Légume

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Pourquoi on a aimé ?

Christian, après un accident grave, décide de donner un tout autre sens au terme cruel de « légume » : un légume, il n’y a rien de plus

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Lorsque nous fîmes la connaissance de Christian, il se déplaçait à petits pas avec une canne, avait l'élocution laborieuse et le sourire asymétrique.
Le patron nous l'avait présenté un matin de printemps et lui avait attribué un bureau juste en face du mien.
J'étais la seule du service à apporter mon repas. Aux beaux jours, je sortais, traversais la rue et m'installais sur un des bancs qui donnaient sur le fleuve.
Lorsque je le vis, en ce premier jour, sortir de son sac à dos, une boîte en plastique et une fourchette, et s'apprêter à déjeuner sur un coin de bureau, je lui proposai de venir partager mon banc.
C'est ainsi qu'au fil des jours, au cours de ces courtes pauses de midi, il me confia son histoire.
Et au fur et mesure, ce qui nous était apparu, à son arrivée, comme un handicap et une faiblesse prit d'autres contours. Je m'aperçus à quel point marcher avec une canne, parler et sourire, même de guingois, étaient une performance, le fruit d'un travail acharné et d'un énorme courage.

Son dernier souvenir d' « avant », était le déménagement d'un copain. Christian se revoyait monter un carton au grenier, par une petite échelle, et puis plus rien.
Lorsqu'il reprit conscience de lui-même, il était recroquevillé dans un fauteuil roulant, incapable de bouger, la tête affaissée sur la poitrine, avec vue sur le lino vert pailleté d'un hall d'hôpital. Mais il entendait et comprenait tout, sans pouvoir réagir.

Lorsqu'il évoqua ce premier souvenir d' « après », ses yeux s'embuèrent.
Il raconta que des bas de pantalon blanc occupaient son champ de vision.
Il entendit : « Regarde, celui-là, c'est un vrai légume ».
Une autre voix répondit : « Et apparemment, il va le rester ».
Les deux hommes continuèrent leur conversation comme s'il n'était pas là, puis quelqu'un poussa le fauteuil et ce fut la ronde des examens, consultations et avis, au cours desquels on parlait de lui à la troisième personne.

Je dus, à ce moment de son récit, afficher un curieux mélange de consternation et d'indignation, car il se mit à rire. Il posa une main consolatrice sur mon bras :

« Tu sais, sans le vouloir, ces deux-là, ont planté les graines de ma guérison. »

Son regard se perdit un instant vers le fleuve, puis il reprit :

« Au cours de ces semaines et de ces mois où on me lavait, où j'étais sondé, nourri par perfusion, où les pronostics n'étaient pas bons, ce mot « légume » faisait son chemin. Au début, il m'a désespéré. Il me hantait et m'accablait. Je me laissais glisser dans l'anéantissement. Puis il m'a fait penser à mon jardin.
Je me suis souvenu des semis que je faisais dans la serre bien chaude que j'appelais « ma pouponnière », des toutes petites pousses qui sortaient de terre, des minuscules feuilles frémissantes, des plants bien droits qui gagnaient chaque jour en force.
Je me remémorai ces instants solennels où je les repiquais au potager, ma surveillance, mon inquiétude face à tous les dangers qui les menaçaient maintenant en pleine terre. J'ai revu les tiges des cucurbitacées croître et ramper, l'apparition des fleurs, la découverte au matin, de mini-fruits d'aubergines et de poivrons, l'abondance des gousses de haricots, les délicates cosses translucides des petits pois, enfin toutes les infinies manifestations de cette vie, de cette poussée permanente, de ce mouvement.

Le mot « légume » me renvoya alors à un tout autre sens que ce qu'on a coutume de lui donner pour désigner un être humain dans mon état. C'est le contraire de la paralysie. Quiconque observe la végétation ne peut que le constater.
Ce qu'ils avaient qualifié d'état végétatif devenait une force à laquelle je m'abandonnai entièrement. Et peu à peu, la sève s'est mise à circuler en moi.
Les images de mon potager occupaient toutes mes pensées, mieux, j'y évoluais avec aisance. Derrière les murailles de mon corps immobile, c'était devenu mon univers. Je faisais partie de ces jeunes pousses, elles me prêtaient vigueur et obstination.
J'ai commencé à sentir des picotements, des frémissements, au creux de la nuque, le long du dos, au bout des doigts. Personne ne s'en apercevait, mais mon corps était parcouru de micro-impulsions, j'avais la sensation que de longues tiges palpitantes et souples croissaient le long de mes nerfs et de mes muscles, s'y superposaient et les réveillaient.
Et puis, il y a eu des failles dans le mur, des points de passage entre mon monde intérieur et le monde extérieur, des trouées lumineuses dans l'obscurité. Ma force végétale et la force des soins qu'on me prodiguait sont entrées en contact, se sont associées et ont décuplé. Les progrès de mon corps pour sortir de l'immobilité sont devenues visibles. Je ne dis pas que ça a été facile, la rééducation a été lente et douloureuse. Mais voilà, au bout de ces trois années, je suis ici. »

Christian était heureux parmi nous. Avoir repris une activité professionnelle était une victoire qu'il savourait et pour laquelle il s'était battu, tant physiquement qu'administrativement : Il avait obtenu une réinsertion à quelques années de la retraite.
Il le montrait à chaque instant par son entrain communicatif et son implication à nous faciliter le travail. Personne, à son contact, ne pouvait plus se permettre la morosité du lundi matin.
Je remarquai qu'au fil des mois, il délaissait de plus en plus souvent sa canne lorsqu'il se déplaçait. Il lui arrivait même de l'oublier au bureau le soir, lorsqu'il rentrait chez lui.

Au cours de nos conversations, il avait appris que je vivais dans un appartement au sixième étage d'un immeuble en centre-ville et qu'à défaut de jardin, j'avais un balcon avec une jolie vue.
Un vendredi soir arriva, qui fut le dernier, Christian prenait sa retraite. Nous avions tous le cœur serré. Sûr qu'il allait nous manquer. Mais sa compagne et lui nous avaient invités à « fêter ça » le lendemain, alors cette perspective adoucit son départ. Ce fut une belle et joyeuse soirée d'été qui se termina par des promesses de nous revoir souvent.

Le lundi qui suivit ce week-end, j'arrivai, appréhendant l'effet que me ferait sa place vide en face de la mienne. Je fus accueillie par la fraîcheur d'un parfum inhabituel. Sur mon bureau, je trouvai un mot :

«Celles-ci se plaisent bien sur les petits balcons perchés... Merci de m'avoir fait une place au bord de l'eau. »

Près de ma chaise, dans un grand pot carré, se dressait un beau pied de tomates déjà couvert de fleurs en grappes. Les entrelacs du feuillage se déployaient harmonieusement autour du tuteur que Christian leur avait légué et qu'il avait solidement planté bien au milieu du pot : sa canne.
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Vincent Spatari · il y a
Whouahou Lyne! Très belle idée d'écriture et une émotion à fleur de peau... J'écris cela avec un peu d'humidité dans les yeux... Bravo
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Lyne Fontana · il y a
Merci Vincent, j'en suis très touchée.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Ah! Enfin.... Une émotion, une vraie. Ça n'est pas si souvent qu'une plume nous transperce. Bravo. Je suis conquis.
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Lyne Fontana · il y a
Ah merci beaucoup. Je suis très touchée !
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Paul C. · il y a
Bonjour Lyne
Très belle nouvelle pleine d'humanité, c'est une leçon de courage, d'abnégation de persévérance. On imagine mal l'état d'esprit d'un individu tétraplégique et on est parfois cruel devant celui qui nous apparait comme absent!
La narratrice fait preuve d'une grande générosité, d'une amitié réconfortante.
On a effectivement vu parfois des victimes condamnées voire abandonnées par la médecine et qu'a force de volonté et de courage, s'en sortent, celle-ci a apprécié la gentillesse de ses collègues et a su leur être reconnaissante.
Merci pour cette leçon d'humanité.
Cordialement.
Paul

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Lyne Fontana · il y a
Merci à vous de votre lecture attentive.
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Hamza Dib · il y a
J'ai apprécié ce texte
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Lyne Fontana · il y a
J'en suis très heureuse. Merci Hamza.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Mon soutien.
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Lyne Fontana · il y a
Merci Daniel

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