L'écrivain fantôme

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Je lis, j'essaie de comprendre, j'essaie d'écrire , enfin, j'essaie d'exister. Le mot dit ou écrit suscite ma curiosité. J'essaie de le sonder et d'en tirer profit car ce que dit l'autre, ce qu'il  [+]

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— Alors, monsieur l’écrivain fantôme, tonna le gros adjudant-chef de la gendarmerie en s’écroulant sur sa chaise, on m’a dit que vous aviez des renseignements sur le massacre de la famille « Aït kerbel » qui a eu lieu il y a presque trois années.
— Oui, monsieur l’adjudant-chef.
— C’est une affaire classée sans suite. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons tout fait, lors de nos investigations, pour trouver le ou les coupable(s) de cette boucherie, mais en vain.
— Tout ce que je vous demande de faire, monsieur, c’est de me laisser finir mon histoire. Après, pensez ce que vous voulez, faites ce que bon vous semble.

C’était la première fois que je roulais sur cette route. Une route tertiaire et pleine de crevasses et de nids-de-poule. Je conduisais lentement lorsque le moteur se tut. Après de vaines tentatives de redémarrage, je dus pousser mon vieux tacot pour l’écarter de l’étroit ruban d’asphalte. C’était la mi-février et l’hiver de ce bled, comme vous le savez, monsieur l’adjudant-chef, est loin d’être clément. La nuit s’apprêtait à déployer sa cape sombre. Au loin, je vis un semblant de lumière que je pris pour une fenêtre éclairée. J’espérais que ce serait une auberge où je pourrais passer la nuit. Le coin était tellement désert et j’avais si froid que l’idée de dormir dans la voiture ne fit que m’effleurer l’esprit.

Je dus bifurquer et prendre une piste sinueuse jonchée de pierrailles et bordée, sur les deux rives, d’un enchevêtrement touffu de buissons, de ronces et de figuiers de barbarie. À un tournant de ce couloir de plantes rebutantes, je me heurtai à un grand portail en fer rouillé et tordu. Au-delà de ce qui semblait être une cour se dressait une sorte d’ancien manoir. Je tressaillis à la vue d’un corbeau refusant de s’envoler nonobstant ma brusque présence. Je reculai d’un pas et dans ma poitrine mon cœur palpitait à se rompre. Nous nous regardâmes, l’oiseau et moi, pendant un laps de temps. Son œil gauche qui me fixait éveilla en moi un pressentiment bizarre. Je me ressaisis et tirai sur la chaînette suspendue qui devrait normalement actionner la sonnette cloche de l’intérieur. Je dus patienter, toujours fixé par l’œil du volatile noir, durant presque une minute avant qu’un grincement me fît lever la tête. Je vis alors s’ouvrir la grande porte de l’ahurissante façade. Une petite silhouette capuchonnée et portant une sorte de long manteau grenat dont le bas traînait sur le sol progressait dans ma direction. Elle tenait un jeu de clés dans la main gauche. À mon « bonsoir, je m’excuse... », seul le cliquetis de la clé dans un grand cadenas répondit. Aussitôt que la grille fut légèrement écartée, la silhouette spectrale se retourna et rebroussa l’allée tel un grand oiseau traînant de lourdes ailes. Bien que je n’eusse pas le minimum de goût du risque, je talonnais l’ombre sépulcrale. Je dus raccourcir mes pas de crainte de piétiner l’étoffe épaisse balayant le sol. Tout en marchant, je me demandais pourquoi on m’avait ouvert sans qu’on sût qui j’étais...
Et si j’étais en train de me jeter dans la gueule d’un... non, pire, entre les crocs d’un zombie ou d’un vampire ?... Malgré la frayeur qui me tordait les entrailles, je continuais ma marche hésitante. Je n’avais guère de choix.

Une fois à l’intérieur, j’eus l’impression d’être jeté, par la machine de temps, du vingt-et-unième siècle à l’ère médiévale. Une vaste salle où tout était en grenat et en motifs spiralés. Ce qui faillit me donner le tournis dès mon irruption. La silhouette m’indiqua une chaise devant laquelle était installé un fauteuil au dossier long et s’élevant en langue bifide. Cette forme de langue de serpent amplifia ma terreur.

J’étais en déplacement juste pour exercer mon métier d’écrivain fantôme chez un haut magistrat de grande renommée à la retraite et me voilà suspendu dans un univers où rien n’inspirait ni quiétude, ni sécurité, ni confiance. Je posai mon sac contenant un P.C portable sur le sol et attendis la suite des événements. De larges et longues baies grillées et vitrées permettaient à la clarté d’un crépuscule embrumé et froid de plonger le local dans une lividité cadavéreuse.
— Je savais que vous alliez venir, monsieur l’écrivain fantôme.
Je me levai et me mis sur le qui-vive avec le peu d’énergie et de calme qui me restaient. Je restai figé dans ma position suspendue sur la chaise en voyant un homme bel et bien installé dans le fauteuil. Pétrifié, je demeurai ainsi je ne sais combien de secondes ; secondes équivalentes à une éternité d’épouvante.
D’où était sorti cet homme barbu et traditionnellement accoutré ? Un turban minutieusement brodé à la main, une gandoura dont les boutons, en or sûrement, étincelaient malgré la lueur glauque emplissant le local, un burnous en soie et des babouches en cuir manuellement confectionnées. Comment savait-il que j’exerçais le métier de prête-plume ?
J’étais sûr que ce n’était pas lui qui avait sollicité mes services. D’après mon GPS, j’avais encore une vingtaine de kilomètres à parcourir pour être chez l’ex-magistrat.
— Calmez-vous monsieur...
— Monsieur B... arrivai-je à bégayer tout grelottant de stupeur.
— Oui, je vous connais, en revanche vous, vous ignorez qui je suis... Moi, je suis le Fquih Ssi Elmadani...
Il posa un chapelet dont les grains représentaient des têtes décharnées sur une sorte de table circulaire traversée et soutenue par une perche perpendiculaire, un peu plus haut, à une courte barre transversale soutenant à son tour une sorte d’abat-jour surplombant le fauteuil.
— J’écris des talismans et confectionne des amulettes pour ces nombreuses femmes niaises désirant ensorceler leurs maris ou en quête d’un époux obéissant et docile, ces idiotes impatientes de conjurer le mauvais sort, de se protéger du mauvais œil... Je prédis aussi l’avenir...
Ayant senti mes réticences et mon incrédulité, il se leva, vint s’accroupir juste en face de moi pour enchaîner :
— Vous ne me croyez pas. Je vais vous convaincre, monsieur B... Il se dirigea vers une sorte de poteau portant un candélabre et des écriteaux aux inscriptions inintelligibles, des suites de lettres à l’envers.
— Ce que vous voyez là, ce sont des textes et des formules de magie et sorcellerie.
Il alluma une bougie et toucha avec son index chacune des lettres d’un écriteau. À ma grande frayeur, un cahier volumineux sortit du néant, flotta dans l’air et vint entre ses mains.
— Voilà monsieur B... la biographie de votre magistrat. C’est pour que vous écriviez sa biographie qu’il vous a invité, non ? Et bien, je vous l’offre telle que vous l’auriez écrite. Vous n’avez qu’à la taper avec votre ordinateur, une fois chez vous. Ce sont vos propres mots, vos propres phrases. Tout est anticipé sur ces pages, mon ami.
Il me tendit le cahier et ajouta :
— Remarquez bien que les feuilles de ce manuscrit n’ont pas la même couleur. Les blanches, c’est ce que le magistrat vous dira d’écrire. Rien que du beau, que du bon, que du mensonge. Les pourpres, la partie la plus volumineuse, contiennent ses crimes, ce qu’il n’osera jamais avouer. Il ne voudra jamais qu’on ait la moindre preuve qu’il est un criminel de la pire espèce. Vous trouverez aussi dans cette partie pourpre le scénario du massacre des Aït Kerbel, là où toutes les investigations ont échoué, hélas ! Ses combines, vu qu’il était procureur redoutable et redouté, déroutaient toute investigation entamée. J’ai même énuméré les raisons qui l’avaient poussé à décimer cette pauvre famille.
Il alla chercher son chapelet.
— Vous voyez ces crânes ? Tenez, lisez.
Sur chaque crâne était finement gravé un nom.
— Ce sont les noms des victimes de cet assassin. La plupart se sont suicidées à cause de ses menaces, de son avidité insatiable...
Il s’installa de nouveau dans son fauteuil, me regarda puis me dit d’un air épuisé :
— Parmi ces crânes, vous trouverez celui qui porte mon nom. Je suis l’une de ses victimes... Il m’a tué le tyran...
Il se tut un moment comme pour reprendre haleine puis continua :
— Tenez, j’allai oublier les feuilles jaunes... Dans celles-ci, rien n’est écrit. Quand vous serez chez les gendarmes, car vous devez aller chez eux sinon vous serez maudit pendant tout le reste de votre vie, tout le dialogue qui se déroulera entre le gendarme et vous, s’écrira tout seul sur ces pages au fur et à mesure que vous parlerez. Au début, montrez ces pages jaunes et vides au gendarme et dites-lui, s’il refuse de vous croire, de jeter un coup d’œil sur ces feuilles jaunes, une fois votre dialogue achevé. Encore une dernière chose. Il faut que de nouvelles enquêtes soient rouvertes afin que justice soit rendue, sinon, ce sont tous les gendarmes de la brigade et le nouveau procureur qui subiront la colère du ciel.

L’adjudant-chef qui écoutait d’un air somnolent se remua péniblement sur sa chaise et tout en regardant ce narrateur à l’air abattu, aux cheveux hirsutes, il lança d’un sourire sardonique :
— Monsieur B... Vous voulez que j’avale votre histoire à dormir debout ?... Le fquih, Ssi Elmadani, ce fils de Satan est allé manger les pissenlits par la racine, il y a plus de quinze ans. Tout le monde souhaite qu’il soit au fond de l’enfer. Sa maison n’est aujourd’hui que ruines et décombres et vous osez me parler d’un ancien manoir médiéval ! Vous vous payez ma tête ou quoi ?... Allez voir un psychiatre, sinon je vous arrête pour outrage à un agent d’autorité en plein exercice de sa fonction.
Monsieur B... posa le cahier sur le bureau du gendarme, s’excusa et sortit.
L’adjudant-chef se détacha péniblement de sa chaise, s’étira, et remit sa casquette sur la tête. Alors qu’il s’apprêtait à quitter son bureau, son attention fut attirée par le fameux cahier.
— Sergent, cria-t-il, appelez immédiatement l’homme qui vient de sortir.
— Mais, adjudant-chef, il n’est que sept heures du matin et personne, à part vous, n’est encore entré dans la brigade !

Ahuri et ne sachant quoi dire, l’ancien gendarme se rassit, ouvrit le cahier, bel et bien posé sur le bureau, et tomba, par hasard, sur la dernière page. Il lut :
« — Monsieur B... vous voulez que j’avale votre histoire à dormir debout ?... Le fquih, Ssi Elmadani, ce fils de Satan est parti manger les pissenlits par la racine, il y a plus de quinze ans. Tout le monde souhaite qu’il soit au fond de l’enfer. Sa maison n’est aujourd’hui que ruines et décombres et vous osez me parler d’un ancien manoir médiéval ! Vous vous payez ma tête ou quoi ?... Allez voir un psychiatre sinon je vous arrête pour outrage à un agent d’autorité en plein exercice de sa fonction.»
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