites-vous autant de mal ?... Moi je viens, je vous propose des vacances, et vous, que faites-vous ?!... Vous gâchez tout !! »
Et les sanglots reprenaient.
Alors, coupables, les enfants formaient un cercle autour de la femme. Ravalant leur peine, petits gorgés d’amour, ils se voulaient rassurants, demandant pardon à mi-voix.
Annelise, petite fille blonde de huit ans à peine, les cheveux attachés en une queue de cheval négligée, s’approcha de la femme.
Ses grands yeux bleus brillaient encore. Sur sa joue, une trace rouge et boursoufflée lui donnait chaud et lui picotait le bord de la paupière.
Mais elle ne s’y attarda pas. Sa main, encore dodue, caressa avec timidité les cheveux usés de sa mère. Son geste était craintif, dans l’attente d’une réaction : le pardon, peut-être...

Au fond de l’appartement, Loran couché sur son lit, les bras repliés sous sa tête, avait assisté à la scène, de loin, mais comme s’il y avait été.
Dans un soupir de soulagement il se roula vers le mur. Pour une fois ce n’était pas lui qui avait été visé. Pour une fois, il avait évité que sa mère lui tire son courroux en plein cœur.
Il sentit dans son dos un corps chaud venir se blottir contre lui.
Dans des sanglots étouffés, Annelise se cachait le visage entre les omoplates de son frère. Ses petites mains l’aggripèrent à son polo...
Alors, dans le silence, ils restèrent ainsi, jusque tard dans la nuit...

Une nouvelle journée chaude. De nouveaux prospectus. Toujours aucune lettre... Seul dans cette cage, presque au milieu du ciel, Loran s’ennuyait. Les autres étaient partis. Et lui... de corvée ménage... Avant qu’elle ne rentre. Tout nettoyer.
Il jeta un regard vers les chiffres rouges du radio-réveil posé sur la table de chevet, dans la chambre de la mère... 11 h 00. Il fallait à présent ne plus traîner... Méthodiquement, et avec des gestes rapides, il entama le nettoyage exigé : la vaisselle, la poussière, l’aspirateur dans les pièces encore accessibles, et puis la serpillère... peut-être... s’il en avait encore le temps.
Il commença par la chambre de la mère. La pièce dénotait avec le reste de l’appartement. En poussant timidement la porte entrebâillée, comme on entre dans un sanctuaire, il fut prit par le silence feutré qui régnait. Tapis, couvre-lits et rideaux avalaient les sons, pour les rendre, dans un rot silencieux, transformés en une masse cotonneuse.
A outrance, motifs fleuris et napperons posés sur les meubles vernis chargeaient la pièce, empêchant le regard d’aller trop loin, toujours accroché par un détail, ou un bibelot de mauvais goût.
Sur le couvre-lit matelassé et rose satiné, était posé des coussins de la même matière, et couronnés d’une collerette de dentelles.
De peluches aussi : un chien et un immense ours, gagnés à la foire par quelque amant, que les enfants avaient appelé papa durant son règne. Peluches laides, gavées de paille, qui crissaient sous les embrassades.
Au mur, quelques cadres, jetés là, sur la tapisserie aux fleurs mauves et dorées. Et à l’intérieur des cadres des motifs aux airs asiatiques : dorure de dragons ou de licornes choisis par la mère, un jour de mystère certainement, car nul n’aurait put expliquer un tel mauvais goût.

Sur un autre mur, en face du lit, l’armoire à glace était encadrée par deux tableaux représentant des paysages froids de toute implication affective. Des paysages quelconques, que l’on peut croiser dans les salles d’attentes des hôpitaux. La seule différence était que ces tableaux étaient une création. Création de la mère. Elle achetait de temps en temps, fiévreusement, ces coffrets qui emplissaient les rayons des hypermarchés, et qui contenaient une plaque cartonnée, pré-dessinée, et dont le motif était divisé en dizaines de parcelles numérotées.
A côté, de petits godets de peinture et un pinceau. Le but du jeu était de remplir les parcelles avec la couleur de peinture correspondant au numéro qui y était inscrit.
Lorsque la mère ouvrait l’emballage de son jeu, le vide s’installait autour d’elle. Plus rien de la perturbait. Plus rien ne devait la perturber. Les enfants le savait. Ils se transformaient alors en petites souris et continuaient leur petite vie en attendant... que l’œuvre aboutisse...
En attendant, interdiction d’y toucher, interdiction même de s’en approcher. Et lorsqu’enfin le dernier point de peinture avait été posé, que la couche de vernis avait séché, la mère, transformée en enfant terrible brandissait sa création, toute admirative de son propre talent.
Et l’œuvre terminait ses jours sur les murs de l’appartement, avec les autres œuvres, déjà envahies par la poussière grasse.

Loran passa son chiffon de coton sur les meubles, soulevant chaque bibelot, afin qu’elle ne puisse voir aucune marque de poussière.

La mère rentra vers les 14 h 00. Le soleil était dru depuis longtemps déjà, et les volets qui n’avaient pas été relevés, n’arrivaient plus à maintenir la chaleur dehors. Elle s’infiltrait dans les interstices, sournoisement, multipliant son pouvoir lorsqu’elle rencontrait un mur de l’appartement, pour irradier la pièce et transformer l’air en une moiteur désagréable.

Lorsqu’elle pénétra dans cette cage, la mère, rafraîchit par la température du couloir de l’immeuble, se prit en plein visage la chaleur gluante et nauséabonde du trou qu’elle avait creusé.
Cette confrontation la remplit une fois encore de colère : face à ce qu’elle avait construit, face à sa réalité, face à son impuissance devant ses rêves non aboutis.
Petite fille sans enfance, qui avait erré entre des parents alcooliques et violents, et la rue ; Petite fille baignant dans la crasse, qui faisait fuir les autres. Et puis, jeune fille aux cheveux décoiffés qui s’est offerte à celui qui l’a prise en premier, sans ménagement, avec si peu de poésie !
Agée aujourd’hui de 30 ans à peine, elle en paraissait dix de plus.
Les cheveux de paille attachés par un élastique sur sa nuque, étaient marqués par l’utilisation d’une teinture de mauvaise qualité, depuis longtemps usée, et qui laissait transparaître la couleur noire originelle. Ses dents, ni soignées, ni brossées depuis tant d'années, se transformaient les unes après les autres, en morceaux de charbon, puis s’effritaient, laissant une place vide.
A l’image de son visage, son corps ne la préoccupait guère plus. Les seins tombant sur un ventre flasque et débordant, se perdaient sous un pull difforme.
Cet aspect ne semblait toutefois que peu la gêner, restant coquette, se maquillant de couleurs vives qui amplifiaient son air vulgaire, et portant des mini-jupes, malgré ses varices qui traçaient des autoroutes sur ses jambes.

Machinalement, elle prit un bol qui dominait la pile de vaisselle en équilibre précaire, sur l’égouttoir.
Le remplit d’eau et l’enfourna dans un micro-onde crasseux.
Le signal strident qui annonçait la fin de l’opération retentit. Deux cuillérées de café soluble, deux sucres, et une rasade de lait froid. Mais le breuvage fumait toujours.
Lorsque la mère approcha le bol de son visage, quelques perles de sueurs naquirent sur sa lèvre supérieure. Ce surcroît de chaleur l’agaçait d’autant plus.
Le regard fixe et droit, la paume de sa main frappa la table de coups secs et saccadés.
Loran, qui de sa chambre avait reconstitué toute cette scène habituelle à travers les bruits qui lui parvenait, avait entendu. Le signal. Le signal du débordement.
Il ne bougea pourtant pas. Tenter de s’échapper était vain.
Et puis, dans la cuisine, le dossier de la chaise qui heurte violemment le carrelage.
Loran ferma les yeux un peu plus fort.
« Loran ! » entend-il hurler. « Loran !... Viens là ! »
Loran ne bougea pas. Il savait depuis longtemps déjà, qu’il était inutile de se lever, et avec la peur au ventre, s’avancer jusque dans la cuisine. Il savait qu’elle viendrait. Que comme une tornade elle parcourrait toutes les pièces de l’appartement, vociférant sa haine, son désespoir de vie, sa folie...
Loran savait cela... Depuis 100 ans au moins. Parce que du haut de ses 11 ans, Loran en avait déjà 100. Il ne savait pas à quel âge il deviendrait enfin un adulte. Il espérait juste, de tout son cœur, ne pas devoir attendre 100 ans de plus.
La tornade vociférante atteint le refuge de l’enfant.
D’une poignée puissante elle saisit à pleine main la chevelure claire et ébouriffée du petit garçon, l’extirpant du lit, et avec violence, jeta sa tête contre le sol.
Loran s’était juste crispé, le corps tout entier, ne sachant vers quel monde de terreur inconnue la mère allait le projeter.
Immobile sur le sol, recroquevillé comme un petit d’homme pas encore né, il attendait que se finisse l’orage.

« Tout ça est de ta faute ! Tu m’as gâché ma vie ! Mais pourquoi ?! Pourquoi ?! Pourquoi y t’ont pas laissé crever dans ta couveuse !!!! »
Et tout en crachant sa haine, elle assenait à l’enfant des coups de pieds...

Le silence était revenu depuis un moment dans l’appartement, lorsque Loran revint à lui. Son corps était douloureux ; pendant plusieurs minutes il resta ainsi, immobile, essayant de reprendre possession de ses membres. Petit à petit, il identifia les parties meurtries de son corps.
Le côté droit de son visage brûlait.
S’appuyant sur sa main, il se redressa, s’adossant au sommier du lit. Il s’aperçut alors que son short était mouillé...
Serrant ses jambes dans l’inconfort piquant de l’urine refroidie, il essuya sa joue qui avait été durant cette éternité contre le linoléum : des grains de sable et de poussière s’étaient collés contre son visage moite.
Et puis cette douleur... tantôt diffuse, tantôt le lançant violemment en des endroits distincts.
Et dans l’appartement, ce silence, toujours... Enveloppant, dévorant. Il ne localisait pas la mère, qui, après ses accès de folie, se faisait silence.
Loran s’était péniblement dirigé vers la salle de bains, les jambes et le cœur serrés.
L’image que lui renvoyait le miroir fendu était celle d’un enfant aux cheveux jaunes, sales. Son regard sombre empli de larmes, déborda soudain lorsqu’il constata l’ecchymose gonflé au niveau de son arcade sourcilière gauche, et qui descendait en une longue traînée violette le long de sa joue.
Il se rinça le visage. Se déshabilla aussi promptement que sa douleur le lui permit, et se passa un gant de toilette tiède sur l’intérieur de ses cuisses rougies. Cette douce chaleur chassa les picotements causés par l’urine et au milieu de cette douleur totale, ce soulagement l’enveloppa, telle une consolation.
Et puis, il enfila son pyjama jeté sur le lave-linge.
C’est alors que le regard à présent noir de Loran croisa celui de l’enfant dans le miroir. Ils se fixèrent ainsi longuement, et les regards se durcirent pour devenir une force presque palpable. « On s’en sortira... rien ne peut arriver ».
Il retourna vers la chambre, passa son bras sous le lit. A demi-couché il tâta prestement le sol, en essayant d’éviter les moutons de poussière qui l’attendaient pour se coller à ses doigts en bêlant. Il en tira un cartable d’école en matière synthétique, sur lequel le dessin imprimé d’un super-héros était usé. Cette crasse et cette poussière permanente, insidieuse, avait fini par ternir le rouge et le bleu du personnage, couleurs par excellence des super-héros. La laideur avait gagné la bataille.
Loran fourra sa main dans un compartiment du sac et en sortit une grande boîte d’allumettes en carton.
A l’intérieur, une pierre. Ou plutôt non. Un minerai. Trésor acheté avec quelques cents lors d’une visite scolaire. Un tout petit bout de minerai d’argent. Et puis deux billes. Des belles. Des bleus. Comme l’Océan qu’il irait voir un jour. Dans longtemps, lorsqu’il sera grand. Et puis des images autocollantes qui représentaient des footballeurs, ses préférés ; tantôt raides et solennels, le regard fixant le photographe, tantôt en pleine action, pris sur le vif, dans des sauts ou des tirs qui ressemblaient à des envols.
Rassemblées par un élastique brun, les images avaient été recourbées pour les faire entrer dans la boîte d’allumettes.
Mais ce que cherchait Loran était posé à plat, tout au fond de la petite boîte. Délicatement il décolla l’objet de son plancher de carton, et le déposa dans sa main. De couleur argentée, la silhouette aux formes pures d’un oiseau se dessina sur sa paume. Ses ailes à demi déployées comme pour mieux prendre son élan. Et sur le haut de ses ailes, un anneau minuscule y était soudé, dans l’attente d’un lien... C’était un cadeau. Un cadeau d’Emma.
Elle lui avait glissé dans la main, un matin, au moment de la récréation. Un de ces matins où il était arrivé le visage plus triste que d’habitude et les cheveux plus ébouriffés que d’habitude. Un de ces matins où il était arrivé, le corps plus meurtri que d’habitude...
Alors, parce qu’Emma aimait Loran, elle lui a discrètement glissé dans la main un oiseau d’argent.
« C’est un phénix. C’est mon papa qui me l’a ramené du Japon. Il dit que c’est un oiseau qui ne meurt jamais... On peut lui faire tout le mal que l’on veut, on peut même le tuer...Il renaît de ses cendres... Il est pour toi... Mon papa m’en rapportera un autre » lui avait-elle dit, le visage illuminé par un sourire.

Emma habitait dans les beaux quartiers de la ville. Fille unique entre un père PDG d’une grande firme américaine et une mère journaliste, Emma était choyée, protégée, aimée, dans une grande maison claire, entourée d’une pelouse verte et d’un verger.
Mais surtout, surtout, Emma aimait Loran. Et Loran aimait Emma. (A suivre...)

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