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Le wagon surprise

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Corinne Poulain

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J'étais assise comme chaque jour près de la porte du wagon, prête à faire feu dès l'arrêt du train pour rejoindre mon travail au plus vite, me laissant bercer par le roulis régulier, somnolente, mon livre me tombant des mains.
Au premier arrêt, une foule de personnes monta dans le train. Il était évident qu'il n'y aurait pas suffisamment de places assises pour tout le monde, comme presque chaque jour. Ne supportant pas être assise alors que tous ces pauvres gens devaient stationner sur leurs jambes, je me levai et laissai ma place.
Le wagon de première classe était tout proche. Je décidai de me mettre dans l'illégalité et d'aller me vautrer dans les fauteuils rembourrés réservés aux plus riches. Après tout, je risquais seulement de me faire déloger ou d'acquitter une petite amende, rien de grave.
Je fus vite stoppée dans mon élan : la porte coulissante habituelle de séparation entre seconde et première classe n'avait plus du tout la même apparence mais avait pris une couleur opaque et complètement noire, sans vitre. On ne pouvait donc apercevoir l'intérieur du wagon. Elle n'était pas très engageante, comme si l'accès en avait été condamné. Pourtant, aucune indication ne le laissait penser. Cette porte n'avait apparemment pas de poignée, je la cherchais en vain. Peut-être s'agissait-il d'un nouveau mécanisme tactile ? J'apposais une main sur la surface lisse qui s'ouvrit aussitôt. Je me retournai machinalement, les voyageurs entassés derrière moi semblaient n'avoir rien remarqué, comme si je n'existais pas, aucun regard ne se tourna vers moi, sauf un. Ce regard me déstabilisa. La couleur des yeux de ce voyageur était indéfinissable, je n'avais jamais vu ça. Feu était le premier mot qui me venait à l'esprit. Je n'avais pas le temps d'y réfléchir, je me poserai probablement la question plus tard, à savoir si cette couleur existait dans la palette des yeux humains.
J'hésitai devant le spectacle que j'avais sous les yeux : la porte s'était dérobée et j'avais maintenant devant moi une scène hors du commun et surtout, hors du temps présent. Je me retournai une dernière fois, mais mes compagnons de voyage avaient toujours le regard rivé sur leurs portables ou tablettes en tous genres, comment auraient-ils pu remarquer quoi que ce soit ? " Yeux jaunes " n'était plus là où je l'avais vu quelques minutes plus tôt.
Je me lançai dans ce lieu qui n'avait plus rien à voir avec un wagon SNCF, comme aspirée. Je retrouvai mon équilibre et pus enfin contempler le spectacle qui s'offrait à moi : des tables d'écolier d'un autre siècle étaient disposées en deux rangées, les élèves chacun à leur place, penchés sur un travail en cours, porte-plume en main.
- Oui ? demanda la maîtresse à mon intention.
Tous les enfants se retournèrent simultanément, uniquement des garçons en culotte courte. Je pensai immédiatement qu'ils devaient souffrir du froid, les températures en ce début Novembre n'étant pas des plus clémentes.
J'avais interrompu le silence de cette classe studieuse en pénétrant, comme par effraction, par le fond du wagon, ou plutôt de la classe, les élèves me tournaient le dos.
Je bredouillai quelques paroles inaudibles. L'institutrice renchérit :
- Vous êtes l'inspectrice, c'est bien cela ? Monsieur Duquesnois est souffrant ?
Elle se dirigea vers moi, la main tendue. Une poignée de main vigoureuse me secoua des pieds à la tête. Elle m'invita à m'asseoir au fond de la classe sans me laisser le temps de répondre.
Je n'osai la détromper, qu'est-ce que j'aurais pu dire ? Que j'étais dans un train bondé en route vers Paris trente secondes plus tôt ? Impossible, comment aurait-elle pu comprendre ? Comment avais-je pu atterrir là ? Avais-je emprunté un couloir spacio-temporel ?
Les élèves se retournaient tour à tour, discrètement. Je les intriguais fortement. Il était vrai que mes vêtements n'étaient pas du tout adaptés à leur époque : mon jean et mon blouson en simili-cuir devaient leur paraître bien bizarres. Certains riaient sous cape. La maîtresse tapa avec sa règle sur le bureau pour faire revenir le calme.
- Lucien, peux-tu nous réciter la table des 9 s'il te plaît ?
Lucien, un élève au premier rang se leva aussitôt.
- Tourne-toi vers Madame l’inspectrice qu'elle puisse t'entendre.
Lucien ?
Il commença à chantonner la ritournelle de la table de multiplication, sans erreur. Ce devait être un des bons élèves de la classe. Il se tourna vers moi. Je le reconnus immédiatement. Nous nous ressemblions depuis toujours, enfin plus exactement, je lui ressemblais
- Merci mon petit Lucien, tu peux te rasseoir.
Il s'exécuta tout en se retournant une dernière fois pour me regarder.
Je le reconnaissais grâce aux souvenirs que j'avais des photos de classe que l'on regardait ensemble lorsque j'étais enfant. Notre mère nous demandait, par jeu, d'identifier notre père sur les photos en noir et blanc parmi la quarantaine d'enfants alignés, tous vêtus de la même blouse austère, ne souriant pas forcément. On hésitait un peu, le confondant avec d'autres camarades, mais on finissait toujours, mes sœurs et moi, par le retrouver avec sa jolie petite bouille.
Et maintenant, il était là, devant moi, tel que sur la photo.
Il ne pouvait évidemment pas me reconnaître.
J'avais énormément de mal à penser que cette scène était réelle. Je me retournai et croisai à nouveau les yeux de feu qui me dévisageaient. La porte du fond de la classe avait maintenant une vitre. J'avais du mal à distinguer son visage. Avait-il un masque où de la barbe ?
La maîtresse avait commencé à dicter les phrases pièges aux élèves.
Lucien se retourna à nouveau et me regarda droit dans les yeux, hocha La tête d'un air entendu, comme s'il voulait me dire qu'il savait qui j'étais. En guise de réponse, je lui fis un sourire qui voulait dire " moi aussi, je sais ". Je crois qu'il avait compris. Il reprit sa plume et se remit au travail.
L'inquiétude me gagna tout à coup : comment allais-je retrouver ma vie bien réglée de travailleuse qui se rend en train à son travail ?
Je pris congé rapidement, prétextant une autre classe à visiter et me dirigeai vers la porte. Le mur opaque réapparut à mon approche, je posai ma main, comme lors de mon arrivée, la porte coulissa.
Je jetai un dernier coup d'œil à cette scène surréaliste pour marquer ma mémoire de ce père qui ne l'était pas encore. Personne dans la classe ne prêtait plus attention à mes faits et gestes. M'avaient-ils déjà oubliée ?
Je n'avais pas à m'en faire, il s'agissait d'une simple parenthèse dans ma vie d'avant que je retrouvais dès la porte franchie. Je me frayais un passage entre les voyageurs entassés debout, sans échapper à leurs grognements de mécontentement et décidai de gagner l'autre extrémité du train, des places libres y subsistaient parfois.
Arrivée au dernier wagon, je me heurtai à une porte identique à celle que j'avais prise pour l'entrée des premières, noire et opaque.
Je cherchais le regard jaune et le trouvais bien sûr, il était proche de moi, me fixant.
Je pris peur et posai ma main sur la paroi qui se déroba aussitôt, comme la première fois. Je fus aussitôt projetée à nouveau dans une classe du siècle dernier. Cette fois, il s'agissait d'une classe de fillettes. Elles étaient installées à leurs pupitres, seul le bruit des plumes grattant le papier troublait le silence.
En fait, je ne l'avais pas remarqué tout de suite, mais il s'agissait d'un maître assis au bureau, il releva la tête et je vis ses yeux de feu.
J'ignorais ce que tout cela signifiait, je fis demi-tour aussi vite que je le pus et tentai de retourner dans le wagon, mais la paroi opaque avait disparu et la porte vitrée était manifestement verrouillée.
Le piège se refermait sur moi.

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