Le zouave

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente.

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Cet hiver-là, le fleuve avait enflé. La Seine était si haute à Paris qu'elle caressait les épaules du zouave du pont de l'Alma. La maîtresse de l'école communale des filles, là-haut sur la colline de Chaillot, avait décidé d'emmener ses élèves voir le phénomène.

Adossé à l'un des piliers du pont, le zouave ne semblait pas craindre la noyade. La tête émergeant du courant boueux, il aperçut le groupe arrêté le long du parapet qui dominait le quai inondé : les fillettes écoutaient attentivement les explications de la maîtresse.
Mais qu'est-ce qu'elle leur racontait ?
Que les zouaves, indigènes intégrés dans l'infanterie coloniale avaient participé à la guerre de Crimée contre les Russes et gagné en 1854 la bataille de l'Alma.
Oui, mais elle ne savait pas tout. Par exemple que c'est pour cela que moi, Idriss, de la tribu des Zwavas, j'avais quitté mon village berbère. Des Français étaient venus recruter et promettaient une solde. Pour moi qui ne touchais pas un sou vaillant, c'était une aubaine. Mon père ne voulait pas me lâcher mais il a fini par céder : parce j'étais le dernier des garçons et puis il s'avisa qu'il y avait de l'honneur à laisser son fils rejoindre un régiment français.
J'avais voulu partir, j'étais parti. Mais j'en ai bavé. Déjà, la discipline à la caserne : marcher au pas, garde-à-vous, apprendre à tirer, faire les corvées, entretenir son uniforme. C'est vrai qu'il était superbe avec son pantalon bouffant, son veston galonné de tresses rouges, sa chéchia, sans oublier le fusil à baïonnette ! Celle-là, sans mentir, elle m'a sauvé la vie. Si je n'ai pas laissé ma peau là-bas sur le champ de bataille de l'Alma, je peux lui dire merci. J'en ai embroché des Ruskofs. Dans le corps à corps, y'a pas de pitié. C'était pas beau à voir la tripaille éclatée, le sang, les cris et puis le canon qu'arrêtait pas. Ah ma Kabylie, si je la regrettais quand il fallait monter à l'assaut ! Alors, de retour en France, j'ai tout de suite fait ma demande pour quitter l'armée : je voulais retrouver les miens et surtout ma Leila qui m'attendait depuis si longtemps.

***

Quand les Français sont arrivés dans notre village, Idriss et tous les hommes ont couru sur la place, attirés d'abord par le son des trompettes puis par leurs belles paroles. Nous les femmes, nous sommes sorties prudemment des maisons pour voir ce qui allait se passer. Le voile ramené sur la bouche, nous assistions de loin à l'enrôlement. Non, Idriss, tu ne pouvais pas partir. Nos familles nous avaient promis l'un à l'autre. Et moi, je n'étais pas comme ma cousine, dégoûtée par l'homme qu'on voulait lui faire épouser. Non, je ne redoutais pas la nuit de noces. Tu me plaisais et je te savais amoureux. Nous n'étions pas sensés nous rencontrer en dehors des autres mais tu t'arrangeais toujours pour me retrouver quand j'allais ramasser les olives. Si j'étais seule sans ma soeur, tu venais vers moi, me prenais les deux mains et m'obligeais à m'asseoir près de toi.. Je détournais les yeux. Alors, me lâchant une main, tu posais la tienne sur ma tempe pour ramener mon visage vers toi. Pas question de s'embrasser : l'interdit était là entre nous. C'était comme si tout le village nous regardait. Et nous haïssions sa main-mise sur notre amour. Autant je désirais ardemment cette nuit enfin autorisée, autant je redoutais les youyous des femmes à la vue du drap qu'il faudrait déployer devant ces inquisitrices.

***

Des beaux discours et même des décorations, on en a eus, moi et mes compagnons rescapés, mais pour nous libérer, pas question. Pourquoi ? Mystère. Tout ce que je sais, c'est qu'il fallait attendre. Finalement on nous a embarqués sur le « Ville d'Oran ». Mais, oh Dieu, ayez pitié ! La mer était grosse, le navire a fait naufrage. Tous morts, sans exception, ceux de la métropole et nous autres pauvres goumiers.
La nation reconnaissante versa une pension à nos familles. Et sur ce pont qui porte le nom de notre victoire, elle a fait ériger la statue du brave zouave inconnu. C'est moi. Mais si vous croyez qu'on fait attention à moi, vous vous trompez. Les gens passent indifférents. Il a fallu cette crue exceptionnelle pour qu'enfin on s'aperçoive de ma présence. Regardez ces gamines autour de leur institutrice, maintenant voilà qu'elles m'observent avec intérêt.

Seulement, elles n'auront rien su de mon histoire.

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