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Leçon de mort dans un parc

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Cazalis

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Versailles, novembre 1943

- Et moi, et moi ? Comment je suis ? Tout est en ordre ? La veste, la chemise, rien ne dépasse ?
Ivan m'ausculte. Il tire sur ma cravate pour en resserrer le nœud. Ça lui convient. Il balaie du revers de la main une poussière sur mon col. Nous sommes prêts.
- Tu es très beau Gilles, détends-toi. Si tu es nerveux, les Allemands vont s'apercevoir de quelque chose.
- Hauts les cœurs, dis-je sans conviction.
- Tiens, bois une gorgée de rhum. C'est du bon, pas un de leurs ersatz... Hé ! Doucement garçon, tu vas me vider ma flasque !
Je reprends mon souffle, et j'essuie ma bouche du revers de la main. Ivan, avale furtivement une lampée d'alcool et range l'objet en métal brossé dans sa poche intérieure.
- On y va, lancé-je avec cette fois, un enthousiasme excessif, ce doit être la petite grille qui est entrouverte. C'est l'adresse qui figure sur le carton. Rue Maginaire. Oui c'est ça.
Même si je l'ai lu des dizaines de fois, je sors le petit carton de ma poche, notre sésame pour la fête du Solstice.

Versailles, ce soir. A la nuit.
Dans le Parc, près du Canal.
Soyez discrets.

De la part d'Otto A.

Nous poussons la grille.
C'est l'entrée réservée aux gardiens du Parc.
Ce soir, pour les invités, elle est restée ouverte.
Elle mène à une grande maison en pierre meulière.
Dans cette bâtisse, ils ont un téléphone en bakélite.
Ils ont aussi leurs fusils et leurs chiens. Leurs képis. Leurs sacs de cuir.
Leurs bottes.
Maison d'hommes.
Des lumières sourdes à travers les branchages.

Les cris des chiens.
Leurs crocs saillants entre les barreaux.
Chiens policiers. Policiers chiens.
Les Chasses du Comte Zahrof. Entre les hauts murs du Parc.
- Tu entends les chiens Ivan ? Je ne savais pas qu'ils auraient des chiens. J'aime pas les chiens. J'ai peur des chiens depuis toujours...
Ivan se tourne vers moi, excédé.
- Ce soir, les chiens sont retenus en cage à cause de la fête du Solstice. Maintenant tu la fermes, sinon j'ouvre une de leurs cellules et je te jette dedans. Je rigole pas.

Nous passons devant la maison. On entend des voix d'hommes. Personne dehors. Personne ne nous arrête. Clin d’œil d'Ivan qui doit regretter sa colère contre moi.
Pas rassuré pour autant. Je serre, mon petit Walter. Il est sous ma ceinture. J'aime le contact de l'acier. J'aime sa poignée en bakélite rayée. Il est lourd. Il est fiable. Il est tangible.
Au loin, près du Canal, des lampions. Une mélodie lente et bancale. Des voix. Des rires de femmes. En allemand. En français. Et même, parfois, en anglais. Ambiance de bal chic. Avant-guerre. Charleston. Lambeth Walk. Phonographe. Champagne.

Ivan porte une main près de son oreille, il m'invite à écouter. Il dit : « c'est Mozart, tu entends ? J'entends des femmes. Je suis sûr qu'il y a de quoi boire. Ah la gueule qu'ils vont faire quand on va débouler là-dedans avec nos armes... Le grand foutoir ! » Il rit comme un gamin qui prépare une blague.

- C'est pas Mozart Ivan, c'est Mahler.
Ivan hausse les épaules. Une fois de plus, je passe pour le petit bourgeois du groupe. Le gosse de riche qui vient s'encanailler avec les Résistants. Déplacé. Hors sujet.
- Et Suzanne, demandé-je pour changer de sujet et faire oublier mon arrogance, tu es sûr qu'elle y sera ? Qui t'a donné ce renseignement ? Parce que dans le groupe, il n'y avait que Suzanne qui avait un contact avec le grand chef. Comment tu le sais qu'elle sera ici ce soir ?
Ivan prend un air supérieur.
- Je ne peux pas te dire qui me l'a dit, mais tu dois me croire si tu veux la sauver. Suzanne doit être sacrifiée ce soir pour fêter le Solstice. C'est une grande fête chez les nazis. Maintenant, tu te tais et tu avances.

Nous suivons une étroite allée bordée de haies.
Un labyrinthe.
Il fait sombre.
La nuit tombe déjà. Les lanternes sont rares.
Tapi dans un angle, un grand homme maigre se déploie devant nous, il porte un costume à queue de pie, des gants blancs et un monstrueux masque d'oiseau, avec de grandes plumes collées et de gros yeux noirs brillants, et nous fait signe de nous arrêter. Toujours en silence, il nous demande nos cartons, que nous lui tendons en nous efforçant de ne pas trembler, de garder le regard droit. Le grand oiseau les examine rapidement avant de s'effacer, dans un pas de danse théâtral, tirant une ample révérence, nous invitant à continuer d'avancer, ce que nous faisons, trop vite aux yeux d'Ivan qui s'efforce de ne pas montrer sa peur, trop lentement pour moi qui aimerais être ailleurs.
- Ivan, il m'a fichu la trouille cet oiseau. Toi, tu rigoles, tu te moques de moi. Tu es bizarre, tellement sûr de toi. Des fois tu me fais peur. Tout me fait peur ici.


Ivan ne m'écoute pas. Il marche devant. Même s'il n'est pas loin de moi, dans l'obscurité, entre les hautes haies, il disparaît parfois dans l'ombre. J'entends à peine ses pas sur le gravier. Puis, à la faveur d'un rayon de lune ou d'une lanterne, il resurgit là où je ne l'attends pas. J'ai l'impression de poursuivre un fantôme facétieux.

J'aimerais être après. Être sorti de cet endroit qui me met mal à l'aise, avec ses grands arbres aux branches noires qui nous protègent autant qu'ils nous surveillent, avec ces statues de marbre blanc, ces faunes aux regards vicieux, ces Diane Chasseresses aux fesses rebondies, dont nous espérons la complicité lors du raid que nous allons mener pour sauver Suzanne des mains de ses tortionnaires, leur enlever, si jamais nous parvenons jusqu'à l'autel, au lieu du sacrifice prévu, pour la fête du Solstice, où elle sera livrée en pâture à une assemblée placide d'officiers allemands en uniformes noirs, feuilles de chênes et Totenkopf, de policiers français habillés en maquereaux de Pigalle et de notables de toutes les nationalités, tous décadents, tous compromis, se tenant les uns et les autres comme une franc-maçonnerie du crime, fils de Gilles de Rais, filles du Divin Marquis, petits Jack l’Éventreur vulgaires, dodus, gras, oui, au sein de quelle assemblée immonde, de quel Sabbat kitsch mon jeune complice et moi, tous deux trop jeunes, trop tendres, allons-nous faire irruption ?

Ivan marque un arrêt. Il est tendu, aux aguets.
- On est au bord du Canal, chuchote-t-il.

Quel bataille désespérée allons-nous engager pour tenter, sans réelle chance d'y parvenir, de sauver Suzanne, celle qui nous avait sélectionnés, celle qui nous a appris le réseau, les planques, les codes. Pour elle, nous sommes prêts à mourir, en criant « vive la France !», si on nous en laisse le temps, ou le pensant très fort si, comme je le crains, nous finissons percés de balles, contre un mur, le visage préalablement fracassé de coups de bottes, le ventre massacré à coups de poings, nos organes dévastés, nos yeux à moitié crevés, nous qu'on jettera dans le Canal, qui servirons de radeau pour les placides corbeaux du Parc de Versailles, qui picoreront nos yeux, se disputeront nos viscères pourrissants tandis que nous voguerons, portés par le faible courant jusqu'au bout du Canal, aux confins du Parc, où le public ne va pas, où seuls les plus anciens gardiens osent se risquer quand leurs chiens s'y égarent et qu'ils n'entendent plus les aboiements, de peur d'y croiser – dans la brume récurrente - la Dame Blanche, le Petit Homme Rouge, ou d'autres créatures du fond des âges, des temps archaïques où les Bois étaient sauvages, des loups errant comme les dernières tribus Maures, nomades des montagnes d'Hispanie, craignant de croiser le chemin du douanier qui donnerait l'alerte et sonnerait, avec son sifflet de malheur, la fin d'une civilisation cachée, survivant sur elle-même, terrorisée, muette, sans espoir de recrudescence, vouée à l'extinction, inexorablement, tout comme nos corps flottant, pris par les premiers remous du grand tourbillon, le Maelstrom du fond du Parc, nous qu'un vieux garde hameçonnera peut-être avant qu'elles ne tombent dans l'égout, parce qu'il n'aura pas peur, parce que cela fera vingt ans qu'il revient de Verdun chaque matin après y être monté, par la Voie Sacrée, chaque nuit dans ses cauchemars, oui, jette-nous, vieil homme, dans la fosse, avec les branches cassées comme ta Gueule, avec les feuilles jaunies et les bêtes mortes, jette-nous rageusement de la terre sur le corps, de la chaux, venge-toi, n'aie pas peur, on ne se relèvera pas, car c'est ainsi que finissent les héros, les malfaisants et les héros finissent tous en terreau pour les chênes futurs, une longue carrière dans l'humus, le recuit, le décomposé, les reliefs, on se mélangera salement aux fruits pourris, aux carcasses des rats, à tout ce qui suinte, ce qui pue la mort.

Je devais parler tout haut, sans m'en rendre compte. Ivan m'interrompt.
- Ta gueule Gilles ! Ta gueule, ta gueule, ta gueule ! On est tout près.
- Ah oui... On entend à nouveau de la musique. Du jazz !
Ivan hisse sa tête par-dessus un buisson qui nous cache.
- Je crois que je vois Suzanne... Oui... C'est bien elle...

Il se lève franchement, ajuste sa mise. Nouveau clin d'oeil dans ma direction. On y va.
On s'approche de la fête. Suzanne est là, à l'entrée d'une clairière où brillent mille ampoules aux couleurs criardes. Les femmes en robes blanches rient de ma stupéfaction. Suzanne semble danser. Sans rythme. A contretemps. Suzanne est sous la branche d'un chêne de mille ans. Au bout d'une longue corde.
Strange fruit.

Et son visage penché me fait penser à l'Ange de Reims. Sans la douceur. Suzanne fait une atroce grimace.

Et Ivan sort son Walter. Et il le brandit vers moi.
- Tu es vraiment trop rêveur Gilles. Tu vois, ça te joue des tours.
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Christine Chetboun · il y a
Whaou !!! Merci la balade fut aussi belle que surprenante !!
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Cazalis · il y a
Merci infiniment
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Azel Bury · il y a
Magnifique ! Et je pèse mes mots !
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Cazalis · il y a
Merci madaaame. 😁
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