Léanne a retrouvé sa dignité

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"Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie." Khalil Gibran "Nous ne vivons que pour découvrir la beauté. Tout le reste n'est qu'attente." Khalil  [+]

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Léanne avait dans sa vie quelques tracasseries : des enfants en rébellion, une histoire de cœur en bandoulière et une situation sociale pour le moins précaire. Elle décida après deux jours de pleurs intensifs de consulter un réparateur d’âme. Elle entra dans la salle de consultations, sous le regard piteux de l’horloge analogique en panne. Elle prit la parole sans même attendre un signe l’encourageant dans ce sens. Elle commença la conversation comme si elle l’avait arrêté la veille.
— Que voulez-vous que je vous dise, je n’arrête pas de pleurer même en riant. Voyez-vous, monsieur Berton, je souffre d’un mal incurable, je manque de dignité.
Et il était vrai qu’elle était en larmes, ça coulait tout seul toutes vannes ouvertes, le sourire en ponctuation, une respiration polie pour l’interlocuteur du moment. Le docteur avait l’habitude de recevoir les patients en état de crise et affichait un calme qui, d’ordinaire, apaisait les humains en panique. Léanne s’en trouvait énervée, comme s’il n’adhérait pas à sa détresse ou à sa folie. Elle continua sur le ton qui illustrait son état.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous en manquez ? rétorqua-t-il pour la rejoindre au moins dans la forme.
— Ah non, s’il vous plait, on ne va pas jouer à ce jeu, dites-moi simplement si vous avez un médicament pour soigner mon manque de dignité, c’est tout.
— Comment cela se manifeste-t-il ? Votre manque de dignité apparaît à quel moment ?
— Bon écoutez, là, je pleure vous le voyez ? Eh bien je manque de dignité, si je n’avais qu’un tant soit peu de dignité, je resterais chez moi, m’achèterais une télé et je me goinfrerais toutes les navrantes et soporifiques chaînes qui proposent des jeux à la con où l’on gagne des cadeaux non moins cons ! Vous n’allez pas me dire qu’il est sensé d’offrir à cette femme de soixante ans, percluse de rhumatismes, une planche à voile ?
— De quelle femme parlez-vous ?
— La dernière fois que j’ai allumé ma télé il y a six ans, elle était là, applaudie par les autres qui l’encourageaient, à tourner une roue de toutes les couleurs pour gagner une planche à voile, alors qu’elle était atteinte d’un problème de hanche que le présentateur aux dents blanchies n’avait pas manqué d'exploiter en mode paternaliste dégoulinant. Vous n’en êtes pas moins belle, avait-il déclamé, avant que de partir aux Maldives deux semaines plus tard pour se remplir le nez d’une poudre qui lui ferait oublier pour le coup la charmante hanche de Sophie. Maldives, archipel de rêves où la peine de mort pour les enfants de sept ans est légale.
— Donc vous ne regardez pas la télé, parce que ça manque de dignité ?
— A votre avis ? Parfois j’ai des frissons d’horreur devant ce que les gens se disent. Ils s’insultent, se méprisent, se donnent des noms pire que monstrueux, ils vomissent leur mal-être à grands coups de consommation déglinguée. Mais ça passe ! Oui tout passe puisque c’est à l’écran... Et ça me faisait mal, alors j’ai arrêté... Maintenant ma vie ressemble plutôt bien à ce que je voulais, un village, des champs et un amour d’homme qui ne me laisse pas rentrer dans sa vie...
Léanne se remit à pleurer de plus belle, Monsieur Berton lui tendit la boîte de mouchoirs de marque bon marché – eh oui budget des hôpitaux en berne, il faut bien construire des prisons. Les mouchoirs n’avaient visiblement qu’une face puisqu’elle le traversa de ses doigts simplement en le saisissant. Elle arracha du coup une dizaine de mouchoirs devant le regard réprobateur du psychiatre harassé par sa nuit de garde.
— Revenons à vous madame, pourquoi estimez-vous que vous devriez rester chez vous à vous infliger des tonnes de programmes que vous n’aimez pas ?
— Eh bien, les autres ils tiennent comment quand ils ont mal ?
— Ils se soignent !
— Se soigner comment ? Je voudrai pouvoir courir chez lui, lui expliquer pourquoi il n’a pas raison... Lui dire comment ses rires m’ont donné un éclat jusque-là jamais atteint. Peut-être que moi je ne lui apporte rien ?
— Et cet homme a rompu, il n’a plus voulu vous voir ?
— Non c’est moi, comme je ne le vois pas assez je préfère ne pas attendre toute ma vie.
— Et votre manque de dignité, où est-il dans cette démarche ?
— Ben, si je le savais je ne serai pas ici en train de vous emmerder avec mes larmes et mon nez qui coulent... Vous voyez je suis à enfermer... Je ris et je pleure en même temps, ça me fait penser à Rabelais...
— Ecoutez madame, je peux prendre le temps de vous aider, détendez-vous. Je vous ferai prescrire un décontractant et vous pourrez même vous allonger quelques heures en attendant que ces crises de larmes s’arrêtent. Vous pouvez me parler de votre enfance si vous voulez, de vos parents ? Vous pouvez me dire quand ont commencé vos crises de larmes.
— Oh non, on ne va pas commencer, vous êtes en première année ou quoi ? Mes parents, les mines de charbon, les salaires de misère, les corons... Non mais enfin... ? Vous n'avez que ça comme outils émoussés ?
Léanne riait de bon cœur au milieu de ses larmes, monsieur Berton, moins.
Il sentait que cette patiente allait lui donner du fil à retordre, mais il aimait son métier. Enfin avant, quand à chaque patient il ne fallait pas remonter jusqu’aux arrières-grands-parents pour les faire hospitaliser. Avant qu'il ne faille le fax de confirmation de paiement de la mutuelle pour une télé où les experts régnaient en maîtres et où le café de quatre heures avait un vague goût de jus de pieds. Avant quand les patients étaient encore des « non-clients ». Mais il tenait bon, un de sauvé, c'était une justification suffisante pour toutes ses nuits de galère, en mode garde trois jours de suite. Il reprit.
— Donc avant vous n’aviez jamais pleuré comme ça ?
— Bon je vous vois venir, mais soit, allez, si ! Voilà, vous êtes content ?
— Non je ne suis pas content de savoir que vous souffrez, sinon je ferais un autre métier.
— Ah ben vous voyez quand vous voulez, vous pouvez être un être humain aussi !
— Madame dites-moi, vous avez pensé à la boxe ?
— Non pourquoi vous me dites cela ?
— Eh bien depuis tout à l’heure vous vous défoulez sur moi, êtes-vous en colère contre cet homme ?
— Des fractions de secondes oui, je lui en veux de compter autant, d’avoir tout fait pour que l’on soit si proches tout en étant éloignés. De me refuser des sorties, de ne me voir que pour les soirées et les matinées. Vous voyez là je pense à lui et je me marre, parce qu’en allumant la télé l’autre fois il ne l’avait jamais fait avant... Il m’a montré l’écran et la télécommande, et il a dit « Télé, maison, écran »... Et moi tout ça, ça me fait rire... parce qu’il se moque de moi avec toute la tendresse du monde. Son rire est gourmand et naturel, il n’y a que ça qui me soigne !
— Il est là pour vous soigner ?
— Mais non, disons que je suis très réceptive à l’environnement affectif partout je suis impactée. Les premières fois où je suis allée à la gare du Nord, j’ai dépensé trente euros pour les gens qui me le demandaient. Mon mari à l’époque a ri... mais m’a dit de faire gaffe tout de même. Je n’ai jamais compris à quoi je devais faire attention d’autant que deux ans plus tard j’apprenais qui il était vraiment...
Léanne se ressaisit, elle arrêta net et se remit à pleurer... Elle persiflait et s’allégeait du même coup... Le docteur la poussait dans ce sens...
— Il y en a trop... n’importe qui serait mort de chagrin à ma place déjà, donc je suis morte parfois, ou chiante pour certains c’est selon le degré d’empathie, voyez-vous !
Léanne baissait sa garde petit à petit, mais elle sentait qu’elle se regardait de plus en plus de l’extérieur, elle fit encore un effort, essuya ses larmes regarda l’heure à la stupide pendule arrêtée de la salle sans déco.
— Il faut que je rentre, je suis déjà en retard.
— Mais nous n’avons pas encore parlé du traitement...
— Quel traitement ? Vous allez me redonner à dose homéopathique des granulés de bonheur, un père présent pour mes enfants ? Des vacances et des voisins non racistes qui scandent du Proust ou du Marcel Pagnol ? Si c’est le cas je vous épouse le mois prochain ! Mais de votre came je n’en veux pas... Je la connais, on prend ces merdes et quand on se réveille on a quatre-vingts ans, et on meurt dans une maison pleine de gens hagards qui cherchent les toilettes alors qu’ils sont là depuis plus longtemps que le papier peint.
— Vous êtes en colère, c’est bon signe ! Revenez me voir à la fin de la semaine, je crains que vous deviez compter un peu sur les autres maintenant, faites-vous aider...
— J’ai mon jardin à désherber, vous viendrez ?
Léanne pleurait encore, le médecin était ému, non par manque de professionnalisme mais parce qu’elle était émouvante seule là, avec toutes ses valises qui ne demandaient qu’à s’alléger. Il tenta une dernière approche, loin des sentiers battus.
— Si je désherbe votre jardin, vous viendrez à des séances de boxe avec un de mes confrères ?
Léanne comprit qu’il essayait vraiment de l’aider.
— Je vous préviens les herbes sont hautes et à part quelques escargots et quelques limaces vous ne trouverez pas d’aide à proximité. Je vous laisserai les clés sous la poubelle, la porte du jardin est cassée vous trouverez facilement.
Elle souriait un peu, maintenant, mais il lui fallait retourner chez elle où son adolescent l’attendait car il avait pris sa vie en main. Il partait à l’aventure chez sa grand-mère et ce pour un temps indéterminé. Elle se retourna vers monsieur Berton, ajouta l’air amusé en regardant la pendule au mur « même les pendules cassées donnent l’heure juste deux fois par jour ». Elle referma la porte sous le regard humain du médecin qui l’accompagnait déjà dans le jardin aux herbes folles. Elle passa aux pompes funèbres régler les derniers détails de son contrat, rentra chez elle, laissa partir son fils, l’embrassa une dernière fois et monta au grenier où l’attendait enfin sa dignité.

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Brigitte Bardou · il y a
On rit (jaune) jusqu'à la terrible fin !
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Marie Guzman · il y a
je suis en train de m'apercevoir que tous les commentaires ont disparu
je le savais mais m'en rendre compte est une autre histoire
cette nouvelle notamment me tenait à cœur et j'avais eu de biens beaux commentaires merci d'être venu y glisser le vôtre

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