L'écrit des mouettes

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Je vis du côté de Grenoble où je prends parfois le temps d'écrire, toujours avec un plaisir immense, et l'envie de partager. Je suis très inspirée par les ambiances et les mystères de l'île  [+]

Image de Été 2018
La radio ronronnait dans l'indifférence générale. Au-dessus des bruits de cuisine, on entendit soudain les trois tops cristallins annonçant le flash info de midi...
Une main souillée s'abattit sur le bouton stop, comme pour écraser un insecte indésirable, sans se préoccuper le moins du monde du morceau de viscère qui y resta suspendu.
Le poisson, encore haletant quelques minutes plus tôt sur le plan de travail, ne s'y opposa pas.
Il était mort.
La main retourna à son œuvre tandis qu'un morceau de beurre salé sautait dans la poêle. Le silence n'était désormais rompu que par le frémissement de l'échalote, qui parfumait toute la pièce d'odeurs gourmandes.

Sioban, aimait écouter discrètement la radio depuis la mezzanine pendant que son père cuisinait. Elle poussa un soupir. Elle non plus n'aimait pas les infos. Contrairement aux recettes de l'homme acariâtre, elles n'étaient jamais bonnes.
— C'est bientôt prêt ? demanda-t-elle avec espoir.
Son père, qui s'était calfeutré comme à l'habitude dans son monde intérieur, n'entendit pas.
Elle laissa son regard glisser à travers la lucarne. Il pleuvait depuis maintenant cinq jours, et elle était lassée d'attendre, confinée à l'intérieur. Son père préférait le monologue de l'auto radio grésillant à une éventuelle conversation, et cela commençait à lui peser.
Il fallait qu'elle s'échappe, ou elle allait étouffer.

Elle glissa le long de l'échelle et sauta dans ses bottes. Elle attrapa le ciré jaune de son père, suspendu dans l'entrée, dont elle aimait l'odeur de retour de pêche et vissa sur sa tête un petit bonnet rouge qui avait appartenu à sa mère.
La porte s'ouvrit avec élan et une bourrasque de vent humide s’engouffra dans la pièce. Sioban respira à pleins poumons, revigorée.
Les recommandations de son père se perdirent dans un sifflement menaçant.

La jeune fille se dirigea vers la plage.
Derrière les dunes qui protégeaient les quelques habitations côtières encore debout, elle ne tarderait pas à apercevoir l'océan déchaîné. Elle n'était pas particulièrement téméraire, mais les vagues puissantes qui arrachaient le sable au rivage lui donnaient toujours un frisson d'exaltation.
Les tempêtes étaient de plus en plus fréquentes et fortes, et personne n'osait braver ces éléments. Même le facteur avait renoncé à faire sa tournée quotidiennement. De toute façon, il n'y avait plus grand monde au village et les maisons délabrées s'abîmaient un peu plus chaque année, faute d'être entretenues. Sioban pensa que leurs propriétaires déserteurs n'avaient peut-être pas eu tort de partir, mais elle ne voyait pas son père vivre ailleurs. Elle-même aimait bien cet endroit qui lui changeait de sa vie citadine.
Ses derniers pas dans le sable mou et lourd la mirent au supplice mais elle aima sentir le feu dans ses mollets. Le vent, contre elle, voulait la repousser mais elle lutta et finit par atteindre le sommet de la dune. Elle dut retenir son bonnet et tomba à genoux pour ne pas être elle-même arrachée au paysage.
Le spectacle surpassait tout ce qu'elle avait imaginé.
Les vagues gigantesques s'élançaient avec fracas contre les abords rocheux pour se déchirer dans un déchaînement d'écume. C'était un concours bruyant entre le vrombissement du ciel et le bouillonnement de l'eau. L'air était si chargé de sel et d'iode qu'il lui brûla les yeux. Il lui sembla même avoir avalé un peu de sable car ses dents crissèrent lorsqu'elle serra les mâchoires. Elle tentait de se retenir comme elle le pouvait à la dune qui lui filait entre les doigts et s'apprêtait à faire demi-tour pour se mettre à l'abri, quand ses yeux larmoyants accrochèrent un détail du paysage qui ne lui était pas familier...

Une forme oblongue, haute comme le clocher du village, s'étendait sur le rivage, inerte.
Sioban, coupable, pensa une fraction de seconde au poisson qui avait dû rejoindre l'échalote dans la poêle et au regard assassin que lui lancerait son père si elle arrivait en retard pour le déjeuner... puis elle dévala la pente jusqu'à la plage, morte de curiosité.

La forme était faite de chaire molle et bosselée. Un œil sans paupière, plus grand que Sioban, la fixait sans la voir. Elle sentit son cœur se serrer en imaginant avec quelle majesté l'animal avait dû se mouvoir de son vivant. Même le vent semblait siffler en hommage une longue plainte stridente qui se perdait dans l'immensité du ciel gris. Elle s'approcha de l'énorme bouche, insensible à l'intense odeur marine que dégageait le monstre. Elle était subjuguée. Sans y penser, elle posa une main légère sur l'énorme rostre, qu'elle trouva encore tiède. L'animal avait dû s'échouer depuis peu de temps.
Soudain, son cœur se mit à battre plus vite. Dans le sable, des traces de pas semblaient sortir directement de la bouche démesurée... et traversaient la plage jusqu'à la première habitation abandonnée. Un frisson d'excitation parcouru Sioban. Il se passait quelque chose. Quelque chose d'inattendu et de follement mystérieux. Un détail, cependant, l’inquiéta. À côté de la ligne sinueuse dessinée par les pieds sur la grève, une autre ligne en pointillés traçait un long ruban... rouge sang.
Elle n'eut pas plus le temps de s'interroger. D'un coup, une bourrasque formidable souffla la jeune fille avec une violence folle. Elle se retrouva projetée contre le ventre mou de l'animal. Tout le sable de la plage sembla se soulever, mugissant et tourbillonnant, avant de retomber aussi soudainement. Quand Sioban ouvrit les yeux, les traces avaient disparu, balayées par le déchaînement des éléments.
Elle récupéra son bonnet, coincé sous la nageoire de l'animal, et fila à toutes jambes en direction de sa maison.

Ils mangèrent froid, et en silence. Son père, fâché de son retard, refusa qu'elle sorte à nouveau. Sioban passa l'après-midi dans un état second, obsédée par la maison sur la plage. Il fallait qu'elle s'y rende, coûte que coûte.

Lorsque le soir venu, l'homme lui annonça qu'il allait boire un verre au village et qu'il rentrerait tard, elle se tenait prête. Elle attendit de voir sa haute silhouette se perdre dans le brouillard paisible tombé sur le paysage, puis elle se mit en route.
Elle n'eut aucun mal, cette fois, à rejoindre la côte. La nuit était d'un calme irréel après la tempête qu'ils venaient de subir. La maisonnette paraissait l'attendre, penchée dans la pénombre...
Elle s'approcha, le pas léger comme ces plumes de goéland que l'on trouve posées sur les galets. Le lourd cadenas rouillé qui retenait habituellement la porte tintinnabulait doucement au bout de sa chaîne. Sioban poussa la porte du bout des doigts. Le lourd battant s'ouvrit au ralentit, sans un grincement.
Elle balaya rapidement la pénombre de sa torche, un peu inquiète et fut effrayée par les mille éclats lumineux qui lui répondirent dans le même geste. Du sol au plafond, d'un bout à l'autre de la pièce étaient empilées des centaines de bouteilles de verre translucides. Elles prenaient place en rang d'oignon sur une série d'étagères étroites comme des livres dans une bibliothèque ancienne, ou s'entassaient en sardines dans des malles gigantesques... Sioban remarqua que chacune d'elles renfermait, dans son ventre de verre, un petit rouleau de papier prêt à être lu.
Elle saisit une bouteille. Le bouchon sauta dans un « pop ». Elle déroula fébrilement la feuille et la parcourut rapidement. Il s'agissait d'un message d'amour, écrit dans un style extrêmement ampoulé qui la fit sourire. Elle s'apprêtait à replacer l'objet quand une voix courroucée l'invectiva :
— Mademoiselle, ce message ne vous était pas destiné !
Un petit monsieur venait d'entrer dans la pièce.
— Je vous signale qu'en plus, vous vous êtes trompée d'étagère. Cette bouteille se range dans le rayon « Grand Amour », et pas, comme vous vous apprêtiez à le faire – et ne dites pas « non » je vous ai prise sur le fait – dans celui destiné aux « relations épistolaires sérieuses mais amicales ».
Sioban faillit tomber à la renverse. Elle bégaya :
— Les... les relations épi... épistolaires amicales ? Elle n'y comprenait rien.
— Beh oui ma p'tite dame. Vous vous attendiez à quoi ? Pensez-vous que j'arrive à me rappeler de chacune des 2387 histoires que renferment ces 2387 bouteilles ? Il faut un classement, c'est évident, sinon on ne s'y retrouve pas !
Sioban resta bouche bée.
— Vous... vous collectionnez les bouteilles à la mer ?
Il eut un rire amusé.
— Je ne les collectionne pas, je les distribue. Croyez-moi, le hasard à ses limites et lorsqu'il s'agit de jeter un contenant renfermant un précieux message à la mer, il ne fait aucun effort pour que ledit message arrive à bon port. Vous ne le savez sûrement pas, mais cette plage est un centre de tri naturel. Les courants convergents rapatrient les bouteilles de toute la côte Atlantique – je veux dire, celles qui ne se brisent pas en route, ne sont pas ensablées ou remontées par un chalut – exactement ici-même. Incroyable n'est-ce pas ?
L'homme ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Et vous voyez, il y a tellement de gens seuls, malheureux, englués dans leur train-train quotidien qui rêvent d'ailleurs, d'aventures, de rencontres romantiques, qu'il serait criminel de laisser tous ces messages sans réponse. Alors je récupère les bouteilles, et je les dépose là où elles seront trouvées par les bonnes personnes.
Malgré la pénombre, ces yeux pétillaient. Il fouilla dans sa besace.
— Quelque chose me dit d'ailleurs que quelqu'un de votre entourage aurait grand besoin de ce genre de message... pourriez-vous, à ma place, faire en sorte qu'il la trouve ?
Sioban s'empara de la bouteille qu'il lui tendait.
— Ne me remerciez pas, c'est notre amie la baleine qui l'a livrée ce matin malgré elle... elle la tenait si fermement dans sa gueule que je me suis coupé en la récupérant !
Puis il ajouta, rieur :
— Vous savez, j'étais facteur avant que le village ne soit déserté.
J'ai décidé de noyer ma dépression dans la bouteille si l'on peut dire...

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