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Mayrim

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Chaque fois qu’il s’asseyait auprès de la cascade, il ressentait la plainte sourde du rocher, le passage de l’eau sur la peau de granit, cette plainte le remplissait de mots.

Point de mousson ou de cyclone pour alimenter le cours d’eau, le flux variait peu et le jaillissement de l’eau était continuel. Prés de sa bouche bavarde, le rocher permettait à l’homme de s’approcher. Sur sa joue droite de granit, une fossette; juste après, une corniche comme un unique siège destiné à se laisser admirer par un seul être à la fois. Lieu de rendez vous audacieux pour qui voulait être au plus prés du vacarme de la chute, de l’invisible recommencement des gerbes et molécules d’eau.

Il siégeait à deux doigts d’elle, dans les embruns frais des pensées de la cascade. Et lui venaient des poèmes, des sources d’idées et des cavalcades de mots qu’il laissait le traverser et s’enfouir dans la grotte de son cœur comme si des micro marées invisibles l’emplissaient en vagues de plaisir. Tête penchée en arrière, torse offert à la violence du lieu.

Quand tous ses sens épuisés il battait en retraite sans détacher son regard de sa blanche fiancée, elle lui manquait déjà et des brassées de mots déjà se volatilisaient, il baissait alors la tête pour capituler et saluer puis se laissait glisser jusqu’à la Fontaine pour désaltérer son feu en s’écroulant dans l’herbe tendre d’un pré minuscule et doux, comme après l’amour dans l’anti chambre d’une amante.
Il composait alors ses chants, lentement, d’abord en laissant des airs sortir de sa poitrine et se laisser ensuite caresser par des mots qui se posaient là comme des fauvettes. Quand ses esprits apaisés redevenaient capables d’enregistrer musique et paroles, ils les chantaient alors avec une voix tonitruante comme pour rester en lien avec l’écho à la cascade qui s’éloignait. Tout à sa fougue, il courait à perdre haleine en volant au dessus des pierres rondes de l’ancien torrent, mû par l’élan fou du trop plein de l’amoureux. Arrivé à son chalet, il montait quatre à quatre l’escalier de bois et couchait aussi vite que possible ce que disait encore sa bouche écumante de murmures affolants et incessants. Quand son poignet criait grâce et que les phrases devenaient inintelligibles, il s’éteignait sur place, tête sur la table, comme un feu de cheminée dans la douceur des cendres tièdes.
Le lendemain commençait le difficile déchiffrage des signes fous, enchâssés comme les ronces grasses d’un bosquet trop épais. Vers le soir, il tenait enfin la signification des hiéroglyphes et recopiait d’une plume sure les mots ardents qui lui avait été donnés avant de ranger consciencieusement son travail dans petite valise qui avait du jadis être d’un beau vert foncé.
Cela faisait un an qu’il allait sur la corniche et la vieille mallette aux couleurs d’algues lasses étaient remplies de feuillets comme évanouie sous leur poids.

Sur ces pages se trouvaient des indications précises en de nombreux domaines : portées de musique, citations savantes, récits en langue celte, proportions et recettes, plans codés, croquis de maisons du futur et tout un tas d’autres données difficiles à répertorier. S’il y avait eu un Léonard il aurait vu là d’un simple coup d’œil, un condensé précieux des sagesses du monde. La valeur du colis dépassait tout ce qu’un esprit averti pouvait imaginer.

Le passeur de mot n’en savait rien, il accomplissait sa destinée en alternant des phases de recueil, d’excitation, d’abandon, d’intenses épuisements qui tordaient son poignée et asséchaient tout son semblant d’être. Il ne mangeait plus, aimanté par la puissante corniche qui l’appelait encore et toujours.

Le devoir encore ce matin le réveille, engourdi et aveugle, il se traîne à travers la forêt et le sentier le conduit d’instinct. La voix est plus forte aujourd’hui, impérieuse elle tempête et attend son amant. Il titube en s’aplatissant contre la roche humide. Ne pas glisser sur la mousse spongieuse, diriger son pas et ultime effort, s’assoir sur le petit bec, promontoire de roi.
Il ni parvient pas, les forces lui manquent, il lui dit qu’il ne peut pas. La voix est sans concession, il peut le faire, il doit le faire. Son pied n’est plus sûr, il s’approche du ravin, consumé par la peur de décevoir ou celle de rester visser là, tétanisé.

La faille... il doit mettre ses doigts dans la faille suffisamment profondément comme un piton enfoncé dans la roche. Il le fait et le rocher aussitôt lui rend sa force. Son corps léger pivote comme un bilboquet et vient d’un coup se loger sur son siège. Il peut s’abandonner et la puissance de l’eau le vaporise tout entier dans une régénération spontanée qui lui offre le plaisir d’être en vie.

« Le secret » dit la voix dans la cascade, « le dernier secret... »
Il ne perçoit plus la suite, s’enfonce dans un rêve de sucre et de miel avec des guirlandes et des fanions bleus qui flottent fièrement sur des donjons tout neufs, puis il survole une foule de gens habillée dans des costumes de peaux de bêtes, de cuirs et de collants scintillants, certains dansent comme des feux follets, d’autres triment en portant de lourdes charges, d’autres lèvent les bras au ciel pour l’attraper et lui, la valise sous son bras, salue en Aladin joyeux.

« Donne » scandent les voix de la cohorte qui s’agite maintenant comme un dragon immense, « donne la valise ! »
L’Aladin ne comprend pas, elle est si moche sa vieille valise, un instant il décide de la leur lâcher et de contenter cet univers, mais ne le fait pas.

Le passeur s’éveille, il a dévissé sa main et la tend dangereusement vers la cascade tout son corps penché en avant dans l’ivresse des sons et la douleur de la force de l’eau qui tambourine sur ses doigts comme pour l’appeler à une alliance des corps. Son centre de gravité est encore retenu par le doigt crochu de la montagne.

La tête est maintenant perdue dans une colonne d’eau qui lui cogne le crane. Il entend alors distinctement : « le secret c’est l’ardeur des vies, tu es mon secret » dit la montagne avide et souveraine par la voix du rocher.

Bien plus tard quand vint le temps d’inaugurer le parc régional, au détour d’un sentier, les enfants de la vallée en jouant à cache-cache tombèrent sur un vieux chalet en ruine et son vieil escalier. En passant sur une vieille poutre toute pourrie l’un d’eux glissa et atterrit sur une surface verte comme un duvet de mousse rase, en grattant, il vit une poignée qu’il saisit et dégagea une vieille valise de mousse. Aussitôt il eut l’idée d’aller faire une offrande à la cascade d’à coté, comme ça sans y penser. Il prit un sentier qui semblait souvent emprunté, si agréable à ses pieds, comme taillé pour lui, et dans une révérence d’une grâce infinie, tête penchée, du bout des doigts, il laissa la cascade avaler la valise.
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