L'effet-miroir

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Bienvenue sur ma page. Je suis heureuse de partager mes textes avec d’autres auteurs de short ed que je trouve si talentueux et créatifs. J’espère, pour ma part, réussir à vous divertir et  [+]

Image de Automne 2020

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Ça fait déjà quatre semaines que Théo a fait de moi sa cible. Pas un jour sans qu’il me vanne, sans qu’il se foute de mes fringues, sans qu’il ricane si je me « ramasse » en maths et en ce moment, les « tôles » arrivent un peu trop souvent.
Un jour, il lance des bouts de gomme sur Mathieu et quand celui-ci se retourne, il lui fait discrètement signe que c’est moi et je me retrouve avec un méchant coup de coude dans les cotes qui me coupe la respiration et m’amène presque les larmes aux yeux.
Une autre fois, il raconte dans mon dos qu’il était avec moi en primaire et qu’un jour j’ai pissé en classe, ce qui est totalement faux, je vous le jure.
Théo me déteste et je le déteste aussi.
Je ne comprends pas qu’il soit populaire comme il l’est dans la classe et même dans les autres classes.
Parce que moi, Rémi Lacaze, je vois son vrai visage et c’est épouvantable. Il est affublé d’un nez retroussé comme celui des chauves-souris vampires, de lèvres minces dont les côtés s’abaissent dans un mouvement amer et cruel. Ses joues creuses et blanches lui donnent quasiment l’aspect d’un zombie, ses mains se terminent par des griffes acérées : ce mec est hideux, ce mec est un monstre. Mais les autres ne le voient pas, ils l’ont même élu délégué, c’est vous dire. Cela me paraît totalement incompréhensible. C’est d’autant plus douloureux que les gars de ma classe me traitent de victime, ce qui au collège, tout le monde le sait, est une insulte.

Alors ce matin, quand il a commencé dès 8 h 25 dans la cour à me traiter de « sans ami », j’ai subitement eu envie de le pulvériser, de le hacher, de l’écrabouiller. Mais comme je ne suis pas très musclé et que je n’ai pas l’habitude de me battre, je me suis servi de mes mots pour le mettre K.O.
— Ben… et toi alors ! Il paraît que ta mère est partie tellement elle en avait marre de voir ta tronche de cake !
Je ne m’attendais pas à un tel succès : les gars de la classe se sont exclamés « Cassé ! » en regardant Théo qui n’a rien dit. Au lieu de répondre, il m’a foncé dessus et a essayé de me renverser, mais je me suis esquivé sur le côté. Alors, Théo s’est affalé par terre devant toutes les classes en rang, hilares.
Les surveillants, alertés par les cris de mes nouveaux supporters, ont rétabli le calme dans la cour sans avoir vu ce qui s’était passé.
Et pour achever ma victime qui se relevait honteusement, je lui ai dit tout bas en approchant mon visage du sien :
— Et ton père, un jour il partira aussi parce que t’es vraiment moche. 
C’est à ce moment-là que j’ai senti une sorte de picotement désagréable à la main : une larme de ma victime venait de goutter dessus.
J’avais vraiment gagné et la bande de Théo l’a laissé, lui, pour m’accompagner, moi, en cours de SVT.
Ce lundi avait été super. Je m’étais senti un héros. Tout le monde racontait ce qui s’était passé dans la cour encore et encore.
Je n’avais pas revu Théo de la journée.

Maintenant, il est 18 h, je rentre chez moi. Les copains se dispersent au fur et à mesure du chemin : Romain s’arrête à la Cité des Lévriers, Abdoul rue Molière, les jumeaux Radjafsan rue Bossuet. Mon excitation redescend tout doucement et, si je suis toujours content, j’ai comme une sorte de nausée qui monte peu à peu en moi. C’est sûrement le poisson de la cantine avec son épaisse sauce blanche farineuse. Et puis, j’ai les mains qui me grattent comme si j’allais déclencher une allergie. Trop bête, un jour de gloire comme aujourd’hui.
Je passe devant la boutique de bonbons où je m’achète de temps en temps les fameux « crânes explosifs » que j’adore. Ce sont des « crânes » noirs en sucre avec un max d’acide et dedans, des pépites d’un truc qui explose contre les dents et le palais. Après, on a la langue toute noire comme un mort-vivant, c’est rigolo.
Pourtant, là, je n’entre pas bien que j’aie, en théorie, un truc à fêter.
Je ne me sens pas trop bien.

« Bonsoir, mon chéri.
Tu te rappelles, c’est mon congrès ce week-end. Nous serons absents jusqu’à dimanche soir avec Papa. Ingrid t’a préparé ton repas et elle s’occupera de toi. Nous te faisons plein de bisous bisous. Maman »

Post-it sur le frigo. Parents pas là.
Zut ! Ça tombe mal. J’ai vraiment besoin de parler à ma mère. Quand je me sens vaseux, comme ça, j’ai besoin de ma mère.
Il faut dire qu’en plus d’être ma mère, elle est gastro-entérologue, c’est-à-dire qu’elle est super calée pour soigner les boyaux des gens. Alors là, ça m’aurait bien servi.
Je passe dans le salon, Ingrid est à moitié allongée sur le canapé. Son casque sur les oreilles, elle finit un sandwich, tout en regardant un de ses bouquins en suédois. Elle m’aperçoit et me fait un sourire.
— Bonsoir Rémi. Ça a été ta journée ?
Je lui fais signe que oui en levant le pouce, sans rien dire.
— T’as une petite mine quand même. Bon, tu veux que je t’aide pour la cuisine ? En fait, je t’ai tout préparé et quand tu auras faim, tu auras juste à passer ton assiette au micro-ondes. En dessert, tu as vu, j’ai fait des cookies au chocolat et aux noix.
— Merci, cool. 
Je n’ai pas envie de parler à Ingrid. Elle est super, c’est pas le problème. Voilà six mois qu’elle habite ici, c’est une jeune fille au pair. Elle loge chez nous, a la nourriture et le lavage de ses vêtements gratos, et en échange elle me garde quand les parents ne sont pas libres ou rentrent tard. Elle donne aussi de temps en temps un coup de main pour le ménage, mais je dirais plus comme un membre de la famille qui fait sa part de corvée que comme une employée. Comme ça, elle qui est suédoise peut suivre ses cours de littérature française à la Sorbonne.

J’entre dans ma chambre, mon domaine, mon repaire. J’ai tout choisi et les murs sont couverts de posters de Star Wars, des héros Marvel, mais aussi de quelques images de cinéma. Mes potes me demandent toujours ce que c’est que cette photo que j’adore.
Elle représente un homme au regard inquiétant plongé dans le noir avec un halo de lumière blanche derrière lui. Il a ses deux mains qui se bagarrent l’une avec l’autre. Sur les phalanges de l’une, on peut lire « hate » (haine) et sur l’autre « love » (amour).
Cette image fascine tout le monde et moi, je me demande si ces mains-là se battent parce qu’elles ressentent aussi la même démangeaison que la mienne en ce moment.
Je redescends à la cuisine où je tente d’avaler mon repas solitaire. Ça ne passe pas et j’abandonne mon assiette. Je me sens un peu triste. Je préfère manger avec mes parents ou avec des copains. Finalement, c’est même ce que je préfère dans un repas. On se raconte les anecdotes de la journée et c’est pas moi qui rapporte les histoires les plus dingues. Mon père, avocat, sans trahir le secret professionnel, nous fait part de ses « cas » comme il dit. Et ma mère pareil.
Une fois, elle a dû opérer un homme qui avait avalé un taille-crayon en forme de Minion. Il jouait sur sa console et avait pris son taille-crayon sur son bureau à la place de son wrap poulet-curry. Il avait expliqué qu’à cause de la couleur, il n’avait pas pris garde à ce qu’il faisait.
Moi, je ne raconte pas beaucoup ma vie, et surtout jamais que Théo me harcèle. Ils en feraient une maladie, mes parents. Je les aime, je ne veux pas les inquiéter, je ne veux pas non plus qu’ils pensent que je suis nul, que je ne sais pas me défendre. Je ne sais pas, mais je crois que j’ai peur de les décevoir.
Toutefois, ce soir, j’aurais pu leur raconter ma victoire, j’aurais aimé leur annoncer que leur fils savait faire face.
Mais ils ne sont pas là.
Tant pis, je vais me faire une soirée Minecraft et je me coucherai tard.
Je m’installe devant ma « bécane de compèt' ». Je lance mon jeu, mes petits cœurs de survie sont tous sagement alignés en bas de mon écran à gauche et ma nourriture est prête pour ma nouvelle aventure. J’avance dans un nouvel univers cubique et coloré, sans savoir ce qui m’attend. Je ne sais pas encore si je vais choisir un « biome » forêt ou montagne ou désert. Tiens, quelle est cette bête qui surgit de l’eau au-dessus de laquelle je vogue ? Oh p*** ! Je viens de me faire infecter par cette bestiole. Maintenant, mes coups sont sans effet, j’ai perdu des forces.
Ti li lip !
Ah Mamie sur Skype ! Bon, je répondrai plus tard.
Ti li lip !
Ok. Je prends. De toute façon, ma partie est mal engagée et puis Mamie, je l’aime tellement.
— Bonsoir Mamie. Tu vas bien ?
— Mais très bien, mon chéri. Je me sens un peu seule ce soir et j’avais envie qu’on discute un peu, que tu me racontes le collège, et puis comment ça a marché pour ta compétition de judo. Moi, j’ai gagné la deuxième place au Challenge Coubertin d’escrime. C’est encore la Lyonnaise qui a remporté la médaille d’or. Enfin, je vais bien finir par l’avoir. 
Ma grand-mère est géniale. Elle ne joue pas à la jeunette, mais elle a plein de passions : elle pratique l’escrime depuis ses soixante ans en catégorie ultra senior, elle est du niveau Top-chef en cuisine, surtout pour les desserts, elle coud ses habits, elle suit des cours de botanique et d’histoire de l’art et sa plus grande passion c’est moi. Elle habite à cent kilomètres, mais on se parle souvent par tous les moyens possibles et je vais passer mes vacances chez elle assez souvent.
On s’adore et c’est à elle que je confie mes plus grands secrets. Pour Théo, elle sait.

— Dis, Rémi, tu ne veux pas qu’on passe en mode vidéo ? Tu sais, j’ai besoin de te voir. Les enfants, ça change tellement vite.
Je clique sur l’icône caméra immédiatement.
J’ai à peine le temps d’apercevoir le sourire radieux de ma grand-mère que je vois ses yeux s’ouvrir démesurément dans un sentiment d’épouvante. Elle porte ses deux mains sur sa bouche, comme pour réprimer un cri, puis tout son visage se crispe, se ramasse dans une douleur évidente.
— Mamie, qu’est-ce qu’il y a ? Mamie, tu vas bien ? Mamie !
— Rémi, mais qu’est-ce qui t’arrive ? Mon Dieu Rémi, tu me fais une blague, tu t’es déguisé ?
Là je ne vois vraiment pas ce que ma grand-mère veut dire. Je commence à être inquiet, j’ai entendu parler de troubles mentaux chez les personnes âgées, de gens qui ne reconnaissent pas leur propre enfant, qui oublient jusqu’à leur nom.
— Je ne comprends pas Mamie, tu vas bien ?
— Rémi, ton visage…
— Quoi, mon visage ?
— Il est… monstrueux…
Intrigué par le sérieux de ma grand-mère, je me décide à mettre mon portable en mode selfie pour regarder ce que j’ai sur le visage qui l’affole tant.

Là, je dois vous dire que les moments qui suivent sont les pires de ma vie. La découverte abominable que je vais faire est un choc absolu pour moi.
Quand ma grand-mère m’a vu avec la webcam, il y avait carrément de l’horreur dans ses yeux. Quand je me regarde à mon tour, sur mon smart phone, je commence par douter de ce que je vois.
Est-ce que je suis sur Snapchat avec ces filtres rigolos ou super flippants qu’on essaie régulièrement ?
En vrai, j’ai l’air d’un être maléfique avec mon sourire mauvais, mes yeux sournois qui puent la méchanceté et la trahison, mes dents pointues et surtout j’entraperçois ma main droite pourvue de griffes. Je suis le portrait-frère de Théo ! Un clone !
Croyant à un dérèglement du téléphone, je bondis jusqu’à la salle de bain et constate – hélas – qu’il n’y a aucun trucage dans l’image qui m’est renvoyée.
Affolé, je reviens devant l’écran de mon ordi, en larmes et au bord de la folie. Ma grand-mère me dit alors d’un ton sec :
— Reste dans ta chambre. Fais semblant de dormir, ne parle à personne, j’arrive immédiatement.
Une heure et demie plus tard, 21 h 30, ma grand-mère me rejoint à mon grand soulagement.
Elle propose, avec un grand sourire, à Ingrid de sortir puisqu’elle est là pour s’occuper de moi. Ingrid, qui a renoncé à une sortie d’anniversaire pour me garder, ne se fait pas prier : en remerciant chaleureusement ma grand-mère, elle part précipitamment.

— Oh, Mamie, merci, merci !
Et je ne peux rien dire d’autre parce que ma gorge est serrée à l’extrême, je n’arrive presque plus à respirer tant j’ai peur. Je me jette tout simplement dans ses bras et je me mets à sangloter.
On reste comme ça un moment, puis apaisé par la force muette de ma grand-mère, je parviens à retrouver un peu de calme.
— Bon, dis-moi depuis quand tu es comme ça ? me demande alors d’une voix très douce Mamie.
— Je ne sais pas, j’imagine depuis aujourd’hui, mais je ne sais pas depuis quelle heure ?
— Personne ne t’a rien dit au collège ? Les profs ? Tes copains ?
— Non, peut-être que ça s’est déclenché à la maison.
— Et Ingrid ?
— Ben, non. Elle a été normale avec moi. Elle m’a juste fait remarquer que j’avais une petite mine et elle m’a demandé si tout s’était bien passé en cours.
— Et ça s’est bien passé en cours ?
Là, j’hésite un peu à raconter la journée parce que je connais ma grand-mère. Elle est prête à me défendre quand je suis attaqué, mais je ne sais pas quelle réaction elle aura quand je lui raconterai ce que j’appelle au fond de moi « ma victoire ». Quelque chose me dit qu’elle ne sera pas aussi enthousiaste que mes potes.
— Théo m’a encore cherché, mais aujourd’hui, il m’a trouvé. Je me suis pas laissé faire.
— Tu l’as tapé ? me demande avec un peu d’anxiété ma grand-mère.
Je sais qu’elle ne supporte pas la violence. Elle me répète toujours qu’il y a d’autres façons de régler ses problèmes. Elle ne sait pas ce que c’est que le collège.
— Non, je l’ai « bashé » et il s’est écrasé comme un flan.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
Silence de ma part.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ? Tu l’as insulté ? Dis-le-moi Rémi.
— Je lui ai dit, en gros, que si sa mère était partie c’était parce qu’il était moche.
Là, en redisant ça calmement à ma grand-mère qui m’aime, qui est là pour moi, je ne me sens pas très fier et je recommence à avoir envie de vomir.
Les traits de ma chère Mamie se décomposent sous mes yeux.
— Tu lui as vraiment dit ça ?
— Oui, et j’ai même ajouté que son père finirait par faire pareil.
Tant qu’à dire la vérité, autant ne rien cacher.
— Mais c’est monstrueux ! Vous vous êtes regardés dans les yeux ?
— Oui, un duel à mort.
— L’effet miroir !
— Quoi ?
— L’effet-miroir. C’est un phénomène que l’on ne sait pas expliquer scientifiquement, mais il est répertorié dans le Grand livre des Sorts aléatoires humains et infrahumains. C’est un vieux grimoire qui appartenait à mon arrière arrière grand-mère maternelle, un truc qu’on se repasse de mère en fille. J’avais toujours cru à des sornettes fantaisistes. J’aimais le lire comme un livre de magie, mais je dois dire que ce que tu me décris correspond exactement au phénomène de l’effet-miroir. Lors d’un échange de regards extrêmement intense, il peut se produire une sorte de contamination des sentiments entre les interlocuteurs, ce peut être l’amour ou plus souvent la haine. Donc à mon avis, ça y est ! Tu es infecté par la haine qu’éprouve Théo et cette haine est en train de te changer en monstre.
Je suis complètement atterré par ce que me révèle ma grand-mère.
Je recommence à sentir les larmes perler au coin de mes yeux.
— Écoute mon chéri, il est trop tard pour que je reprenne la route alors je vais demander de l’aide à Flavie. Tu sais, ma copine qui a les clés de chez moi, pour nourrir Zerbinette quand je ne suis pas là. Elle va récupérer le grimoire pour lire toute la page sur l’effet-miroir. On saura immédiatement ce qui peut encore être joué pour te sortir de là.
Heureusement que Zerbinette la petite chienne a une nounou, heureusement que ma grand-mère a une copine dévouée et moi heureusement que j’ai une grand-mère aimante.
Pauvre Théo, qui n’a personne.

— Alors, tu vois, j’ai croisé M. Leguirec et il m’a demandé comme ça, pourquoi j’allais chez toi à cette heure et, tu me connais moi, faut pas me chercher…
— Oui, Flavie, tu me diras après, là comme je te l’ai dit tout à l’heure, c’est une urgence absolue. Va à la table des matières du bouquin et cherche « Effet-miroir ».
— Attends… Éclair de génie… Effervescence des sens… Effet-miroir, j’y suis ! Page 245.
— Il y a une description de l’effet et dans un deuxième paragraphe, il doit y avoir des conseils pour lutter contre, non ?
— Je te lis ce que j’ai trouvé : « L’effet-miroir est difficile à combattre, il peut même se renforcer lorsque les regards se croisent de nouveau ou qu’un regard du même type est échangé avec d’autres personnes. Toutefois, il est un cas où l’effet est réversible. Si et seulement si, il se produit un transfert de fluide tel que le sang, la lymphe, les larmes, du sujet infecté envers le sujet sain et si le sujet sain en a éprouvé des picotements, voire des brûlures, accompagnés d’état nauséeux, alors il est permis d’espérer un retour à l’état antérieur. »
— Rémi, as-tu senti quelque chose ? me demande précipitamment ma grand-mère
— Oui, je me souviens qu’une larme est tombée sur ma main et que j’ai trouvé ça désagréable et puis je me sens mal depuis. Je n’ai même pas mangé.
— Très bon, çà dit Mamie. Alors voilà ce que tu vas faire dès demain.

Hé bien, j’y suis ! Mardi 3 décembre. C’est le grand moment et ce que j’ai à faire n’est pas facile.
Je m’approche de la grille du 9 rue Schnapper et, la main tremblante, le cœur chancelant, je sonne, tout en restant un peu caché derrière la haie.
La porte s’ouvre et je vois Théo descendre du perron. Quand il m’aperçoit, il écarquille les yeux : il doit voir ma face monstrueuse comme je vois la sienne. Il me lance sur un ton hargneux : « Casse-toi, fils de p *** ! » et il commence à me tourner le dos pour rentrer chez lui.
— Non, attends Théo… s’il te plaît.
Ce dernier mot ainsi que le ton suppliant que j’emploie arrêtent le mouvement de Théo qui se retourne lentement, le visage fermé, méfiant, mais intrigué.
Moi, je n’en mène pas large.
— Théo, on peut parler ?
— J’ai rien à te dire.
— Moi si… s’il te plaît.
Théo se rapproche de la grille et se plante devant moi.
— Vas-y.
— D’abord, je te demande pardon. Ce que je t’ai dit lundi, c’était dégueulasse.
Théo se tait, mais je vois bien qu’il m’écoute attentivement et même qu’il me croit.
— Tu sais, en temps normal, je ne suis pas comme ça. Lundi, j’étais différent de moi-même, tu vois. En fait, j’en avais tellement marre que tu me chambres tout le temps, que tu te foutes de moi avec les autres. Moi aussi j’étais très très mal. Tu m’as fait pleurer souvent.
— Je t’ai jamais vu pleurer.
— Ben, évidemment, je le faisais pas devant toi. Mais chez moi, dans ma chambre, j’avais mal. Et puis, il y a autre chose, mais… c’est pas facile à croire. Tu as vu les transformations de mon visage ? Moi je vois les tiennes. Tu te doutes bien qu’il y a un truc qui nous dépasse. En fait, si je t’ai dit ces choses super méchantes, c’est que je suis infecté. C’est une sorte de sortilège qui a pris possession de mon esprit et m’a rendu non seulement idiot, mais aussi méchant. Hier, je ne réfléchissais plus, j’étais comme un robot, en mode automatique. Et je pense que toi aussi tu as été infecté. Cette habitude que t’as de t’en prendre à moi… C’est peut-être pas complètement de ta faute.

Théo a alors un geste incroyable. Il me tend la main et je vois des larmes dans ses yeux. L’eau vient dans les miens : je rêve ! On pleure tous les deux. Une de mes larmes tombe sur la main de Théo. Aussitôt, son visage s’éclaircit. Le rictus, les griffes disparaissent et je me retrouve devant un garçon normal et souriant.
Je vois à son regard totalement halluciné que Théo observe la même mutation chez moi et j’en déduis que l’effet-miroir a joué une fois de plus, mais dans le bon sens cette fois. La malédiction a été annulée.
Théo, d’un geste de la main, m’invite à entrer chez lui. Tout est étrangement silencieux. Chez moi, c’est tout le contraire, avec Maman qui se maquille en me donnant des conseils, Papa qui cherche partout sa toge parce qu’il ne range rien, comme moi.
Théo est seul dans cette grande maison.
— Il est pas là ton père ?
— Non, me répond Théo. Il part tous les matins à 5 h 30. On se voit à peine quelques heures le soir.
Je le suis à l’étage, n’en revenant toujours pas de me retrouver dans l’antre même de celui qui a été mon bourreau depuis tant de semaines. Je n’ai plus de méfiance parce que j’ai vu son visage se métamorphoser et je sais que maintenant j’ai quelqu’un d’autre en face de moi.
Dans sa chambre, il y a aussi un poster de Star Wars et je découvre avec bonheur qu’on a plein de points communs. On s’assoit par terre et Théo me demande de lui redire tout ce que je sais à propos de la contamination dont nous avons été victimes l’un comme l’autre.
Je lui explique dans le détail l’effet-miroir, son mode de transmission, ses effets et enfin l’annulation du sort par l’effet puissant des larmes. On parle longtemps, on essaie de trouver le moment où il a été infecté et par qui.

Je ne vous dis pas la tête des gars du collège quand ils nous ont vus arriver ensemble ce mardi-là puis tous les autres jours de la semaine.
Les mois ont passé. Théo et moi sommes finalement devenus les meilleurs potes du monde ! Les autres ne le savent pas, mais nous luttons tous les deux contre la contamination de l’effet-miroir. Dès que nous nous rendons compte qu’un ou une élève devient monstrueux, nous nous en occupons pour le ramener à son état normal.
Théo fait partie de ma famille maintenant. Il mange chez moi souvent et il A-DO-RE ma Mamie.
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Joëlle Brethes · il y a
Un petit coucou pour rhabiller cette page de commentaires dénudée par des indélicats ! Bises, France :)

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