Légende celte

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Tout un chacun peut observer un peu partout dans nos campagnes des vaches à la robe blanc et noir. Parmi ces bovidés, il existe la bretonne pie noir. Son appellation découle bien sûr des couleurs de sa robe, d'où le nom pie, comme le piaf, quoi ! Et petite coquetterie orthographique venue d'on ne sait où, on n'accorde pas « noir ». L'œil non exercé peut la confondre avec sa grande sœur la prim'holstein, d'origine néerlandaise, première laitière de l'hexagone. La confusion découle du fait que prim'holstein et pie noir arborent toutes deux une robe blanc et noir. Mais la similitude s'arrête là, car si la prim'holstein est de grande taille, sa cousine pie noir est la plus menue des races françaises. De plus, la robe est blanche et tachetée, mais les taches noires sont bien délimitées, régulières et égales. La tête est fine, en triangle, avec un toupet blanc sur le front. Les cornes en forme de lyre, de couleur ivoire à la base avec des pointes sombres, encadrent une petite frange sur le front. Le regard doux et profond vire par moments à la mélancolie. Voilà pour le portrait.
Les scientifiques débattent quant à son origine, mais une légende que l'on racontait jadis aux enfants lors des veillées d'hiver apporte une explication poétique. Peut-être, cher lecteur, te laisseras-tu emporter par elle ?
Je dirai au préalable, comme ma mam-koz – grand-mère en breton – de qui je tiens cette histoire, « eur wech e oa... », c'est-à-dire « il était une fois et, croyez-moi ou ne me croyez pas, je vous conterai les choses telles que je les ai entendues... ».
Donc on dit qu'aux temps anciens dragons, elfes, lutins, fées, animaux et hommes cohabitaient. Cette époque vit les lutins ériger les dolmens et les menhirs que l'on peut admirer à Carnac.
La légende parle d'un dénommé Yann Kervadec, qui vivait sur la presqu'île de Crozon, du temps du roi Marc'h aux oreilles de cheval. Kervadec élevait une robuste race de vaches à la robe blanche, la race primitive d'origine viking.
Dans le voisinage de la ferme, Kervadec habitait une famille de lutins, appelés korrigans en breton. Un jour, une dispute éclata entre les jumeaux korrigans, Jakun et Jakdeu. Chacun voulait prouver à l'autre sa supériorité. Chez les lutins, celui capable du tour le plus pendable. Les korrigans, plus facétieux et espiègles que méchants, aimaient jouer des tours aux hommes et aux animaux. Et l'histoire raconte que Jakdeu l'emporta grâce au tour qu'il joua à un dragon souffleur de feu qui occupait une caverne à deux lieues de là. Ce dragon, comme tous ses congénères, et ainsi que tout le monde le sait, veillait à maintenir sa flamme vivante de jour comme de nuit. Et, pour qu'une flamme reste allumée, elle doit être alimentée en permanence en air, et chez le dragon, soit par la gueule, soit par les naseaux. Or, cette année-là, on se trouvait au cœur d'un hiver des plus rigoureux, et notre dragon avait contracté un mauvais rhume. Les naseaux obstrués par la congestion, il respirait difficilement. Des yeux rouges, une respiration rapide, un souffle rauque et des éternuements explosifs avaient alerté Jakdeu sur la maladie du dragon. C'est alors que l'idée d'un tour germa dans son esprit. Porté par son audace, il se présenta devant le dragon et lui lança un défi : un dragon est incapable de retenir sa respiration. Ce dernier, diminué, le cerveau embrumé par la fièvre, n'eut aucune méfiance devant ce ridicule défi lancé par cet être insignifiant. Ce minus de lutin allait voir de quoi un souffleur de feu digne de ce nom était capable ! Il prit aussitôt une grande inspiration et ferma la gueule. Quand il la rouvrit pour reprendre son souffle, il ressentit un froid inhabituel et inquiétant dans le fond du gosier. Plus de feu ! Le temps qu'il comprenne que Jakdeu s'était joué de lui, celui-ci s'était évaporé.
Or, il est connu qu'un dragon ne peut vivre sans flamme, indispensable pour chasser et se nourrir. Sa flamme éteinte et dans l'impossibilité de s'alimenter, jour après jour il dépérissait, solitaire au fond de son antre. Une huitaine de jours après la mauvaise plaisanterie du korrigan, Kervadec mena ses bêtes s'abreuver à une source à proximité de la grotte du dragon. Kervadec remarqua que celui-ci présentait une bien mauvaise mine avec les yeux injectés, la gueule rouge et la langue pendant sur le côté, chose inhabituelle de la part d'un dragon en bonne santé. Il s'en approcha pour l'observer de près. Quand le dragon respirait, il n'exhalait pas les fumerolles habituelles par les naseaux. Kervadec, homme à l'esprit délié et ingénieux, comprit la situation. Il repartit en courant vers sa ferme. Il revint peu de temps après avec une torche allumée. Il s'approcha, demanda au dragon d'ouvrir la gueule, puis y jeta la torche, redonnant immédiatement vie à la flamme.
Le dragon n'y croyait pas. Il sentait à nouveau cette douce chaleur rassurante au fond de la gorge. Il sortit de sa grotte, déploya ses ailes et s'envola, pressé de s'assurer de la réalité de sa guérison. Dans son excitation, il ne prit pas garde et souffla alors une flamme gigantesque en direction du sol, au grand dam de Kervadec. Une catastrophe se produisit, car la flamme recouvrit et enveloppa son troupeau de vaches. Une partie des bêtes périt carbonisée, et l'autre survécut, mais présenta deux altérations physiques. Primo : un pelage parsemé de taches de brûlure, noires et indélébiles. Deuzio : une rétraction corporelle sous l'effet de la chaleur. Mais, élément extraordinaire : les survivantes, quoique plus petites, conservèrent leurs proportions initiales, ce qui leur conférait une silhouette harmonieuse et équilibrée. Curieusement, les mutantes léguèrent à leur descendance leurs nouvelles caractéristiques : petite taille, robe blanche parsemée de taches noires et forte personnalité, stigmates d'une rencontre avec un dragon au temps des légendes.
Voilà comment serait née en Bretagne la pie noir grâce à Jakdeu, un korrigan espiègle et plein de malice, par un vilain tour joué à un dragon.
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Fannie Célérier-Lascoux · il y a
merci!
vous êtes ingé agro ?

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Les Histoires de RAC · il y a
Ça sent le zef, la bruyère, le sel, les petites créatures maléfiques et les vaches ♫ Merci pour cette belle découverte ♪
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Fred Panassac · il y a
Je relis et suis toujours sensible au charme de ce conte surprenant. Mon soutien !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir ce conte celtique. Mon soutien et bonne finale Emil !
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Line Chatau · il y a
Jolie histoire sur les lutins, les korrigans et les dragons avec en prime quelques mots en langue celtique!
Bonne chance pour la finale.

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Anne K.G · il y a
J'adore. Un conte celtique de plus dans mon escarcelle et en plus, j'ai appris l'orthographe de grand-mère en breton ( je ne l'avais jamais que prononcé).
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Armelle Fakirian · il y a
Merci pour cette légende bien contée. Je vous renouvelle mes voix sans hésiter . Si ça vous dit, passez me lire : Concerto pour un anniversaire (Armelle Fakirian)
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Guy Bellinger · il y a
Je revote pour cette divertissante légende celte.
Je ne me souviens pas si avant le piratage vous avez lu et (peut-être voté) pour mon poèmes finaliste "Les bleus au cœur d'un bleu du cœur". Si ce n'est pas le cas voici le lien : Les bleus au cœur d'un bleu du cœur (Guy Bellinger)

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